Quelques informations sur les Juifs du Congo-belge à travers la correspondance sioniste

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Quelques informations sur les Juifs du Congo-belge à travers la correspondance sioniste


Daniel Dratwa

Sur les débuts de la communauté juive du Congo belge, les informations ne sont que partielles. Et pourtant ces immigrants, selon divers témoignages (1), se sont avérés être un élément important de l’expansion économique de la province du Katanga. Ils avaient pour nom : Alhadeff, Benatar, Franco, Hasson, Lévy, …, noms typiquement sépharades que l’on retrouve encore aujourd’hui aux enseignes des maisons de gros ; il fut un temps où il y eut également des fermiers, des éleveurs ou des industriels…(2)
Un an après la fondation d’Elisabethville, la Communauté Juive du Congo Belge et Ruanda-Urundi est formée en 1911 ; un cimetière et un lieu de culte sont établis. Le développement de la communauté se verra freiné par l’éclatement de la Première Guerre Mondiale. Mais malgré les difficultés, le nombre d’immigrants juifs ne fera que croître. Déjà Herzl, le fondateur du mouvement sioniste, en juillet 1903 (3), avait envisagé la possibilité de faire d’une partie du Congo un « nachtasyl » selon l’expression célèbre. Pourtant, ce ne sera qu’après la déclaration Balfour et la conférence de San Remo, deux événements au profond retentissement, que le mouvement sioniste se fera interpeller à partir du cœur de l’Afrique. Pour être exact, il faudra attendre le 18 octobre 1921, date à laquelle Joseph Finkelstein, un habitant d’Elisabethville (4) adresse une lettre manuscrite (5) sur papier ligné bleu, à la « English Zionist Federation – London » (6) ; il y demande « (…) une douzaine de rapports du congrès sioniste tenu à Karlsbad, en anglais, pour distribuer parmi ceux de nos corelegionnaires qui ne sont pas intéressés dans notre Pays d’Israël » (7).
(En caractères hébreux), et aussi « (…) des brochures de propagande à distribuer parmi nos corelegionnaires éparpillés dans les coins reculés du Congo, et avec qui je suis entré en relation lors de mes récents voyages dans ces régions » (8).
Moins de cinq semaines plus tard (9), le Dr. Bernstein (10), directeur du Département Organisation de l’Organisation Sioniste Mondiale, lui répond (11) que « (…) recevant pour la première fois une lettre du Congo belge (…) nous prenons l’opportunité (…) de nous envoyer un rapport détaillé sur les communautés juives existantes du Congo, et nous vous serions particulièrement reconnaissant pour toutes les adresses que vous pourriez nous donner concernant celles-ci et avec lesquelles nous pourrions nous mettre en rapport » (12).
Comme demandé, Joseph Finkelstein lui enverra, avant la fin de l’année, le rapport suivant (13) :
"(…) un petit nombre de nos corelegionnaires habitent ce pays ; aussi n’y a-t-il pas de communauté, à l’exception d’Elisabethville où vivent environ 120 Juifs, soit quelques 15 familles. La majorité d’entre eux sont des sépharades, venus d’Egypte et de l’île de Rhodes. Leur langue naturelle est l’espagnol (sic) mais ils parlent aussi le français, l’italien, le grec et l’arabe ; un petit nombre comprend également l’hébreu. Le reste est d’origine russo-polonaise et est arrivé ici au Cap, du Transvaal et de Rhodes conduits par leurs affaires. Lors de mes conversations, j’ai trouvé en la plupart d’entre eux d’ardents sionistes ; ils seraient très heureux d’aller en Eretz Israël (en caractères hébreux) s’ils trouvaient là-bas une source suffisante de revenus de manière à pouvoir s’établir ainsi que l’indiquent les montants envoyés pour le « San Remo Day » via la Fédération Sud-Africaine ! Si un organisateur compétent se trouvait ici pour les intéresser et tenir leur attention en éveil, il pourrait obtenir de bons résultats. Pour ma part, j’ai le regret de vous dire que n’étant pas ici un résident permanent, il m’est impossible de m’y consacrer, cependant lors de mes voyages dans le pays, ‘ai toujours tenté de toucher l’esprit de ceux que je rencontrais et, quand j’en avais la possibilité, de leur distribuer de la propagande ou, par des conversations personnelles, de les empêcher de s’exclure de notre monde malgré l’étrange environnement non juif et l’absence de littérature juive en général. La société sioniste du Bulawayo est en rapport étroit avec le Congo mais il n’empêche qu’il serait profitable pour eux de recevoir des informations directement de Londres !
Les ouvrages de la « Jewish Publication Society » seraient pour eux d’un grand intérêt si cette société tentait de les abonner. Je vous envoie ci-joint une liste d’adresses (14) de personnes qui semblent les plus intéressées par notre cause et par la pensée juive en général (…)"
.
Le Dr. Bernstein transmet copie de cette lettre à la Fédération des Sionistes de Belgique en les priant de bien vouloir prendre le relais (15). Malgré l’intérêt évident que cela représente pour la Fédération (16), celle-ci n’y donnera aucune suite.
D’autre part, le département du Trésor de l’Organisation Sioniste Mondiale écrit à Finkelstein dans des termes assez peu amènes pour lui réclamer le montant des brochures envoyées (17).
Le premier sioniste du Congo belge répondra dans sa troisième et ultime lettre qu’il a déjà réglé la somme due et que les insinuations de Londres sont scandaleuses : « Je ne suis pas connu de vous (c’est lui qui le souligne) mais je suis bien connu de la Fédération Sioniste Sud-Africaine : » (18)
Le 6 juin 1922 , le département du Trésor s’excusera et rejettera la faute sur « notre ancien secrétaire de l’Organisation » (19). Joseph Finkelstein n’y répondra pas.
En dépit de diverses tentatives pour renouer le contact (20), l’éloignement, tant de Londres que de la Belgique, fera du Congo, à partir d’avril 1927, « la province du travail de la Fédération Sioniste Sud-Africaine » (21).
Pour conclure cet épisode peu connu de l’histoire du Congo belge, nous croyons utile de publier in extenso l’article qui parut, à Johannesburg, le 30 septembre 1927, dans le journal de la Fédération Sioniste d’Afrique du Sud, « Zionist Record » (22).

Le Congo belge en 5687 (23)
Malgré certains inconvénients qui empêchent sa croissance et son progrès, la communauté juive du Congo belge est en train de surmonter, par des efforts résolus, les difficultés et les obstacles sur le chemin de son développement communautaire et est fermement mais sûrement en train de se façonner et de s’intégrer. durant l’année écoulée, la croissance continue de la population juive du Congo s’est poursuivie avec l’arrivée de nouveaux jeunes hommes et femmes de l’île de Rhodes ; celle-ci entraîna un accroissement de 20% du nombre de membres de la congrégation hébraïque.
Dans tout le Congo belge, de la frontière rhodésienne au sud jusqu’à l’extrême nord, tout le long du Louloba jusqu’à Boma et à l’est sur le Tanganyka, il est difficile de trouver un endroit où ne vit pas l’un ou l’autre Juif, boutiquier ou marchand ; ceux-ci aiment à venir occasionnellement à Elisabethville, le centre juif du Congo, avec ses 220 âmes juives.
Les plus grands efforts de la communauté durant les 30 derniers mois, se sont déployés et concentrés sur la collecte de fonds pour l’immeuble de la synagogue (24), et dans cette optique des progrès notables ont été réalisés durant l’année écoulée. Grâce aux efforts inlassables de Mrs J.K. Juster et D.J. Robinson Jr., président et secrétaire honoraire, et par une disponibilité active du Rev. L. Wolk, des fonds supplémentaires ont pu être collectés et les plans de la synogogue achevés.
Le comité des dames présidé par Madame R. Glasstone, et ayant comme président honoraire le Rev. L. Wolk, a pu, grâce à son acharnement, augmenter le fonds de construction de 500L. Le grave désagrément que la communauté a du essuyer par le fait du Fonds de construction durant l’année écoulée, a renouvelé les efforts et rendu plus forte la détermination de l’ensemble de la communauté ; on peut dire, aussi, avec confiance, que l’année prochaine, sera construit, à Elisabethville, le premier édifice à la gloire de Dieu et d’Israël (25).
La Hevra Kadisha, la première association juive du Congo fondée il y a quatorze ans (26), était inactive depuis environ deux ans, quand, voici quelques mois, suite à la persévérance du Rev. Wolk, elle reprit ses activités ; sous la présidence compétente de Mr D. Jr. Robinson Jr., cette remarquable société s’est merveilleusement épanouie et fait, depuis les huit derniers mois, un travail prodigieux.
L’association Sioniste du Mont Scopus a relativement bien œuvré durant l’année écoulée. Le nombre de ses membres atteint environ 200 ; un travail appréciable a été fait pour le Fonds National Juif et le montant précédent de la vente de shekalim a été dépassé. L’association a particulièrement réalisé un bon travail de propagande pour l’Idée. Le Cercle Israélite d’Elisabethville, l’équivalent d’une guilde juive, s’est initialement constitué autour de 50 membres. On peut espérer que cette organisation se développera et prospèrera selon les principes définis dans sa charte. Un trait particulièrement prometteur, surtout dans cette phase de croissance, réside dans la volonté d’unité et de coopération des sépharades pour tout ce qui concerne le bien-être du judaïsme. Comme toute jeune communauté, elle doit lutter pour son existence contre les forces de destruction et de bouleversement ; on peut cependant espérer et prier avec ferveur que ces obstacles disparaîtront au cours de l’année nouvelle ; que « l’iniquité sera muette et que l’arrogance sera chassée de la terre », que l’année qui vient apportera paix, quiétude et prospérité au Peuple d’Israël et au judaïsme du Congo belge ».

Notes
(1) « Centrale » n° 7 – décembre 1954, p. 25 et G. Weisman, « les Sépharadims à Lubumbashi », éd. L. Cuypers, Bruxelles, s.d., p. 10.
(2) Esther Freifeld : La communauté sépharade de Bruxelles, mémoire de l’I.S.T.I., s.l.n.d., pp. 37-46.
(3) Voir lettres du 12 et du 16 juillet de Herzl à Franz Philippson dans Th. Herzls Tagebücher, T3, Judischer Verlag, Berlin 1925, pp. 450-453.
(4) Elisabethville actuellement Lubumbashi
(5) Central Zionist Archives – Jérusalem – dossier n°24/2309.
(6) Il est étonnant de voir la lettre arrivée au bon destinataire, l’Organisation Sioniste Mondiale, alors que ce n’est pas le destinataire indiqué et que l’adresse est incomplète !
(7) « ((…) a dozen of the Zionist Congress Report at Carlsbad, in English, for distribution amongst those of our brethren , who are not interested in our Eretz Yisroel ».
(8) « (…) some propaganda litterature with the view of distributing it amongst our brethen scattered in the remote parts of the Congo Wilds (sic), and with whom i came in touch in my recent travellings in those parts ».
(9) Ce qui est un temps extrêmement bref si on considère qu’il a fallu l’amener en bateau jusqu’à Londres, puis la transmettre au bon service (cfr. Note 3).
(10) Simon Gerson Bernstein (Jekabpils Latvia 1884 – New York, 1962) : écrivain hébreu et Yiddish, il devient en 1912 secrétaire de l’Exécutif Sioniste Mondial qui avait alors son siège à Berlin. Durant la Première Guerre Mondiale, il travailla pour le bureau de Copenhague de l’organisation Sioniste et continua à servir quand celle-ci fut installée à Londres.
(11) Central Zionist Archives – Jérusalem – dossier n°24/2309, lettre du 23 novembre 1921.
(12) « (…) receiving for the first time a letter from the Belgian Congo (…) we take this opportunity (…) to let us have a detailed report on the Jewish Communities existing in the congo, and we will be specially grateful for any address you coul let us have of the various Jewish communities there, with whom we could get into touch ».
(13) Central Zionist Archives – Jerusalem – dossier n° 24/2309, lettre du 25 décembre 1921, traduit de l’anglais.
(14) Malgré toutes nos recherches, nous n’avons malheureusement pu trouver trace de cette liste.
(15) Central Zionist Archives – Jérusalem – dossier n° 24/2309, lettre du 17 février 1922.
(16) Les sionistes belges ne vendant pas assez de shekalim, ils auraient pu de cette manière augmenter le nombre de leurs ventesn, et peut-être le nombre de leurs délégués.
(17) Central Zionist Archives – Jérusalem – dossier n°24/2309, lettre du 31 mars 1922.
(18) « I am not known by you (c’est lui qui souligne) but I am well (idem) known by the South African Zionist Federation : », Central Zionist Archives – Jérusalem – dossier n°24/2309, lettre du 2 mai 1922.
(19) « Our former secretary for Organisation » ; Central Zionist Archives – Jérusalem – dossier n°24/2309, lettre du 6 juin 1922.
(20) Dans le dossier n° 24/2309 déposé aux Archives Centrales Sionistes de Jérusalem, on trouve une lettre du 10 juin 1924 de S. Barman, habitant Stanleyville, et à qui le secrétaire du département organisation répond le 20 juillet de la même année. Une autre tentative aura lieu, à la fin de 1925, à la suite du voyage du rabbin Zlotnik. On essaiera aussi de reprendre contact avec Joseph Finkelstein dans une lettre datée du 23 décembre 1926, mais sans succès.
(21) « The province of work of the South Afican Zionist Federation », Central Zionist Archives – Jérusalem – dossier n° 24/3265, lettre du 7 avril 1927. Pourtant, le 28 mai 1926 (CZA, dossier n°24/2469 II), la Fédération des Sionistes de Belgique écrit à Londres : « …il serait tout de même mieux d’attacher l’organisation du Congo à notre Fédération de Belgique, et vous prions d’agir dans ce sens ».
(22) Central Zionist Archives – Jérusalem – dossier n° 24/3265, traduite de l’anglais.
(23) L’année hébraïque 5687 équivaut à l’année 1926-1927.
(24) Dans le registre des procès verbaux du Consistoire Central Israélite de Belgique à la date du 15 septembre 1927, on lit : « Le Ministère des Colonies, par lettre du 25 avril, fait connaître qu’il a offert gratuitement un terrain, mais que la situation financière ne lui permet pas d’intervenir dans les frais de construction ».
(25) La synagogue ne sera terminée qu’en 1930 (cfr. Encyclopedia Judaïca, Keter Publishing House ltd, Jérusalem, 1971, vol. 5, col. 893).
(26) Cette Hevra Kadisha fait partie de la Communauté Israélite du Congo Belge et du Ruanda-Urundi fondée en 1911 (cfr. Encyclopedia Judaïca, idem).

Daniel Dratwa

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