RUE ATTARINE
écrit par Robert SCHINASI

 

PREFACE

Cela saute aux yeux et vous le verrez comme nous l'avons vu : l'auteur n'a pas voulu écrire un livre. On aurait tort aussi de parler de dialogue ou de scénario, de vaudeville ou de comédie.

Ce que vous allez lire est UNE FARCE. Une farce qui atteint au gigantesque parce qu'elle est simple, parce que tout y est simple : les personnages, les sentiments, les situations, les réparties et même - on l'approuvera ou on le critiquera - la transcription.

Oui, Robert Schinasi a écrit ce livre comme ses personnages l'ont vécu : en toute franchise, en toute simplicité. Dans un ouvrage plus sérieux, lorsqu'un Julien Sorel ou un César Birotteau veulent obtenir un renseignement, ils le demandent, puis ils renouvellent leur question, puis ils font une troisième tentative, ils poursuivent leur enquête, ils questionnent, ils interrogent, ils consultent, ils interpellent : cela suppose chez eux un changement d'attitudes que les Hamid et les Ali, gens tout d'une pièce, sont bien incapables d'observer.

Les personnages de la Rue Attarine n'ont toujours qu'une idée en tête. C'est pourquoi, lorsqu'ils veulent savoir, ils demandent, puis ils demandent, puis ils demandent... Cela leur donne ce côté naïf et obstiné dont on ne pourrait dire qu'il fait leur charme, si ce mot ici n'avait quelque chose de déplacé.

Il n'y a rien de "charmant" dans cette pittoresque, turbulente, exubérante rue Attarine : tout est force, entrain, tonitruance. Tout est authentique.

Cette authenticité, nous la découvrons à chaque page, à chaque phrase, et - comme il y a peu de phrase justement - à chaque mot. Cela sans que l'auteur prenne la peine de nous décrire ses états d'âme, de se livrer à quelque psychanalyse, sans

même qu'il peigne un décor ou un costume : il n'en a pas le temps. Sans cesse

poursuivi par la nécessité de ne pas perdre des yeux les mains furtives de

l'oncle Mohammed ou les yeux exercés de Moustapha Chawkat, Robert Schinasi ne

vous dira pas si le café d'Abdallah est peint en blanc ou en rouge, si Moustapha porte turban ou chéchia : vous entendez seulement tous les personnages discuter autourd'un thé à la menthe et vous savez que Moustapha est montreur de singes.

Après cela, vert ou bleu, n'a pas d'importance : vous avez la couleur. La plus belle de toutes : celle que vous imaginez.

C'est dans ces conditions qu'il faut aborder le livre de Robert Schinasi : l'esprit

aussi libre, aussi détendu, aussi serein que celui des personnages qui vont s'agiter

devant vous. Vous vivrez alors une aventure extravagante à laquelle vous serez

obligés de croire parce que, devant chaque maison, vous trouverez un personnage

pittoresque, vous entendrez une réplique qui a l'importance des choses de la nature

et, dans cette rue que vous devinerez sentant le poivre et le piment, vous verrez comme nous les avons vu, des rires bruyants qui éclatent au soleil.

Georges COULONGES

 

LES PERSONNAGES

 

ABOU ZEID Portefaix
ZEINAB Son épouse
ONCLE MOHAMMED Escroc
SOHAD Les prochains fiancés
MADAME SARAH Son épouse
RACHEL Une amie
ALY MANSOUR Eboueur
FATMA Son épouse favorite
UN CLIENT DE FATMA  
MOUSTAPHA Le montreur de singes
RAOUF CHERIF Inspecteur du fisc
HAG AHMED Portier de la Mosquée d'Attarine
MOUSTAPHA CHAWKAT Ramasseur de mégots
ALY ZEIDAN Cireur
GABER Charretier
GAMAL EL DIN Ecrivain public
GOMAA Balayeur
ABDALLAH Cafetier
HANAFI Commis boulanger
HAMIDO Aide boucher
OSMAN Muezzin
HARALAMBO Epicier
HAGOP HAGOPIAN Cordonnier

Note importante :

Les personnages de ce roman étant purement fictifs, toute ressemblance avec une personne quelconque devra être considérée comme une simple coïncidence.

Les éditeurs du présent ouvrage, ainsi que l'auteur, déclinent à l'avance toute responsabilité, notamment concernant les poursuites éventuelles d'un lecteur qui se serait reconnu.

 

Chapitre 1

 

Abou ZEID sort ses pieds des babouches. Pendant un instant il bouge ses orteils.

Il commence enfin à se curer soigneusement les interstices de ses doigts de pied.

Il en retire une espèce de pâte noirâtre qu'il hume avec satisfaction. Puis il la roule entre ses doigts en une petite boule grasse, parfaitement ronde, qu'il rejette.

Il appelle :

- Zeinab !

Mais personne ne répond.

- Fille de chienne maudite !

Cette fois-ci un grognement lui parvient du soupirail contre lequel il se trouve adossé.

- Qu'est-ce que tu veux, mon coeur ?

Le visage d'Abou Zeid se plisse :

- Apporte-moi mon narguileh et viens t'asseoir à côté de moi, lumière de mes yeux.

Une figure ridée paraît derrière le soupirail. La bouche de Zeinab s'ouvre dans un rictus, découvrant une mâchoire édentée et deux chicots pourris.

- Viens plutôt me rejoindre ici. Il fait plus frais. Tu sais que ne n'aime pas le soleil.

Abou Zeid gronde d'une voix menaçante :

- Si tu ne m'apportes pas immédiatement ce narguileh, je sais ce qu'il me reste à faire !

- Ca va ! Ne te fâche pas ! J'arrive !

- Sohad se trouve avec toi ?

Le visage de la femme disparaît. Il doit répéter sa question en criant à travers les grilles du soupirail :

- Je te demande si Sohad se trouve avec toi ?

La réponse lui parvient, assourdie :

- Non ! Elle est sortie pendant que tu faisais ta sieste.

Quelques instants plus tard, Zeinab apparaît avec le narguileh allumé, qu'elle place respectueusement aux pieds de son mari. Abou Zeid aspire gloutonnement les premières bouffées, puis il dit :

- Assieds-toi à côté de moi.

Elle s'accroupit à ses côtés et demande aussitôt :

- Tiens, donne-moi une bouffée !

L'homme grogne :

- Femme, c'est impossible. Tu ne voudrais pas que nos voisins te voient en train de fumer.

Zeinab courbe la tête :

- Tu as raison. Et c'est bien pour cela que je t'ai demandé de me rejoindre à l'intérieur.

Abou Zeid éclate d'un rire gras :

- Femme ! Tu es maligne comme le singe du montreur Moustapha. Mais je suis encore

plus malin que toi...

Pendant un instant, il fume sans parler, puis il demande :

- Où tu penses que Sohad est allée ?

- Elle ne m'a rien dit. Elle est sortie tout de suite après le repas.

- Il ne faut pas qu'elle sorte seule, femme. Pourvu qu'elle ne soit pas allée rejoindre Abdel Hamid, ce fils de porc impur !

- Le coiffeur ?

- Oui. Une vraie femmelette ! Tu le trouves beau ?

- Non. Je ne comprends pas pour quelle raison Sohad court toujours derrière lui.

- Il faut le lui défendre. Si nécessaire à coups de nerf de génisse.

- Elle prétend l'aimer...

- Un type pareil ?

Abou Zeid tire quelques bouffées rageuses et ajoute sentencieusement :

- Et puis, il sent mauvais... Tu connais le vieux proverbe arabe : il ne se lave jamais les pieds

mais il se parfume les couilles...

Zeinab éclate de rire :

- Sohab aime peut-être les odeurs !

Il gronde de nouveau :

- Tais-toi, femme. Il ne faut pas plaisanter sur ces sujets. Tu ne sais pas ce que tu dis.

Apprends que le malheur sera sur nous si Abdel Hamid entre dans notre famille.

Zeinab caresse précipitamment le bois de la caisse sur laquelle son époux est assis.

- Ayou ! Ayou ! Oh ! mon homme, ne parle pas de malheur ! Cet homme n'épousera pas notre fille. Je te le promets... Mais si ce mariage devait se faire, ce serait la faute du

gouvernement !

Abou Zeid la regarde avec commisération :

- Tu déraisonnes, femme. Le gouvernement n'a strictement rien à voir dans cette affaire.

Crois-moi. Nous avons un beau et bon gouvernement. Il est digne et fort comme l'Egypte. Car tu sais que notre pays est le plus grand de tous.

Zeinab se gratte longuement la tête, puis demande d'un ton incertain :

- Tu crois ?

Abou Zeid rote bruyamment. Il pousse un soupir de satisfaction et explique :

- Je vais tout de suite te le prouver : qui est le plus grand homme du monde ?

- Notre colonel Gamal Abdel Nasser !

L'homme approuve de la tête et continue d'un ton encourageant :

- Et quelle est la nationalité de notre colonel ?

- Egyptien.

Abou Zeid rote de nouveau de joie. Il donne une bourrade amicale à sa femme :

- Tu vois donc, Zeinab : si notre colonel est Egyptien et qu'il est le plus grand

homme du monde, c'est que, forcément, notre Egypte est aussi le plus grand pays du

monde. Tu as compris ?

Elle le regarde d'un air admiratif, se gratte la tête de nouveau et admet en riant :

- Tu as raison, oh mon homme ! Non seulement tu es grand et fort mais tu prouves

aussi que tu es le plus intelligent de tous !

Abou Zeid se rengorge :

- Tiens, tâte mes muscles, ma colombe sucrée. Ces mêmes bras ont porté la semaine

dernière des centaines d'okes de légumes. Sais-tu que le patron a déclaré que j'étais l'homme le plus fort qu'il avait jamais connu ?

Zeinab lui pince avec respect les biceps.

- Ayah ! Lumière de mes yeux ! Tu es le plus fort en effet !

Mais après un moment de silence, elle demande curieusement :

- Mais, dans ce cas, puisque tu es aussi fort, pourquoi il t'a renvoyé, ce patron ?

Abou Zeid aspire longuement sur son narguileh avant de répondre. Il décrète enfin

sentencieusement :

- Tais-toi, femme. Tu ne comprends rien. Tu es comme toutes ces pies jacassantes qui feraient mieux de s'occuper de leur cuisine et de leurs enfants qui courent les rues. Tiens, tu me fatigues, chienne maudite !

Sans se démonter, Zeinab insiste :

- Explique-moi, oh ! mon époux. Je ne comprends pas en effet. Mais tu sais que mon esprit

est petit comme une tête d'épingle, alors que ton intelligence est grande comme une montagne.

Explique-moi, oh ! père de ma fille unique. Explique-moi et j'essaierai de comprendre.

Abou Zeid répond avec condescendance :

- Eh bien ! j'ai travaillé une semaine entière.

C'est beaucoup pour un homme comme moi. Durant cette semaine, j'ai gagné de

l'argent. Maintenant il faut que je m'arrête pour le dépenser. Tu comprends ? Et après avoir

tellement travaillé, tu sais que je dois méditer sérieusement. Dans une semaine, ce sera le

Bairam. Il est indispensable que je me prépare dans le calme et la tranquillité pour ce saint jour.

Mais je suppose que tu ne comprends rien à mes explications. Ce n'est pas important ! Va-t'en maintenant, femme ! Tu risques de me déranger dans mes méditations. Reprends ce narguileh.

Je vais essayer de dormir un peu.

Zeinab obéit avec empressement et disparaît rapidement dans la maison.

Abou Zeid s'étend de tout son long sur le trottoir et se tourne vers le mur. Une mouche qui se promène sur son visage, le dérange un instant. Mais il la tue d'une claque sèche sur sa joue.

Trop fatigué, il ne prend pas la peine d'essuyer sur son visage la trace sanguinolente de la mouche écrasée et s'endort aussitôt d'un sommeil profond.

 

Chapitre 2

 

- Tu as fini ? demande la femme d'une voix hargneuse.

- Attends quelques instants, soupire l'homme. Ca vient, je le sens.

- Je n'ai pas de temps à perdre, grogne la femme. C'est oui ou c'est non ?

- Attends, je te dis !

- Je n'attends pas. Il y en a dix qui attendent dehors.

- Je t'en prie, chérie ! s'énerve l'homme.

Une main irritée tâtonne sur la table de nuit et saisit la chandelle allumée. Fatma gronde :

- Fils de chien ! Tu finis ou je te brûle les fesses !

L'homme se redresse en gémissant :

- Tu exagères, ma beauté !

- Aly ! hurle Fatma.

- Tu ne vas pas le faire entrer ? demande l'homme troublé.

Une voix empressée répond enfin du dehors :

- Oui, ma gazelle !

- Apporte-moi la serviette et l'eau chaude et viens t'occuper d'un client ici.

Se redressant, elle regarde froidement l'homme :

- Ce sera cinq piastres.

- C'est cher, proteste l'homme timidement.

- C'est le prix, dit Fatma menaçante.

L'homme demande, intéressé :

- Et combien tu m'aurais pris si tu m'avais brûlé les fesses ?

Fatma, furieuse, brandit sa pantoufle.

- Ca va, ne te fâche pas, dit l'homme, je paie.

Il enfile précipitamment son froc, tout en regardant la porte d'un air inquiet.

- Qui c'est, Aly ? il demande, pas très rassuré.

- C'est mon mari, déclare fièrement la femme.

A ce moment la porte s'ouvre sous une poussée brutale. On voit apparaître une espèce de nain, avec les jambes arquées, qui détourne pudiquement les yeux devant le spectacle suggestif

de la jupe retroussée :

- Qu'est-ce qu'il y a, ma gazelle ? il demande d'une voix fluette.

Puis il regarde l'homme et gronde :

- Il te fait des ennuis ?

- Non, non, répond l'homme avec empressement.

Il se lève pesamment et jauge, pendant un instant, sa taille de malabar à côté de celle du nain.

Aly fait jouer fièrement ses muscles.

- Regarde, ma gazelle, je l'écrase si tu veux.

- Fous-le dehors ! dit aimablement Fatma.

- Je m'en allais justement, déclare l'homme.

Mais la voix de Fatma l'atteint comme une pierre, au moment où il se prépare à ouvrir la porte :

- N'oublie pas les honoraires de mon époux !

Celui-ci tend déjà la main, affable :

- Merci, mon prince.

Les deux époux restent seuls.

- Combien de clients il y a dehors ? demande Fatma.

- Pas beaucoup, répond Aly. A peine une dizaine. C'est calme.

Fatma soupire :

- C'est la saison morte. Mais on parle d'une reprise pour le printemps.

Puis elle demande :

- Il y a des gens qu'on connaît ?

- Non, je ne crois pas. A part Moustapha, le montreur, je ne vois pas de connaissances.

Fatma grogne :

- Tu diras à Moustapha de laisser son singe dehors. La dernière fois, l'animal a voulu se

mettre de la partie.

- J'oubliais, dit Aly. Il y a aussi un homme tout en noir avec un porte-documents à la main.

- Un porte-documents ,

Aly précise :

- Je crois que l'homme est un journaliste. Il m'a posé beaucoup de questions.

- Des questions ? Tu m'effraies. Qu'est-ce qu'il t'a demandé ?

- Il voulait savoir combien tu gagnais. Combien de visites tu recevais par jour. Ce que chacun te payait... Il a tout inscrit sur un petit carnet. Moustapha pense que ce journaliste veut mettre ta photo dans le journal.

- Dans le journal ? s'exclame Fatma ravie. Ca doublera ma clientèle. Fais-le entrer

immédiatement, ce journaliste !

Aly, respectueux, introduit l'homme en noir qui se présente courtoisement :

- Raouf Chérif.

D'un air très professionnel, il sort un carnet de sa serviette :

- J'ai ici tous les chiffres. D'après la loi de 57, je t'assimile à la profession de commerçant.

Tandis que les époux restent bouche bée, l'homme reprend tristement :

- Je sais tout. Ton mari ici présent est éboueur. Vous avez donc un doble revenu...

- Qu'est-ce que tu veux exactement ? demande Fatma inquiète.

- Je suis inspecteur des Contributions directes, répond gravement l'homme.

- Alors, inspecte, homme, propose aimablement Aly Mansour.

- Tu n'es pas journaliste ? demande Fatma éberluée.

- Non, répète l'homme, je suis délégué par le fisc.

Surtout, supplie Fatma, n'inspecte pas pendant trop longtemps. Il y a dix personnes dans la pièce à côté qui attendent ton départ pour inspecter aussi.

- Je le jette dehors ? propose Aly Mansour.

- Non. Laisse-le partir puisqu'il est là.

L'inspecteur reprend :

- Puisque vous êtes occupés, je serai bref. Tu fais une moyenne de trente passes

par jour, je crois ?

- Trente-cinq ! s'écrie Fatma.

- Trente ! dit fermement Aly. Je tiens la comptabilité.

- Ne chicanons pas pour cinq passes, poursuit l'inspecteur. L'administration est large. Tu fais donc mille passes par mois environ, soit douze mille par an, en gros. C'est bien ça, n'est-ce pas ?

- Oui, admet Fatma. Mais je ne comprends pas...

- Tu vas comprendre, dit l'inspecteur. Après déduction de tes frais généraux, j'estime tes bénéfices imposables à environ trois cents Livres par an. Ce chiffre te fait entrer dans la catégorie des profits exceptionnels.

- C'est en effet exceptionnel, explique Aly Mansour. Mes deux autres femmes ne gagnent pas plus de la moitié. Et ensemble.

- Ce renseignement m'intéresse, dit l'inspecteur en marquant le chiffre dans son carnet.

Puis il reprend :

- Voici mes calculs : Exemption sur les premières cent Livres. Sur le reste, tu dois à

l'administration cent Livres pour cette année. Il me reste naturellement à contrôler tes années

antérieures.

Aly Mansour murmure :

- Je crois que je vais le jeter dehors.

L'Inspecteur demande courtoisement :

- Alors, tu paies ou tu ne paies pas ?

- Je ne paie pas ! dit fermement Fatma.

L'Inspecteur propose, insidieux :

- Tu sais que tu peux me régler en espèces ou par chèque ?

- Je te remercie, mais c'est non.

- Ta décision est irrévocable ?

- Elle est... comme tu dis. Je ne paie pas !

- Puisqu'il en est ainsi, déclare l'Inspecteur, la loi me confère le droit de saisir

ton fonds de commerce. Je vais m'en occuper. Tu entendras parler de moi.

- Et moi, crie Aly Mansour, je vais te botter le cul !

Mais l'Inspecteur a déjà disparu. Fatma pleure, prostrée :

- On va me saisir !

- Ne t'en fais pas, dit Aly Mansour. Ils ne peuvent rien faire. L'Etat n'a pas intérêt.

Moi, ma gazelle, ce que je craindrais plutôt, c'est qu'on te nationalise...

Les époux se regardent consternés.

Au même moment, le visage hilare de Moustapha le montreur apparaît à la porte laissée entrouverte :

- Je peux entrer, mes amis ?

Il ajoute, amène :

- Ne vous en faites pas ! J'ai laissé mon singe dehors.

- Entre, Moustapha, soupire Fatma.

- Pourquoi vous faites cette tête là ?

Fatma murmure tristement :

- Il y a qu'on veut me saisir mon fondement !

- Qui-çà ? demande Moustapha éberlué, le journaliste ?

Aly Mansour explique d'une voix funèbre :

- D'abord, il ne s'agit pas de fondement, mais de fonds de commerce. Ensuite, ton journaliste n'est qu'un inspecteur du fisc. La situation est grave : l'inspecteur veut saisir les fonds de mes épouses !

- Et alors ? demande le montreur en pouffant , qu'est-ce que vous craignez ?

Les époux se regardant mélancoliquement, Moustapha le montreur hurle de rire :

- Soyez tranquilles ! il dit enfin. Votre inspecteur trop zélé sera désavoué par son administration. L'Etat ne pourra que reculer devant la mutinerie probable du célèbre Aly Mansour

et de des trois épouses. D'ailleurs, aux yeux de la loi, tes trois épouses ne travaillent pas puisque la prostitution n'existe pas en Egypte.

Tandis que le nain le regarde, plus rassuré, Fatma décrète :

- Moi, je crois que l'entreprenant inspecteur n'est qu'un agent secret sioniste, chargé de fomenter des troubles parmi les habitants paisibles de notre rue Attarine.

- C'est probable ! s'écrie le montreur. N'en parlez surtout pas. Ca vaudra mieux. On se moquerait de vous.

- Même pas aux amis du café Abdallah ? demande Aly Mansour, déçu.

- A personne ! dit le montreur. Et si cet homme revient, envoyez-le-moi. Je m'en occuperai...

A présent, passons, si vous voulez, aux choses plus sérieuses.

Et il commence à relever sa gallabyeh tandis que Aly Mansour s'éclipse discrètement. Mais avant de refermer la porte, l'éboueur lance :

- Ne t'inquiète pas ma gazelle si je rentre tard. Je serai au café Abdallah où l'oncle Mohammed offre des tournées à la suite d'une grosse affaire qu'il vient de conclure.

 

Chapitre 3

 

Une heure plus tard, Abou Zeid se réveille. Il commence par hurler à travers le soupirail:

- Zeinab ! Zeinab ! apporte-moi mon thé !

Mais cette fois, personne ne répond. Il se relève en grognant et se dirige d'un pas lent vers le café Abdallah.

Redressant sa haute stature et lissant sa gallabyeh froissée qui flotte autour de lui, il se sent

fier des regards des passants. Chacun doit se dire :

- Voilà Abou Zeid, l'homme le plus fort et le plus intelligent de la rue Attarine à Alexandrie !

Chemin faisant, il croise Boutros, le professeur de l'école copte. Un savant qui enseigne aux autres à lire et à écrire. Abou Zeid est secrètement flatté de le voir répondre à son salut déférent.

Il poursuit son chemin.

Quelques pas plus loin, Aly Mansour, l'éboueur, l'arrête:

- Que le bonjour soit sur toi, mon frère !

Il répond poliment :

- Ma journée est illuminée, lorsque je t'aperçois.

Puis il s'éloigne à grands pas, tandis que l'éboueur trottine à toute vitesse derrière lui sur ses jambes trop courtes.

Aly crie:

- Attends-moi, mon frère! Tu vois bien que je ne peux pas marcher aussi vite que toi !Tout le monde ne possède pas des grandes jambes comme les tiennes !

Abou Zeid s'arrête net :

- Qu'est-ce que tu veux, nabot ?

Aly éclate d'un gros rire :

- J'ai une nouvelle extraordinaire.

Feignant de s'intéresser à la devanture alléchante d'un fruitier, Abou Zeid répond d'un ton froid.

Tiens ! Ils vendent déjà les premières mangues ? Tu sais que chez nous, à Zagazig, j'ai vu des mangues grosses comme des pastèques?

Aly Mansour le regarde avec envie :

- Et tu en as mangé, de ces mangues ?

- Non, elles étaient trop chères ! Mais je les ai vues. J'ai même un cousin qui en a goûté une.

Aly soupire :

-Tu as de la chance !

- Impatienté, Abou Zeid crache par terre :

- Tu n'es qu'un pauvre imbécile. J'ai toujours pensé que ta mère avait forniqué avec un âne pour t'avoir ! Je te répète que ce n'est pas moi qui ai goûté à ces mangues, mais mon cousin. Tu comprends ?

L'éboueur baisse la tête :

- Ne te fâche pas, mon frère. Je disais ça pour parler seulement. Mais j'ai une grande nouvelle à t'annoncer.

-Tu as une nouvelle, tu dis ? Tu comptes te marier une quatrième fois ? Tes trois femmes ne suffisent donc plus à ton bonheur et à celui de tes amis ?

Aly s'exclame :

- Laisse mes trois femmes tranquilles. Ce sont des épouses consciencieuses et honnêtes qui feront la joie de mes vieux jours. Par ces temps durs, nous vendons un peu de bonheur que tout le monde ne peut pas trouver auprès de sa femme légitime. Toi-même...

Abou Zeid le coupe d'un ton hargneux :

- Moi-même, quoi ? Que veux-tu dire, foetus prétentieux ?

Aly poursuit d'un ton amical :

- Je ne me plains pas de toi, mon frère. Je voulais dire que tu n'hésites pas à leur rendre visite, lorsque ta poche est pleine et que ton sang te tourmente.

Abou Zeid le regarde avec condescendance :

- Tu sais, l'autre soir, je les ai prises, tes femmes, l'une après l'autre. Sans m'arrêter. Je suis comme çà, moi.

- Je sais, Fatma m'a raconté. Et même, après, tu as agi avec elles comme un vrai Monsieur.

Abou Zeid se rengorge :

Je te remercie de l'opinion que tu as de moi. Quant à après, mon geste est insignifiant. Je connais ton tarif. Je leur ai laissé cinq piastres à chacune.

- Qu'Allah te bénisse, mon frère ! Tu connais mon tarif, mais j'avoue que je suis incapable de fixer un prix pour un coq comme toi. Je dis toujours à mes femmes qu'il n'existe qu'un Abou Zeid à Alexandrie.

Abou Zeid murmure modestement :

- Merci ! Puis il demande :

- Est-ce qu'elles t'ont remis l'argent ?

Aly crache par terre :

- Ces sales garces ! Elles auraient bien voulu me le cacher. Heureusement que je les surveille de très près. Surtout que ma profession d'éboueur n'est plus ce qu'elle était. Du temps béni des Anglais, il m'arrivait bien souvent de trouver dans mes ordures de beaux fruits, à peine gâtés, ou des légumes très légèrement pourris. Je pouvais les revendre sans la moindre difficulté.

Abou Zeid grogne sévèrement :

- Ne regrette pas le temps des Anglais, Aly. N'oublie pas qu'aujourd'hui notre grande nation

arabe vit sous l'égide du plus grand des chefs :le colonel Gamal Abdel Nasser.

L'éboueur, effrayé, dit précipitamment :

- Qu'Allah nous le conserve pendant longtemps !

Puis, regardant par terre, il ajoute :

- Heureusement que le Ciel m'a fourni trois femmes solides comme des juments qui peuvent pourvoir à mes besoins... A propos, quand est-ce que tu penses revenir les voir ?

Abou Zeid réfléchit :

- Probablement demain soir vendredi. Après la prière. Mais cette fois-ci, tu me feras un prix.

- Pour les trois ?

- Oui, dit fièrement Abou Zeid. Nous autres, de Zagazig, on est comme çà.

Aly demande timidement :

- Tu ne préfères pas que je te fasse un prix au mois ?

Abou Zeid répond résolument :

- Non ! Tu y perdrais.

- En tout cas, viens. On s'arrangera.

Mettant la main sur son coeur, il poursuit :

- Je t'aime comme un frère. Sache que je leur demanderai d'être spécialement gentilles avec toi la prochaine fois.

- Je te remercie, Aly.

- Alors, que je te raconte l'histoire. Je la tiens d'Abdallah, le cafetier, qui la tient de Gaber, le charretier, qui la tient directement de ton oncle Mohammed, héros de l'histoire. Elle est donc vraie.

Je te le jure sur mes yeux et sur ceux de ma défunte mère.

Abou Zeid grogne :

- Parle, homme. Tu me fais perdre un temps précieux.

Aly raconte :

- Tu sais que ton oncle Mohammed a l'habitude de se rendre très souvent à la gare du Caire, au moment de l'arrivée des trains de province.

- Je le sais. C'est une excellente habitude. Il cueille là-bas ces idiots de villageois. Après un bon café, ils sont généralement prêts à lui confier leurs économies.

Aly poursuit :

- Eh bien ! cette fois-ci l'histoire est plus savoureuse que d'habitude. Tiens, asseyons-nous sous ce mur et ouvre bien tes oreilles pour entendre cette aventure.

Abou Zeid gronde :

- Charogne puante ! Il y a déjà dix minutes que je t'écoute, mais tu n'avances pas dans ton histoire.

Aly insiste :

- Assieds-toi, oh ! mon frère. Tu ne le regretteras pas.

Les deux hommes s'accroupissent à l'ombre. Aussitôt, une nuée d'enfants en haillons, les yeux couverts de croûtes et de mouches, les entourent :

- Donnez-nous un millième, seigneurs ! Donnez nous un millième !

Mais Abou Zeid, avec quelques injures bien senties, peut rétablir l'ordre :

- Bâtards ! Vermine ! Fils de chiens ! Porteurs de maladies ! Allez-vous-en !

Les enfants, visiblement impressionnés par la voie de stentor, s'éloignent un peu mais ne perdent pas un seul mot de la conversation entre les deux hommes.

Abou Zeid dit, d'une voix plus douce :

- Raconte-moi ton histoire, Aly. En vérité, mon oncle Mohammed est un grand homme.

- Donc hier matin, à 7 heures, il a avisé à la gare un gros provincial, comme je les aime, avec les moustaches en croc, une gallabyeh toute neuve et un turban en soie. Le bonhomme traînait avec difficulté deux très lourdes valises. Ton oncle Mohammed s'est approché de lui. Très poliment, il s'est présenté. Puis il lui a proposé de porter l'une des valises. Le villageois, reconnaissant, a accepté. Quelques instants plus tard, les deux hommes montaient dans le même tramway.

Depuis quelques instants, Abou Zeid sourit. Puis, soudain, un rire énorme secoue ses cent vingt kilos. Il n'arrive pas à s'arrêter. Les larmes lui coulent des yeux. Ce même rire gagne Aly, puis les enfants qui roulent dans la poussière en pépiant de joie. Lorsque Abou Zeid peut enfin parler, il dit :

- Sur ma vie, je devine le reste. Mon oncle est certainement un très grand homme. Qu'Allah nous le conserve en vie, car ses affaires avec les villageois sont devenues la légende du quartier. On en parlera certainement encore dans mille ans.

Aly demande timidement :

- Tu as une cigarette ?

Abou Zeid répond d'un ton gêné :

- Non, mon frère. Sayéda, la guérisseuse, m'a dit que le tabac est mauvais pour les forces viriles.

Aly proteste aussitôt :

- Mauvais peut-être pour les autres. Mais pas pour toi, notre champion d'Attarine.

Abou Zeid baisse les yeux modestement :

- Je te remercie, oh ! mon frère. Tu es bon.

Aly dit :

- Je pense que Sayéda n'a pas eu l'occasion d'apprécier ta virilité.

Abou Zeid le rassure :

- Non. Heureusement. Tu ne voudrais pas que je fornique avec cette vieille sorcière !

Aly dit avec envie :

- Pourtant son derrière est grand comme celui d'une génisse !

- Elle te plaît ?

- Oui, dit simplement Aly.

Abou Zeid sourit :

- Eh bien ! voilà un quatrième épouse pour toi. Mais, moi, je n'en veux pas. Zeinab en serait ,jalouse. A propos, est-ce que ton histoire est finie, oh ! Aly ?

L'éboueur dit :

-Non. Mon histoire n'est pas terminée. Elle ne fait que commencer. Imagine les deux hommes assis dans le tramway. Pendant que le villageois regarde par la portière, ton oncle s'approche du receveur et lui glisse un billet d'une livre pour payer les deux tickets.

- Ayou ! Pourquoi mon oncle a donné une livre pour payer deux billets qui ne valent que deux piastres ? Pourquoi ? Le pauvre ! Il a perdu la raison !

Mais Aly continue :

- Attends la suite, oh ! mon frère. Comme le receveur n'avait pas de monnaie, ton oncle l'a avisé qu'ils ne descendraient pas avant un quart d'heure. Le receveur pouvait donc rendre la monnaie avant la fin du trajet.

Abou Zeid s'écrie :

- Ah ! mon frère ! Tu me rassures. Allah est clément. Mon oncle n'a pas perdu la raison ! Aly poursuit :

- Figure-toi qu'une fois installé sur une banquette avec le villageois, ton oncle Mohammed lui a raconté qu'il était propriétaire du tramway. D'abord incrédule, le provincial a fini par le croire lorsqu'il a vu le receveur verser toute la monnaie de la livre entre les mains de ton oncle. Il a pensé que cette monnaie était le produit du trajet.

Abou Zeid glousse de joie :

- Ayou ! Mon oncle est un génie !

L'éboueur continue :

- Ton oncle lui a expliqué qu'il passait toute la journée dans le tramway et que son seul travail consistait à ramasser la recette, chaque fois que celle-ci atteignait une livre. Le villageois, se croyant un homme fin et intelligent, vit dans cette rencontre providentielle un signe d'Allah et la possibilité de ramasser des sommes importantes sans travailler. Il proposa donc à ton oncle de racheter le tramway. Ton oncle, toujours très difficile en affaires, fit d'abord certaines difficultés qui mirent le villageois en confiance. Au bout de longues discussions, les deux hommes finirent par se mettre d'accord sur le prix de la vente qui était de cent livres. La somme fut versée séance tenante par le villageois reconnaissant. Un papier fut établi et signé par ton oncle Mohammed qui, toujours très stricte en affaires, tint à respecter ses principes. Comme l'un et l'autre ne savaient ni lire ni écrire, je te laisse imaginer avec quel sérieux ton oncle remplit ce papier de signes qui ne voulaient rien dire. Mohammed quitta le tramway, une fois cette formalité accomplie, avec, bien entendu, l'argent du malheureux villageois. Celui-ci s'installa commodément à côté du receveur pour surveiller les recettes.

Abou Zeid éclate de rire de nouveau :

- Ayou ! Aly ! Quelle histoire tu me racontes !

Aly dit :

- Je te jure sur la vie d'Allah qu'elle est vraie . D'ailleurs, elle n'est pas terminée. Un troisième cousin de ma seconde femme se trouvait là. Il m'a raconté la suite. Dès le départ de ton oncle, le villageois lia conversation avec le receveur. Mais, soupçonneux comme tous les paysans de la basse Egypte, il ne lui raconta pas qu'il était devenu propriétaire du tramway. Il apprit avec joie que la recette journalière dépassait souvent dix livres. En se taisant au sujet de son achat, il comptait surveiller plus efficacement les rentrées de ses recettes. Il se contenta donc de régler son propre billet pour chaque trajet. A la grande surprise du receveur, il ne quitta pas le tramway de la journée. Chaque fois que quelqu'un payait, le villageois inscrivait sur un petit carnet le montant encaissé. Et voilà mon histoire. Le cousin de ma femme est descendu avant la fin. Mais je te laisse imaginer la suite. Lorsque le villageois s'est finalement décidé à exhiber son faux titre de propriété au receveur, celui-ci a dû éclater de rire. Les deux hommes en sont probablement venus aux mains, et ont fini au poste.

Abou Zeid tape vigoureusement sur le dos d'Aly qui flanche :

- Ayou ! Quelle histoire ! Sais-tu où se trouve mon oncle en ce moment ? Je dois le féliciter.

- Bien sûr. Au café Abdallah. Il offre des tournées à tous ses amis.

Abou Zeid hurle :

- Fils d'un chien et d'une prostituée ! Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt ?

Et il se relève, entouré aussitôt par la meute des gosses qui crient :

- Un millième, mon prince ! Un millième, mon prince !

Mais Abou Zeid n'a pas besoin de répondre. Il se baisse et ramasse une pierre qu'il lance sur la nuée d'enfants qui s'éparpillent.

Puis, il s'éloigne à grands pas, tandis que sa gallabyeh trop ample danse autour de lui.

Aly Mansour, l'éboueur, le suit comme il peut .

Le café Abdallah est bien connu par sa clientèle d'habitués. Ne s'y hasarde pas n'importe qui.

On raconte qu'un jour, pendant la première guerre de Palestine, un jeune soldat copte, passant par hasard par là, voulut à tout prix se faire servir un verre d'alcool. Devant les protestations indignées des consommateurs musulmans, il finit par sortir de son étui un revolver tout neuf qu'il plaça fièrement sur la table.

Lorsque la police le retrouva quelques heures plus tard, il errait tout nu du côté du canal Mahmoudieh.

Une plainte fut immédiatement déposée contre le cafetier et ses consommateurs. Mais l'affaire en resta là, car personne ne put rien prouver.

Le Hag Ahmed, portier de la mosquée d'Attarine, dissipa lui-même les derniers soupçons, en jurant solennellement sur la barbe du prophète qu'il n'avait jamais vu ce soldat et qu'il n'avait pas quitté le café de toute la soirée.

On raconte que ce soldat fut finalement sévèrement puni par ses supérieurs.

Ce soir-là, le café Abdallah est particulièrement animé. Ses quatre tables sont occupées. Les thés à la menthe et les cafés se succèdent sans interruption. Abdallah a été obligé d'emprunter chez un voisin, invité à la fête, trois narguilehs supplémentaires.

On n'avait pas vu de pareilles réjouissances depuis l'avènement du colonel Gamal Abdel Nasser.

L'assemblée est des plus choisies.

On y remarque le Hag Hamed, portier de la mosquée Attarine, Moustapha Chawkat, le ramasseur de mégots, Aly Zeidan, le cireur, Gamal El Din, l'écrivain public, Gaber, le charretier et d'autres encore dont j'ai oublié aujourd'hui le nom.

Il s'y trouve également Haralambo, l'épicier grec, et Isaac, le courtier en mariages.

Moustapha, le montreur , s'est présenté tout à l'heure avec son singe, mais on a refusé de le servir en présence de tous ces personnages distingués.

Tout ce beau monde parle et chante. On s'y entend à peine et o se voit encore moins à travers la fumée épaisse des narguilehs en action.

Le roi de la fête est sans conteste l'oncle Mohammed.

La soirée atteint son point culminant au moment de l'arrivée d'Abou Zeid et d'Aly Mansour. Un concert d'exclamations accueille les deux retardataires.

Sur un signe de l'oncle Mohammed, Abdallah se précipite dans l'arrière boutique et vient placer devant les arrivants deux narguilehs qu'il a envoyé chercher.

L'oncle Mohammed s'exclame :

- Qu'Allah vous salue, les amis ! Ce soir, vous allez goûter dans votre narguileh une pâte légère et aérienne importée directement d'Arabie par un ami contrebandier. N'est-ce pas. Abdallah? Dis-leur que ce n'est pas un haschich ordinaire que tu sers aujourd'hui !

Le cafetier s'incline devant Abou Zeid:

- Mon bey ! Ce narguileh vous procurera les délices d'une ivresse sans pareille. Il vaut la plus belle des prostituées de la rue des Soeurs.

Le Hag Ahmed crie de l'autre côté de la salle :

- Longue vie à Mohammed ! Puisse-t-il raconter ses aventures à ses arrière-petits-fils !

L'oncle Mohammed sourit. Pendant un instant le tumulte s'arrête :

- Je ne suis pas marié, mes amis. Et comme j'ai déjà soixante ans, je ne pense pas avoir des arrière-petit-fils.

Aly Mansour dit :

- Puisque tu n'as pas de femme à la maison, qu'est-ce que tu attends pour rendre visite à l'une de mes charmantes épouses .

Moustapha Chawkat, le ramasseur de mégots, proteste :

- Non, pour notre ami Mohammed, il faut une vraie jeune fille.

Isaac hasarde :

- Si tu veux, je connais une vierge charmante qui aura bientôt douze ans. Un vraie fleur, pure et innocente, avec une croupe rebondie qui ferait envie à un eunuque. Je vais, de ce pas, parler à son père. Il acceptera de te la donner. Tu es maintenant un homme riche. Cent livres !

Aly Zeidan demande :

- Tu veux ta commission ?

Isaac répond :

- Non. Mohammed est mon ami. On ne fait pas des affaires avec les amis

L'oncle Mohammed lève la main et réclame le silence. Il dit :

- Mes amis, je suis trop vieux pour me marier.

Aly Mansour, qui suit toujours son idée, demande :

- Tu penses donc à mes épouses ?

- Non, dit Mohammed. J'ai décidé de partir pour La Mecque.

Le Hag Ahmed crie :

- Une pieuse idée, Mohammed ! Allah t'a inspiré. Si tu veux, je peux t'accompagner.

De nouveau les vociférations éclatent. Mais Mohammed proteste :

- Non, mon frère, je ne te paierai pas ce voyage. Je quitterai Alexandrie la semaine prochaine avec un groupe de pèlerins.

Gamal el Din, l'écrivain public, lance :

- Mais avec ces nouvelles de Palestine, est-ce que Tu ne crains pas des troubles comme ceux de l'an passé ?

Les regards se tournent du côté d'Isbas qui se recroqueville sur sa chaise. La voix de Moustapha Chawkat, le ramasseur de mégots, se fait entendre :

- Ne crains rien, Mohammed ; notre pays est le plus fort de tous. Israël ne fera pas la guerre.

- Tu crois ? dit Gamal El Din.

- J'en suis sûr ! répond avec autorité le ramasseur de mégots. Les Sionistes ont reçu à Port-Saïd une leçon qu'ils ne sont pas prêts d'oublier. On dit que Port-Saïd a été le Stalingrad de cette guerre.

- Parlons d'autres choses, dit Isaac.

Aly Zeidan, le cireur, le regarde avec colère. Il demande :

- Pourquoi parler d'autre chose ? Est-ce que tu aurais peur ?

La voix de Haralambo se fait entendre :

- Du calme, mes amis ! Ne nous disputons pas. Aujourd'hui c'est fête. Isaac est notre ami. Nous l'aimons tous, n'est-ce pas ?

Dans le brouhaha des vociférations, Moustapha Chawkat lance un pet discret qui passe inaperçu. L'Oncle Mohammed rétablit le silence. Il tape sur la table. Il crie :

- Abdallah ! une tournée de graines de pastèque pour tout le monde !

Quelques instants plus tard, le cafetier présente une grande bassine remplie de graines noires et odorantes. Des mains se tendent. Chacun y puise. On n'entend plus que le bruit des mâchoires, et les sifflements des crachats de cette assemblée illustre.

 

Gaber, le charretier, s'amuse à cracher ses écorces sur Aly Zeidan qui se trouve à l'autre bout de la salle. Il rate son coup et c'est Isaac qui reçoit une écorce dans l'oeil. Il crie

- Aïe ! Tu m'as fait mal !

Tout le monde rit. Abou Zeid rit plus fort que les autres. Il dit :

- Tiens, donne-moi la main, Isaac ! Tu es un ami. Même si la radio dit que tu es un voleur et un assassin, je ne le croirai pas.

Isaac s'est levé et a serré Abou Zeid dans ses bras. Lorsqu'il se rassied, tout le monde s'aperçoit que ses yeux sont mouillés.

L'Oncle Mohammed demande :

- Tu ne vas pas pleurer, Isaac ? Il faut être gai ce soir. C'est fête et nous t'aimons tous.

Non, ne croyez pas qu'Isaac pleure vraiment. Si ses yeux sont mouillés, c'est qu'il est heureux de se retrouver ce soir parmi ses amis. Il y a longtemps qu'on ne l'invite plus à de pareilles réjouissances. Et ce matin encore, des petits enfants lui ont cédé des pierres dans la rue en l'appelant "Sale sioniste !". Isaac n'est pas sioniste. Il ne comprend d'ailleurs rien à la politique, bien qu'il soit secrètement fier de l'existence d'Israël. Cependant, il veut terminer ses jours en paix, au milieu de ses amis. Il est né ici, comme son père, le père de son père, et d'autres avant lui. Il a ses habitudes. Le jour où il mourra, il reposera sur cette terre égyptienne. A moins que...

Gamal el Din demande à l'Oncle Mohammed :

- Si tu pars à La Mecque, peut-être que tu prendras la route du désert ?

Mohammed dresse l'oreille. Gamal el Din explique :

- Tu connais la déroute stratégique de notre glorieuse armée arabe ,

- Qui n'en a pas entendu parler ?

Le scribe poursuit :

- Tu sais que nos braves soldats avaient reçu l'ordre de se replier à la suite de l'avance

massive des hordes israéliennes ?

- Je sais.

- Eh bien ! nos valeureux soldats, pour courir plus vite, n'ont pas hésité à abandonner sur place leurs chaussures...

- Allah ! tu dis qu'ils ont laissé leurs chaussures dans le désert ?

- Oui, rétorque le scribe. J'ai entendu dire que les tribus de Bédouins se sont emparées de ces souliers. Elles pourront te les céder à un prix intéressant.

- Pour quoi faire ? questionne distraitement Abou Zeid.

- Qui porte des chaussures aujourd'hui ? demande Aly Mansour.

- tais-toi, éboueur ! Tu n'es qu'un âne, dit sévèrement Mohammed. Et toi aussi, Abou Zeid. Tu sais, Gamal, ton idée est intéressante. Je vais y réfléchir. A propos, je suis passé te voir ce matin à l'échoppe mais tu n'étais pas là.

- Comme'il n'était pas là, c'est qu'il était ailleurs, dit sentencieusement Aly Zeidan.

Mais personne ne fait attention à sa remarque judicieuse.

Gamal dit :

- Je n'ai pas travaillé aujourd'hui. Je cherche à m'installer autre part.

- Pourquoi ? demande Mohammed.

Gamal el Din sourit :

- Parce que j'ai fait, moi aussi, une bonne affaire.

Tout le monde s'arrête de parler.

- Quelle affaire ? oh ! Gamal, dis nous !

- Eh bien ! voilà. Certains d'entre vous connaissent peut-être Hassan Chafik, le boulanger ?

Il est venu me voir hier pour me demander d'écrire une lettre pour le renouvellement de son bail.

Comme il n'avait pas de monnaie, il m'a confié un billet de dix Livres pour que je le change... Voilà pourquoi je ne suis pas retourné à l'échoppe.

- Ayou ! Gamal ! Tu vois que, toi aussi, tu fais des affaires ! Tu dois être riche...

- Suffisamment, dit modestement Gamal el Din.

- Alors, pourquoi tu ne m'accompagnes pas à la Mecque ? demande l'oncle Mohammed.

Gamal el Din répond :

- Pour l'instant, j'ai d'autres ambitions. J'essaie de ramasser cinquante Livres. Cette somme m'est nécessaire pour que je fasse arracher toutes mes dents.

- Pourquoi tu veux les arracher ? Elle sont bonnes.

- C'est juste, dit Gamal. Mais attendez la suite. Je veux les arracher pour les remplacer par des dents en or.

- Allah ! Quelle bonne idée ! dit Abou Zeid. comme çà, tout le monde saura que tu es un homme riche.

Gaber se lève :

- Est-ce que vous voulez que je vous chante une chanson ?

- Assieds-toi, Gaber, tu chanteras tout à l'heure, dit Haralambo.

Il raconte :

- Savez-vous que j'ai vu dans une vitrine, près de l'église de Sainte-Catherine, un magnifique portrait de Saint Sébastien ? Je l'ai regardé pendant plusieurs jours et, finalement, hier je suis entré dans la boutique pour en demander le prix. Cinq Livres, ils m'ont demandé, ces voleurs !

Aly Zeidan décrète, indigné :

- Cinq Livres, c'est cher, pour un portrait de Saint Sébastien !

Isaac hasarde :

- Je pense que je peux t'en procurer un, à moins cher.

Haralambo poursuit :

- Là n'est pas la question. Ecoutez plutôt la suite de mon histoire. Vous savez comment sont les portraits de Saint Sébastien ?

- Oui, dit étourdiment Abou Zeid.

Haralambo le regarde sévèrement et demande :

- Dis-nous alors comment c'est fait, un portrait de Saint Sébastien ?

Abou Zeid se gratte la tête et regarde Gamal el Din, l'écrivain public, qui détourne les yeux. Haralambo reprend :

- Donc, je vais vous dire comment c'est fait, ce portrait : c'est l'image d'un homme dont le poitrine est percée de flèches.

Aly Mansour crache par terre :

- Et çà vaut cinq Livres ?

- Oui, mais ce n'est pas tout. J'ai trouvé dans le même magasin un portrait de Gamal Abdel Nasser, de la même taille. On m'en a demandé deux Livres seulement. Lorsque j'ai demandé au boutiquier pourquoi il y avait cette différence de prix, il m'a répondu : "Si la poitrine de notre colonel

Gamal Abdel Nasser était percée de flèches, j'en demanderais dix Livres..."

Pendant quelques instants, personne ne parle. Le Juif Isaac glousse, dans son coin. Tout le monde le regarde. Il se tait, mais l'oncle Mohammed rit :

- Allah ! elle est bonne ton histoire.

Aly Mansour demande :

- Est-ce que vous connaissez l'histoire du Juif et de la chèvre ?

- Non. Et on ne veut pas la connaître !

Au même moment, la porte du café s'entrouvre et on voit paraître un petit garçon qui demande :

- Est-ce que Abou Zeid est là ?

- Qui me demande ?

- La Mère de Sohad veut que tu rentres immédiatement.

Abou Zeid grogne :

- Tu diras à mon épouse que je suis occupé par des affaires très importantes et que je ne veux pas qu'on me dérange.

Le petit garçon insiste :

- C'est que c'est très urgent. Elle te demande de rentrer tout de suite. Il paraît qu'un malheur est arrivé à ta fille.

Abou Zeid grommelle :

- Un malheur ! Un malheur ! C'est vite dit. Toutes ces femelles n'ont que ce mot à la bouche.

Attendez-moi, mes amis ! Je reviendrai tout à l'heure.

Aly Mansour propose :

- Tu veux que je t'accompagne ?

- Non, foetus répugnant ! gorge-toi de haschisch et de thé et laisse-moi m'occuper seul de mes affaires.

Quelques instants plus tard, la porte se referme sur Abou Zeid.

 

Chapitre 4

 

Abou Zeid est furieux. Zeinab trouve toujours le moyen de le déranger au moment où il est le plus occupé.

Il marche à grands pas, accompagné par l'enfant qui doit courir pour se maintenir à sa

hauteur.

Il parle tout seul :

- Maudites femelles ! Allah vous rôtira en enfer ! Je vais vous apprendre qu'on en dérange pas impunément Abou Zeid !

L'homme et l'enfant s'arrêtent devant le seuil de la maison. Ils se regardent. Ils doivent composer ensemble un tableau étrange. D'une part, un géant terrifiant avec des poings crispés comme des massues. De l'autre, un nain fluet qui semble trembloter sur des chevilles fines comme des allumettes.

Le petit garçon a peur. Il n'ose pas suivre Abou Zeid à l'intérieur. Il sera obligé d'écouter la dispute à travers le bois vermoulu de la porte d'entrée. Demain, les voisins rempliront ses poches de friandises colorées, en échange des détails qu'il s'apprête à entendre.

Toutes les deux garderont un souvenir inoubliable de cette soirée.

Les deux femmes sont dans l'obscurité.

Abou Zeid doit faire un effort pour distinguer son épouse et sa fille qui pleurent dans les bras l'une de l'autre. Entre deux sanglots, il entend une étrange mélopée qui lui rappelle les chansons

monocordes que son épouse chantait jadis pour bercer Sohad.

Les deux femmes ne se lèvent pas à son entrée.

Il crie :

- Vous êtes devenues folles toutes les deux ! Je vais vous faire enfermer à l'Abassieh.

Depuis quand on ne se lève pas dans cette maison à l'entrée d'Abou Zeid ?

La mélopée s'arrête brusquement. Les deux femmes se redressent. Zeinab se précipite aux pieds de son mari et gémit :

- Ayou ! oh! mon époux ! Le malheur est entré dans cette maison. C'est de ma faute. Je n'ai

pas allumé l'encens ce matin ! Qu'est-ce que nous allons devenir ?

Sohad s'est relevée. Elle ne regarde pas son père, mais elle a peur.

Abou Zeid crie :

- Pourquoi vous me dérangez ? Pourquoi ces larmes ? Qu'est-ce qui se passe ?

Sohad détourne toujours les yeux. Elle tremble visiblement. Zeinab saisit à pleines mains des touffes de cheveux qu'elle s'arrache par poignées. Elle gémit de plus belle.

Abou Zeid hurle :

- Femmes ! Cessez immédiatement vos simagrées !

La voix a retenti dans la vieille masure comme un coup de tonnerre. Abou Zeid lui-même

sursaute, car il en est impressionné. Sohad se jette à terre à côté de sa mère.

Zeinab dit :

- Oh ! mon époux ! Tu es fort comme le taureau du cousin Ferdous. Lorsque ta voix gronde

dans cette maison, même les murs tremblent de peur.

Abou Zeid se sent maintenant plus calme. Il demande :

- Alors, femmes, expliquez-moi.

Sohad s'est redressée. Elle se dandine tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre. Elle hésite et regarde sa mère.

Zeinab dit :

- Assieds-toi, oh ! mon homme. Ma fille, va chercher une chaise pour ton père..

Heureuse de cette diversion, Sohad se précipite à la cuisine et revient très vite avec un tabouret.

Zeinab dit à sa fille :

- Va maintenant chercher une bassine d'eau chaude. Je veux masser les pieds de ton père.

Abou Zeid n'est pas inquiet de toutes ces attentions. Après tout, un homme qui rentre chez lui a le droit de se laisser servir.

Il demande à son épouse :

- Allume la veilleuse. Je ne peux pas vous voir dans cette obscurité.

Il s'assied sur le tabouret devant la bassine et demande :

- Tu ne crains pas que l'eau soit trop chaude ?

Zeinab répond :

- Sois tranquille, oh ! mon époux. L'eau est juste tiède. Laisse-moi te gratter les orteils,

ça te détendra. Ma main sera douce comme une brise de printemps. Sohad, va chercher le narguileh de ton père.

 

Quelques instants plus tard, Sohad apparaît avec le narguileh allumé qu'elle place devant son père. Puis elle s'accroupit devant lui. Il la regarde. Depuis quelque temps, elle est devenue

femme. Quel âge-a-t-elle ? Douze ans ? Treize ans ? Abou Zeid ne sait plus. Elle a déjà de gros seins rebondis comme les outres gonflées du marchand d'eau. Il faudra qu'il parle au courtier. Il est peut-être temps qu'on lui trouve un bon mari.

Abou Zeid dit à sa fille :

- Tu sais, depuis quelque temps, je trouve que tu es devenue femme.

Sohad glousse en regardant sa mère.

Il ajoute :

- Demain j'irai au marché t'achète une belle robe rose, car il est temps qu'on te marie.

Cette fois-ci, le gloussement de Sohad est devenu un ricanement. Elle se trémousse en le

regardant.

Zeinab ne dit rien, mais ses mains se font fébriles sur les pieds d'Abou Zeid.

Il dit à sa femme :

- Allah ! Femme ! Ce soir tes mains sont moins douces que d'habitude.

Zeinab dit d'une voix un peu rauque :

- Il faut que je te dise, oh ! mon époux ! Puis elle s'arrête.

- Qu'est-ce que tu veux me dire ? Parle, femme !

Sohad ne ricane plus.

Zeinab laisse enfin échapper d'une voix tremblante :

- Notre fille a fauté, Abou Zeid !

Pendant un instant, le silence le plus absolu règne. L'homme ne comprend pas. Puis,

tout à coup, il sursaute. Il regarde son épouse, puis sa fille, se soulève à moitié de son tabouret,

ouvre la bouche et la referme. Il demande enfin :

- Qu'est-ce que tu dis, femme ? Répète.

C'est trop tard maintenant pour Zeinab. Elle doit parler, expliquer. Elle dit :

- Notre fille a fauté avec le coiffeur Abdel Hamid.

Cette fois-ci les paroles pénètrent mieux. Un véritable rugissement s'échappe de la bouche

d'Abou Zeid. Il se lève brusquement. Ce mouvement inconsidéré renverse la bassine et éclabousse les deux femmes à ses pieds.

Sohad gémit :

- Ne te fâche pas, oh ! père ! Pardonne-moi !

Zeinab, de son côté, recommence à s'arracher des touffes de cheveux par poignées....

Abou Zeid hurle :

- Maudite femelle ! Tu as déshonoré mon nom !

Il serre les poings et avance vers sa fille. Avec sa gallabyeh retroussée et ses jambes nues et poilues, comiquement écartées, il prêterait à rire, si on ne voyait pas dans ses yeux une envie de meurtre.

Il fait encore un pas vers Sohad. Celle-ci pleure. Il pourrait, d'un seul coup de poing, l'écraser

contre le mur.

Zeinab crie :

- Ne la tue pas ! C'est ta fille !

Mais Abou Zeid n'entend pas. Il avance encore, les yeux exorbités. Sa fille lève déjà le bras craintivement pour se protéger. Soudain il trébuche en se tenant la poitrine.

- Aïe ! Mon coeur ! Je vais mourir ! aide-moi à m'asseoir.

Sohad se précipite.

- Non, pas toi ! il dit à sa fille. Zeinab ! Aide-moi !

Zeinab se relève, et bientôt Abou Zeid s'effondre sur le tabouret. Il ferme les yeux et lance à sa fille :

- Disparais de mes yeux, sale putain !

Zeinab s'accroupit à ses côtés :

- Alors, tu dis que notre fille a fauté ?

- Oui, oh ! mon époux, dit doucement Zeinab.

- On ne peut pas la mener chez Sayéda, la guérisseuse ? Elle pourrait lui recoudre une virginité ...

- Non. Sohad est enceinte.

Cette fois-ci, Abou Zeid n'a plus la force de crier.

Zeinab ajoute :

- Elle est enceinte de quatre mois.

C'est trop pour Abou Zeid. Ses yeux sont toujours fermés. On pourrait croire qu'il dort, s'il

ne se balançait pas sur son tabouret.

Tout à coup, il demande :

- Fais-moi appeler ce chien galeux d'Abdel Hamid.

- Je l'ai déjà fait. Mais il refuse de venir.

Abou Zeid ouvre les yeux :

- Alors, je le tuerai.

- Non, dit Zeinab. Tu ne le tueras pas.

Abou Zeid est trop fatigué pour discuter. Il referme les yeux et continue de se balancer sur son tabouret. Il passera toute la nuit ainsi, avec son épouse à ses pieds, qui renifle et gémit sans s'arrêter.

 

Chapitre 5

 

Le lendemain, dès l'aube, Abou Zeid quitte la maison. Il marche dans la rue Attarine, les yeux baissés, en rasant les murs. Il a honte car il pense que tout le monde doit connaître son secret.

Bientôt, il se trouve devant la maison de l'oncle Mohammed. Il crie :

- Ouvre-moi ! C'est Abou Zeid !

Une figure se montre à la fenêtre :

- Qu'est-ce que tu veux à cette heure-ci ? Retourne dormir chez toi, homme. L'aube

est à peine levée.

Abou Zeid insiste :

- Ouvre-moi, sur la vie de ta mère ! J'ai à te parler.

L'oncle Mohammed grogne :

- Laisse ma mère tranquille. Est-ce Zeinab t'a chassé de son lit pour forniquer avec son amant ?

Abou Zeid chancelle sous l'insulte. Il supplie :

- Laisse moi entrer, mon oncle ; j'ai à te parler.

La figure disparaît de la fenêtre et, quelques minutes plus tard, la porte s'ouvre.

L'oncle Mohammed gronde :

- Tu m'as effrayé tout à l'heure. Je croyais que c'était la police.

- Ce n'est que moi, fait Abou Zeid.

- Je le vois bien, grand abruti !

Puis il ajoute cordialement :

- Entre quand même. Tu es chez toi. Je vais te préparer un café.

- Tu es bon, mais je ne veux pas abuser de ton hospitalité.

L'oncle Mohammed répond :

- Alors, tu aurais pu t'abstenir de me réveiller à une heure pareille. Entre, je te dis, ou retourne chez toi !

Cette fois-ci, Abou Zeid le suit à l'intérieur. Il demande à voix basse :

- Tu es seul ?

- Ma parole, tu es fou ? Tu me réveilles à l'aube et maintenant tu me parles d'une voix si basse que je ne t'entends pas.

Abou Zeid répète d'une voix plus haute ?

- Tu es seul ?

- Naturellement. Assieds-toi. Je vais te préparer un café.

L'oncle Mohammed disparaît pendant quelques minutes et revient avec deux tasses fumantes :

- Tiens.

Puis il commence à siroter bruyamment son café. Il en rote de plaisir. Pour ne pas demeurer en reste, Abou Zeid rote poliment.

L'oncle demande :

- Qu'est-ce que tu as ce matin ?

Abou Zeid ne sait pas par où commencer. Il demande :

- Tu connais ma fille Sohad ?

- Naturellement. Une belle jeune fille... Il faudra parler d'elle au courtier...

La conversation est mal partie. Abou Zeid, qui sent qu'il va s'embrouiller, demande :

- Tu connais Abdel Hamid le coiffeur ?

L'oncle Mohammed sourit :

- Qui ne le connaît pas ? Hier encore, il me tondait la tête. C'est un garçon qui ira loin.

- Justement, dit Abou Zeid.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Il est allé trop loin.

- Je ne comprends pas.

Mais Abou Zeid n'a pas le courage d'expliquer. L'oncle demande :

- Tu viens m'annoncer qu'il veut épouser ta fille ?

- Non ! Il ne veut pas épouser Sohad.

L'oncle Mohammed se lève en criant :

- Tu m'exaspères à la fin ! Tu aurais peut-être envie de jouer aux devinettes avec moi ?

- Non.

- Homme, par Allah ! explique-toi !

- Voilà, dit Abou Zeid, embarrassé, Abdel Hamid ne veut pas épouser Sohad, mais il l'a déflorée.

L'oncle Mohammed sursaute :

- Tu en es sûr ?

- Oui.

- C'est grave, mais je puis t'indiquer un moyen pour y remédier.

- lequel ?

- Il faut emmener ta fille tout de suite chez Sayéda, la guérisseuse.

- Non !

- Comment Non ? rétorque l'oncle. Sayéda gardera le secret. Elle pourra recoudre la virginité perdue. Et si Abdel Hamid parle, nous saurons le faire taire.

Mais Abou Zeid, accablé, secoue la tête :

- Non, mon oncle, tu n'as pas compris. Sohad est enceinte.

- C'est plus grave.

- Je sais. Elle est enceinte de quatre mois et ne me l'a avoué qu'hier seulement.

- Ayou ! Mon pauvre ! dit l'oncle.

Abou Zeid hoche la tête :

- Tu as une idée ? Qu'est-ce qu'il faut faire ?

- Tais-toi, dit l'oncle. Laisse-moi réfléchir.

Il reprend son café et, pendant quelques minutes, les deux hommes ne parlent pas.

Soudain, l'oncle relève la tête et dit :

- J'ai une idée.. ! Il faut appeler Abdel Hamid.

- J'y ai pensé.

- Eh bien ?

- Eh bien ! il refuse de se déranger.

- Alors, il faut le tuer.

- je sais, dit Abou Zeid.

- Et alors, grogne l'oncle, qu'est-ce que tu attends ?

- C'est impossible !

- Pourquoi ?

Mais Abou Zeid est gêné de répondre à cette question. Il a de plus en plus honte, mais il n'ose pas avouer que c'est Zeinab qui ne veut pas qu'il te Abdel Hamid.

L'oncle demande de nouveau :

- Pourquoi tu ne veux pas tuer l'amant de ta fille ?

Abou Zeid répond tristement :

- Il existe peut-être une autre solution ? Toi seul peux la trouver.

L'oncle Mohammed murmure entre les dents :

- En vérité, mon neveu est devenu fou ! Un homme déflore sa fille et il refuse de le tuer !

Il reprend sa tasse de café et dit :

- Bois aussi, çà te fera du bien.

Pendant les quelques instants qui suivent, on n'entend plus que les bruits de succion et les claquements de langue. Abou Zeid regarde son oncle d'un air admiratif qui, les sourcils froncés et

le front plissé, pense.

Soudain, l'oncle Mohammed s'exclame :

- J'ai trouvé : il faut lui écrire !

- Lui écrire ? demande Abou Zeid, étonné.

L'oncle s'écrie triomphalement :

- Mais oui, il faut lui écrire une lettre.

- Une lettre ? Pour quoi faire ?

- Pour lui demander de venir.

Abou Zeid demande :

- Tu sais écrire, toi ?

- Non, dit l'oncle, ni toi Non plus.

- Je ne comprends pas, dit Abou Zeid. Ni l'un ni l'autre, nous ne savons écrire, mais tu veux lui adresser une lettre, qu'il ne pourra même pas lire d'ailleurs.

L'oncle s'écrie :

- Ayou ! mon neveu, comme tu es bête ! Nous n'avons pas besoin de savoir écrire pour préparer cette lettre.

- Je ne comprends pas.

- C'est bien simple, Gamal el Din , le scribe, l'écrira.

- Ah !... Mais puisque Abdel Hamid ne sait pas lire, à quoi servira cette lettre ?

L'oncle explique de nouveau :

- C'est sans importance qu'il sache lire ou pas. L'essentiel c'est qu'il reçoive la lettre.

- Ah ! j'ai compris !

- Non, dit l'oncle, tu n'as rien compris.

Tu n'es qu'un âne sans cervelle, homme. Mais je vais essayer de t"expliquer. Voilà : nous adresserons une lettre à Abdel Hamid.

Abou Zeid précise intelligemment :

- Une lettre qui sera écrite par Gamal el Din.

- C'est çà. Nous la lui ferons porter par un messager et nous lui demanderons de venir immédiatement... Tu as compris maintenant ?

- Non.

L'oncle lève les bras, découragé :

- Par le prophète, tu es encore plus bête que je ne le pensais ! Je vais t'expliquer la chose autrement.

- Je t'écoute, oh ! mon oncle.

Mohammed reprend patiemment :

- Tu as jamais reçu une lettre ?

- Moi ? demande Abou Zeid.

- Oui, toi. Il n'y a personne d'autre que nous deux dans cette pièce. Donc, réponds-moi. As-tu jamais reçu une lettre ?

- Et toi ? demande bêtement Abou Zeid.

L'oncle Mohammed, cherchant visiblement à se dominer, répond :

- Je n'ai jamais reçu de lettre de ma vie.

- Ni moi Non plus, rétorque avec simplicité Abou Zeid.

- Bon. Si tu reçois une lettre, et que le porteur te demande de le suivre, qu'est-ce que tu

fais ?

- Je le suis, dit Abou Zeid.

- Pour quoi faire ?

- Pour savoir ce qu'il y a dans la lettre.

- Tu as donc compris, dit l'oncle. Va donc chercher Gamal el Din. Et plus tard, tu préviendras le Hag Ahmed, Moustapha Chawkat, Aly Zeidan et Gaber que j'ai besoin d'eux. Qu'ils soient chez moi d'ici une heure, sinon tu les sortiras de leur lit.

Abou Zeid n'a toujours pas très bien compris le plan de son oncle. Mais il se sent rassuré, car il a confiance. Il retire ses babouches et sort presque joyeux.

 

Chapitre 6

 

Entrez, mes amis ! dit l'oncle Mohammed à Gamal el Din et à Abou Zeid.

Ils installent le scribe devant la table de la cuisine et l'oncle Mohammed lui annonce :

- Je t'ai convoqué pour une affaire très importante.

- Je t'écoute, dit respectueusement l'écrivain public.

L'oncle Mohammed demande :

- Tu as de quoi écrire, homme ?

Le scribe répond avec empressement :

- Oui.

Il sort de sa serviette une feuille blanche, et un crayon bien taillé.

- Alors, écris.

- J'écris, répond Gamal el Din.

Puis, après quelques instants de silence, il demande :

- Qu'est-ce que vous voulez que j'écrive ?

Abou Zeid hasarde en rougissant :

- Ecris une lettre.

Gamal el Din pose son crayon :

- Explique-moi.

L'oncle s'impatiente :

- Ecris, je te dis ! Ecris ce que tu veux !

Cette fois-ci le scribe se fâche :

- Par Allah ! vous vous moquez de moi ! Vous m'avez tiré de mon lit pour vous moquer de moi. Vous voulez que j'écrive une lettre. Mais vous refusez de m'indiquer ce qu'il faut écrire...

L'oncle Mohammed rétorque, impatient :

- C'est sans importance. Tu ne compends pas. On te demande tout simplement d'écrire une lettre. Ecris-là.... Ecris ce que tu veux !

Gamal el Din regarde les deux hommes puis il explique d'un ton conciliant :

- Ne vous fâchez pas, mes amis ! Vous voulez que j'écrive une lettre, n'est-ce pas ?

- Oui.

- C'est bon; dit Gamal el Din. Il faut tout d'abord m'indiquer à qui je dois adresser cette lettre.

- C'est pour Abdel Hamid, le coiffeur.

- Bien. Voyez, les amis : j'écris en haut et à gauche le nom d'Abdel Hamid, le coiffeur. Maintenant, il faut me faire connaître le nom de celui qui envoie la lettre.

- C'est moi dit fièrement Abou Zeid.

- J'inscris donc ton nom, en haut et à droite.

Les deux hommes regardent, ébahis, le crayon qui court sur le papier.

Abou Zeid demande avec curiosité :

- Où c'est que tu as écrit mon nom ?

Gamal répond patiemment :

- Là-haut, tu vois. J'ai écrit Osta Abou Zeid, rue Attarine, Alexandrie.

Abou Zeid est tout heureux de voir son nom inscrit sur cette feuille de papier.

L'oncle Mohammed proteste :

- Mon neveu ! Tu n'es pas là pour admirer ton nom. Scribe continue ta lettre !

- Qu'est-ce qu'il faut écrire d'autre ?

Abou Zeid dit vivement :

- Ecris qu'il est un fils de porc, forniqueur. Et demande-lui de venir ici immédiatement !

L'oncle Mohammed fait :

- Ne compliquons pas les choses, mes amis. Abdel Hamid ne sait ni lire, ni écrire. Mets ce que tu veux dans ta lettre. Tu la lui porteras et tu lui demanderas de venir ici, immédiatement.

Gamal el Din rétorque :

- Mes amis, si je comprends bien, vous désirez que Abdel Hamid vienne vous voir immédiatement ?

- C'est çà.

- Et vous voulez que j'écrive n'importe quoi dans la lettre ?

- Oui.

- Eh bien, je refuse ! dit fièrement Gamal el Din.

- Tu refuses ? Pourquoi, tu refuses ? s'écrie l'oncle.

Le scribe explique :

- Ma conscience ne me permet pas d'écrire la lettre ainsi.

L'oncle grogne :

- Qu'est-ce que ta conscience vient faire dans cette affaire ?

- Si vous voulez que j'écrive cette lettre, il faut que je la compose dans les règles.

- Alors, compose, scribe, dit l'oncle Mohammed.

L'écrivain public réfléchit :

- Voici ce que je mettrai dans ma lettre. Je commencerai ainsi : Mon cher Abdel Hamid...

- Il n'y a pas de cher Abdel Hamid ! proteste Abou Zeid.

- Tais-toi, mon neveu, dit sévèrement l'oncle Mohammed.

Les deux hommes ne parlent pas, tandis que Gamal el Din compose la lettre. Il relève enfin la tête et annonce :

- Je vais vous la lire.

L'oncle Mohammed s'exclame :

- C'est inutile !

- J'insiste, proteste Gamal el Din. C'est du travail bien fait. Vous serez contents. Voici.

" Mon cher Abdel Hamid,

Je pas cette semaine pour La Mecque avec mon oncle Mohammed..."

Abou Zeid l'interrompt :

- Qui part cette semaine pour La Mecque ?

L'oncle Mohammed gronde :

- Tais-toi, mon neveu ! Continue ta lettre, homme !

Gamal el Din continue :

" J'ai pensé que tu aimerais m'accompagner..."

Abou Zeid gémit :

- J'aimerais me faire accompagner par ce fils de chien forniqueur ?

- Tais-toi, dit de nouveau l'oncle Mohammed. Scribe ! continue ta lettre !

L'écrivain public lit :

" Bien entendu, tous tes frais te seront remboursés. Je te remettrai, ce matin même, dix Livres comme avance sur tes frais de déplacement..."

- Dix Livres ? murmure Abou Zeid d'un ton rêveur.

Gamal el Din poursuit :

" Viens tout de suite me donner ta réponse ".

Et c'est signé : "Abou Zeid".

- Montre-moi ma signature !

- Est-ce que vous êtes contents ? demande le scribe, sans répondre.

- C'est bien, dit l'Oncle. En vérité, c'est une belle lettre. Il viendra immédiatement.

Gamal el Din sourit :

- Je la lui lirai moi-même; tout à l'heure, et je vous l'enverrai, ou je viendrai peut-être avec lui.

Abou Zeid rit :

- Par le Prophète ! tu es un homme utile !

 

Chapitre 7

 

Je pense, lecteur, qu'il est maintenant nécessaire d'abandonner provisoirement nos héros.

C'est vendredi, jour de repos du Seigneur.

Remontons ensemble la rue Attarine.

Osman, le muezzin, a, depuis longtemps, appelé ses fidèles à la prière. Puis la Mosquée s'est vidée, car il est maintenant près de 8 heures.

Voici les hommes bavards et oisifs qui s'interpellent joyeusement de fenêtre à fenêtre. Voilà les ménagères zélées qui jettent des seaux d'eau sale sur les passants malchanceux.

Il y a encore peu de monde dans les rues.

Mais, plus tard, les hommes arboreront leur plus beau pyjama rayé. Ils avanceront deux par deux, en se tenant délicatement par l'auriculaire. Pour mieux glorifier ce saint jour, ils poseront sur leur oreille un oeillet coquin et odorant.

Les filles passeront dans leurs robes claires de satin violent. Tous les rouges côtoieront es oranges, les jaunes d'or, et les roses fluorescents. Elles lanceront des regards en coulisse aux garçons. Chaque fois qu'elles rencontreront un homme seul, elles ne lui laisseront que la ressource d'une fuite rapide et honteuse, poursuivi par les quolibets.

Les garçons profiteront, pour se venger, de se trouver en nombre. A ce moment-là, les réflexions osées, accompagnées de gestes significatifs, pleuvront sur ces faibles femmes effarouchées.

Pour l'instant, il est à peine 8 heures et Gamal el Din, le scribe, se presse le long de la rue Attarine.

De temps en temps, il est obligé de s'arrêter pour répondre poliment aux protestations d'amitié de vagues connaissances.

Enfin, il arrive devant le numéro 136. Abdel Hamid habite au sixième étage. C'est haut. Mais qu'à cela ne tienne. Gamal el Din place ses mains en cornet devant sa bouche et hurle :

- Oh ! Abdel Hamid !

Plusieurs fenêtres s'ouvrent à des étages inférieurs. Le scribe décide de faire un nouvel effort. Il rassemble ses forces et hurle encore une fois :

- Oh ! Abdel Hamid !

Cette fois-ci, une fenêtre s'ouvre au sixième étage :

- Qui me demande ?

- C'est moi, crie le scribe !

- Toi, qui ?

- Moi, Gamal !

- Gamal qui ?

- Gamal el Din !

Cet échange de conversation mondaine n'a pas l'air de plaire particulièrement à une voisine

indignée. Elle hésite longuement entre asperger l'écrivain public de ses eaux sales, ou se mêler à la conversation .

Tandis qu'elle réfléchit à ce problème épineux, Gamal el Din s'est décidé à gravir six étages.

Abdel Hamid l'accueille sur le seuil de sa porte.

- Sois le bienvenu ! dit-il cordialement.

Le scribe répond courtoisement :

- Tout le plaisir est pour moi.

Puis il suit son hôte à l'intérieur de l'appartement.

Les deux hommes s'accroupissent.

Abdel Hamid est jeune. Ne connaissant pas très bien les usages, il demande immédiatement :

- Que me vaut le plaisir de ta visite ?

Gamal el Din sort la lettre de sa poche et la remet au jeune homme.

- Voici un message pour toi.

Abdel Hamid ouvre immédiatement l'enveloppe et examine attentivement la feuille qui s'y trouve.

- C'est une lettre ! s'exclame-t-il.

- C'est çà.

- Et cette lettre est pour moi ?

- Oui.

- Tu en es sûr ?

Le scribe éclate de rire :

- J'en suis certain.

Abdel Hamid retourne la feuille dans tous les sens. Il la renifle et finit par la retourner à

l'écrivain public, d'un air dégoûté.

- Tiens, voilà ta lettre. Tu peux la reprendre.

Le scribe demande avec curiosité :

- Tu ne veux pas en prendre connaissance ?

Abdel Hamid répond :

- Non.

- Pourquoi ?

- Parce que je ne sais pas lire, avoue piteusement Abdel Hamid.

- Eh bien ! dans ce cas, pourquoi tu ne me demandes pas de te la lire ?

- C'est vrai. Je n'y avais pas pensé.

- Alors, voilà ce que dit ta lettre. Elle est de l'Osta Abou Zeid.

- Cà va, dit le jeune homme. Ne vas pas plus loin. J'ai compris.

- Qu'est-ce que tu as compris, puisque tu ne sais pas ce qu'il y a dans la lettre ?

- Abou Zeid veut me tuer. C'est çà, n'est-ce pas ?

La voix d'Abdel Hamid est un peu nerveuse.

Gamal el Din sourit :

- Non, tu n'y es pas.

- Alors, il me demande d'épouser sa fille ?

- Non, tu n'y es pas encore...

Abdel Hamid se relève et crie :

- Vas-tu me raconter ce que dit cette lettre ?

- Abou Zeid te demande de le rencontrer tout de suite chez son oncle Mohammed.

Le jeune homme ricane :

- Il est fou. Je n'irai pas.

- Si, tu iras ! dit le scribe.

- Non, je n'irai pas ! déclare fermement Abdel Hamid. Je suis d'ailleurs très occupé ce matin.

Je dois tondre le fils du boucher, le boulanger et deux chèvres.

- Tu iras, dit tranquillement Gamal el Din, parce que Abou Zeid veut te remettre dix Livres.

- Dix Livres ?

- Oui, dix Livres

- Tu en es sûr ?

- C'est ce qu'il a écrit. Tiens, regarde !

Il lui montre la lettre :

- Tu voix cette ligne, il écrit ici qu'il veut te remettre dix Livres.

- Et pourquoi, dit Abdel Hamid. Pourquoi il veut me remettre dix Livres, ce brave homme ? C'est peut-être parce que j'ai forniqué avec sa fille ?

Gamal sourit :

- La lettre dit qu'Abou Zeid part à la Mecque avec son oncle. Il te demande si tu veux bien l'accompagner. Si tu es d'accord, il te remettra ne somme de dix Livres pour préparer ce voyage qui aura lieu la semaine prochaine.

- Je suis d'accord, dit promptement Abdel Hamid. Où se trouve cet homme généreux ?

- Il est en ce moment chez son oncle.

- Alors, allons-y ensemble ! Homme, je te suis.

- Mais tu disais tout à l'heure que tu étais occupé.

Abdel Hamid rétorque joyeusement :

- Je le suis toujours. Mais pas pour dix Livres ! Allons, oh ! scribe, montre-moi le chemina.

Et avant que Gamal el Din ne puisse changer d'avis, le jeune homme le pousse dans l'escalier, et les deux hommes dégringolent à toute vitesse les six étages.

 

Chapitre 8

 

- Soyez les bienvenus dans ma modeste demeure, dit courtoisement l'oncle Mohammed, en s'effaçant pour laisser entrer Abdel Hamid et l'écrivain public.

Après cet échange de politesses, Abdel Hamid demande :

- Aboud Zeid est là ?

- Ne t'inquiète pas. Je l'attends dans un instant.

- Tu fumes ? demande Abdel Hamid, en tendant une cigarette à l'Oncle Mohammed.

- Non merci, dit froidement l'oncle.

Pendant quelques minutes, les trois hommes restent silencieux. Puis, soudain, on entend un brouhaha dans l'escalier.

- C'est Abou Zeid qui arrive avec ses amis, dit l'oncle.

- Avec ses amis ? demande Abdel Hamid d'un ton visiblement inquiet.

Et la porte s'ouvre pour laisser passer notre héros suivi de Gaber, de Moustapha Chawkat,

du Hag Ahmed, d'Aly Zeidan et, enfin, à la queue, d'Aly Mansour.

- Bienvenue à tous ! dit l'oncle.

Abdel Hamid s'est levé. Il fait un pas vers Abou Zeid, puis, au dernier moment, change d'avis. Il s'accroupit dans un coin. Personne ne semble remarquer sa présence.

La pièce est assez petite, il n'y a que deux chaises en tout. Le Hag Ahmed et l'oncle Mohammed, qui sont les plus âgés, ont pris place sur ces deux sièges ; les autres se sont assis

par terre contre le mur ou à demi-allongés.

Abou Zeid dit :

- J'ai rencontré Aly Mansour dans la rue, il a tenu à se joindre à nous.

- L'éboueur est aussi notre ami, dit gravement l'oncle. Tu as bien fait de l'amener...

Mes amis, je vous ai convoqués pour une question très gave et très confidentielle ; je voudrais avoir votre avis.

Abdel Hamid se lève de nouveau :

- Je vois que vous avez à parler de choses importantes. Je vais donc vous laisser... J'ai d'ailleurs des affaires pressantes à régler ce matin.

- Assieds-toi, dit fermement l'oncle.

Abdel Hamid s'accroupit de nouveau ; l'oncle Mohammed reprend :

- Lorsqu'Abdel Hamid m'a interrompu, tout à l'heure, je vous racontais qu'un cas très grave se présente. Je peux avoir confiance en vous ? vous êtes tous des amis, n'est-ce pas ?

Aly Mansour se lève dignement :

- Je réponds pour tout le monde, nous sommes tous tes amis.

La voix grave de Gamal el Din se fait entendre :

- Tu peux compter sur nous.

Les autres crient :

- Tu es notre ami ! nous t'aimons, Mohammed !

Le seul abstentionniste est Abdel Hamid, qui regarde Abou Zeid d'un air inquiet. Mohammed se tourne vers son neveu :

- Tu vois, ce sont tous nos amis. Je parlerai donc.

- Parle, dit Abou Zeid, très simplement.

- Oui, parle vite ! crie Aly Zeidan d'une voix aiguë.

- Tu es curieux comme une femme, remarque Mohammed. Mais voici l'histoire.

Vous savez qu'Abou Zeid a une fille. Vous la connaissez tous, n'est-ce pas

- Qui ne connaît pas Sohad ! dit joyeusement Moustapha Chawkat.

Abou Zeid le regarde froidement ; le rire du ramasseur de mégots se glace et il détourne les yeux. L'oncle Mohammed reprend :

- Eh bien ! Sohad a fauté !

Diverses exclamations de stupeur et d'indignation dominent un sourd grognement de douleur, exhalé par Abou Zeid...

- Avec qui ? demande Gaber. Il regarde Moustapha Chawkat d'un air menaçant ; Aly Zeidan pointe dans la même direction un doigt accusateur :

- Est-ce porc qui l'a déflorée ?

L'oncle Mohammed lève la main :

- Non, mes amis, ce n'est pas lui, soyez tranquilles !

Aly Zeidan crie :

- Il faut tuer le forniqueur !

Abdel Hamid se lève de nouveau :

- Je crois que vous gêne, mes amis. Je vais vous quitter pour vaquer à mes affaires.

- Assieds-toi, dit fermement l'oncle Mohammed.

Le jeune homme s'accroupit de nouveau dans son coin.

L'oncle Mohammed reprend :

- Donc, vous pensez qu'il faut tuer le séducteur de Sohad ?

- Oui ! crie Aly Zeidan.

- Oui ! crie joyeusement Gaber, il faut le tuer !

Tout le monde parle à la fois, sauf Abdel Hamid et Abou Zeid qui se regardent.

Moustapha Chawkat sort un couteau de sa poche, qu'il plante dans le parquet :

- Voici une lame bien aiguisée. Montrez-moi ce forniqueur et je lui trancherai la gorge.

Mais Abou Zeid ordonne tranquillement :

- Rentre ta lame, Moustapha.

L'oncle Mohammed ajoute fermement :

- On ne tuera pas le séducteur de Sohad. On l'obligera plutôt à l'épouser.

Depuis quelques instants, Abdel Hamid montre les signes d'une grande nervosité. Soudain, il se lève :

- Je n'épouserai pas Sohad !

Aly Zeid crie :

- C'est donc toi qui déflore nos filles !

Aly Mansour crie :

- Porc immonde ! La semaine dernière, tu as essayé de violer ma Fatma sans payer !

Abdel Hamid hausse les épaules :

- Ce n'est pas moi qui ai voulu la violer, c'est elle !

Aly Mansour crie :

- Retenez-moi, les amis ! Retenez-moi, sinon je le tue devant vous !

Abdel Hamid hausse de nouveau les épaules dédaigneusement :

- Ne le retenez pas, laissez-le s'approcher de moi !

Aly Mansour, que personne ne s'est dérangé pour retenir, s'accroupit de nouveau assez

piteusement.

Ignorant l'incident, l'oncle Mohammed propose à Abdel Hamid :

- Tu épouseras Sohad, ou tu mourras.

- Non, je n'épouserai pas Sohad ; tuez-moi si vous voulez.

Moustapha Chawkat sort de nouveau son couteau et se lève. Abou Zeid l'arrête :

- Attends, Moustapha !

L'oncle Mohammed demande :

- Pourquoi tu ne veux pas épouser Sohad ? C'est une belle fille, pourtant !

- C'est juste, admet Abdel Hamid.

- Elle te plaît ? dit Gaber.

- C'est certain, avoue Abdel Hamid.

- Tu l'aimes ? ajoute câlinement Zeid.

- Oui.

- Alors, tonne Abou Zeid, pourquoi tu ne veux pas l'épouser ? Réponds-moi !

Moustapha Chawkat sort de nouveau son couteau :

- Laisse-moi trancher la gorge de ce porc ! Vous ne voyez pas qu'il se moque de vous ?

Abdel Hamid se redresse fièrement :

- Tu peux me trancher la gorge, si tu veux. Je ne me moque pas de vous, mais je n'épouserai pas Sohad.

Abou Zeid reprend d'une voix douce.

- Pourquoi tu ne veux pas épouser ma petite colombe ?

Abdel Hamid répond :

- Parce que je ne peux pas !

- Pourquoi tu ne peux pas ? demande l'oncle Mohammed.

Abdel Hamid se lève :

- Elle a fauté, elle s'est déshonorée, je ne peux pas l'épouser !

- C'est juste, dit Aly Zeidan, elle a fauté, cet homme ne peut pas l'épouser.

Moustapha Chawkat s'accroupit de nouveau :

- Il a raison ; il ne peut pas épouser Sohad.

Pendant quelques instants, personne ne parle. Puis le Hag Ahmed propose :

- J'ai un moyen pour que tu l'épouses dans l'honneur et dans le respect.

- Lequel ? demande Abdel Hamid.

- Abou Zeid la mènera chez Sayéda, la guérisseuse, qui lui recoudra sa virginité.

- C'est une bonne idée, opine Gaber.

Mais Abdel Hamid répond tristement :

- Ton idée n'est pas réalisable, Hag.

Puis, s'adressant aux autres, il poursuit :

- Tuez-moi, mes amis, car Sohad est enceinte !

Moustapha Chawkat sort encore une fois son couteau et se lève d'un air menaçant.

Mais l'oncle Mohammed l'arrête de nouveau :

- Rentre ton couteau, homme. Il existe un autre moyen.

- Lequel ? demande Abdel Hamid avec une lueur d'espoir.

- Lequel ? demande Abou Zeid fébrilement.

- Voici, dit Mohammed. Abou Zeid te donnera une dot..

- Une dot ? demande Abdel Hamid d'un ton joyeux.

- Une dot ! gémit Abou Zeid.

- Oui, une dot ! décrète l'oncle Mohammed.

- Une dot de combien ? demande Gamal el Din d'un ton pratique.

- Une dot de 200 Livres ! annonce Mohammed.

- 200 Livres ! gémit Abdel Hamid ; mais ma conscience, qu'est-ce que vous en faites ?

- Ta conscience vaut 200 Livres, décrète l'oncle.

- C'est juste, dit Gaber, elle ne vaut pas plus de 200 Livres.

- Alors, combien ils valent ? demande Abdel Hamid.

Ils valent cinquante Livres pièce, décrète le Hag Ahmed d'un ton sans réplique.

- Et les autres cent Livres ? demande piteusement Abdel Hamid.

- Tu les donneras à la Mosquée d'Attarine pour la fête du Baïram.

- A la mosquée d'Attarine ? demande tristement Abdel Hamid.

- A la mosquée d'Attarine, dit fermement le Hag. Ainsi, ta poche sera pleine, et ton honneur et ta conscience seront saufs. J'ai dit, conclut-il dignement.

- J'accepte ! dit joyeusement Abdel Hamid. J'accepte d'épouser Sohad.

- Abou Zeid se lève avec émotion :

- Viens m'embrasser, mon fils ! Viens dans mes bras !

Abdel Zeid, ému, se jette dans ses bras et les deux hommes s'embrassent.

Abou Zeid, entre deux baisers, dit avec émotion :

- J'avais une fille,. Maintenant j'ai toujours une fille, mais j'ai aussi un fils.

Tout le monde rit. Suivant son habitude, Moustapha Chawkat profite de la joie générale pour lancer un pet discret. Depuis quelques temps il a des gaz.

Tout à coup, Gamal el Din, toujours pratique, demande :

- Mais ces 200 livres ? Où allez-vous vous procurer cet argent ?

L'oncle Mohammed se gratte la tête :

- C'est vrai ! Je n'avais pas pensé à ce détail. Où allons-nous nous procurer ces 200 livres ?

Gaber dit tristement :

- On ne pourra pas les trouver. Aucun de nous, sauf Aly Mansour qui a des frais, n'a jamais vu une pareille somme dans sa vie.

Tout le monde regarde Abou Zeid. Celui-ci repousse violemment Abdel Hamid qui est encore dans ses bras :

- Loin de moi, forniqueur!

Moustapha Chawkat sort son couteau, se lève et gronde :

- Je vais te tuer, séducteur de petites filles !

- Tranche-lui la gorge ! crie Aly Zeidan.

- Non, arrête ! dit l'oncle Mohammed, il ne faut pas le tuer.

- Pourquoi ? demande Moustapha Chawkat, qui avance toujours vers Abdel Hamid.

- Pourquoi ? demande Aly Zeidan de sa voie stridente.

L'oncle déclare d'un ton calme :

- Parce que, si nous tuons Abdel Hamid, personne n'épousera Sohad.

- C'est juste, dit Moustapha Chawkat en rentrant son couteau.

- C'est juste, décrète le Hag Hamed. Qui épousera Sohad si Abdel Hamid meurt ,

- Il faut donc que ce jeune homme épouse ta fille, Abou Zeid !

- Mais les 200 livres ?

- Il faut donc les trouver les 200 livres, décrète l'oncle.

- Comment allons-nous les trouver, gémit Abou Zeid ?

Le Hag propose :

- Faisons une collecte...

L'oncle rit :

- Est-ce que tu crois à la Mosquée ? Non, les amis, vous êtes tous des miséreux. La collecte ne donnerait jamais 200 livres

- Alors, trouve une nouvelle escroquerie, propose le Hag.

- Non, dit encore l'oncle Mohammed, les villageois sont de plus en plus difficiles. Nous aurons de grosses difficultés à nous procurer une pareille somme avec l'aide d'une escroquerie.

- Qu'est-ce qu'il faut faire ? gémit Abou Zeid, effondré.

Personne ne répond. Puis, soudain, l'oncle Mohammed s'exclame :

- J'ai trouvé !

Abou Zeid relève la tête :

- Parle, mon oncle ! Dis nous ce que tu as trouvé.

Mohammed explique :

- Voilà : puisqu'on ne peut pas tuer Abdel Hamid, il faut tuer quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui possède cette somme. C'est simple, n'est-ce pas ?

- Mais qui ? demande Gaber. Qui faut-il tuer ? Aucune de nos connaissances ne dispose de 200 livres !

- Moi, je connais quelqu'un, dit fièrement Aly Zeidan.

Tout le monde le regarde. Il ajoute :

- C'est un homme qui transporte toujours des liasses de billets de banque dans sa poche.

- Montre-moi cet homme, dit Moustapha Chawkat, en caressant la lame de son couteau.

- Tu penses à Boutros, le professeur de l'école copte ? demande Gaber.

L'oncle Mohammed répond :

- Il ne s'agit certainement pas de Boutros, qui est un homme honnête, donc pauvre.

- Qui c'est ? demande avec curiosité le Hag Ahmed.

- Tu penses peut-être à Haralambo, l'épicier ? Tu veux que nous dévalisions sa boutique ?

- Non, cette idée est irréalisable. L'épicerie se trouve placée en face du poste de police.

Aly Zeidan dit alors :

- Mes amis, je ne pense ni à Boutros, ni à Haralambo.

Moustapha Chawkat crie, sinistre :

- Tu vas parler à la fin ! Tu nous fais venir l'eau à la bouche !

- Laissez parler Zeidan.

Le cireur annonce :

- Nous tuerons Isaac, le Juif !

- C'est une bonne idée, dit l'oncle.

- Isaac ? demande Gaber.

- Isaac ! s'exclame Abou Zeid, mais c'est notre ami ! Nous l'aimons tous...

- Justement, dit l'oncle, c'est là l'idée. Isaac est notre ami, nous l'aimons tous. Il nous aime aussi. Et puisque c'est notre ami, il ne nous en voudra pas trop de le tuer. Vous comprenez, n'est-ce pas ?

- C'est évident, dit le Hag, qui répond au nom de tous.

Abou Zeid demande :

- Comment nous ferons ?

- Voilà; dit l'oncle, voilà mon plan pour tuer Isaac.

Et pendant les quelques minutes qui suivent, il explique dans le détail tout le plan du meurtre à ses amis.

- Maintenant, mes amis, dit l'oncle Mohammed, je vous salue tous. Je m'excuse de mettre fin à mon hospitalité. Mais l'effort intellectuel que je viens de fournir nécessite quelque repos.

Après le quart d'heure de salamalecs d'usage, prolongé encore dans l'escalier, les membres de cette réunion plénière se dispersent pour trouver le repos indispensable en prévision des fatigues de la soirée.

 

Chapitre 9

 

Vendredi vers 6 heures, le soir du meurtre d'Isaac, deux personnes seulement se trouvent au café Abdallah. L'un est Hanafi, le commis du boulanger. L'autre est Hamido, l'aide-boucher.

Mais ces deux hommes n'ont qu'une importance relative par rapport au reste de l'histoire. Ils sont d'ailleurs tellement absorbés par leur partie acharnée de trictrac, qu'ils ne prêtent que peu d'intérêt à tout ce qui les entoure.

De temps en temps, on voit apparaître, portés par Abdallah, les deux thés rituels, avec les cuillères plantées dans le sucre qui remplit la moitié des verres.

Voici Gaber qui hésite à l'entrée du café. Il demande :

- Vous avez vu Isaac, le Juif ?

Mais personne ne répond. Il finit par entrer et s'asseoir dans le coin le plus éloigné des deux joueurs.

Au bout de quelques minutes, il est rejoint par Moustapha Chawkat, qui le questionne avec sollicitude :

- Tu n'as pas vu Isaac ?

- Non, répond Gaber, j'arrive seulement.

- Et la charrette ? demande Chawkat.

- Elle se trouve déjà devant la porte de la maison d'Abou Zeid.

- C'est parfait, dit Chawkat, d'un ton bienveillant. Tu sais que tu devras transporter la malle et son contenu sur ta charrette, depuis la rue Attarine jusqu'au canal Mahmoudieh.

- Je sais, gémit Gaber. C'est loin ! Il y a près de dix kilomètres.

- Tu t'arrangeras, répond froidement Moustapha Chawkat.

Gaber hoche la tête. Il semble un peu nerveux. Il demande :

- Et le couteau ? Tu as apporté le couteau ?

Chawkat esquisse une grimace :

- Je l'ai sur moi. Je l'ai bien aiguisé.

- Tu n'as pas peur ?

Chawkat hausse les épaules. Il répond d'un air goguenard :

- Peur, moi ? Tu veux rire ?

Gaber murmure hâtivement :

- Ne te fâche pas, mon frère, je disais çà pour plaisanter seulement...

Une diversion est créée par l'arrivée d'Aly Zeidan.

Il questionne aussitôt de sa voix pointue :

- Alors, mes amis, vous avez vu Isaac ?

- Non, pas encore, dit Moustapha Chawkat, en clignant de l'oeil.

Gaber demande :

- Il n'est pas là, habituellement, à cette heure-çi ?

- Ne t'inquiète pas, dit Aly Zeidan. Il arrivera tout à l'heure. Mais voici Abou Zeid ! Bienvenue, homme !

Le nouveau venu s'assied silencieusement à côté des trois hommes.

- Qu'est ce que tu as, mon frère ? demande Moustapha Chawkat.

- Moi ? Rien, dit Abou Zeid, le visage renfrogné.

- Tu n'es pas content de nous ? demande Gaber, peiné.

- Oui, mes amis, affirme Abou Zeid, je suis content. Mais son visage renfrogné dément

ses paroles.

- Tu as peur ?

Abou Zeid répond d'une voix terrible :

- Apprends, homme, que je n'ai peur que d'Allah !

Les deux joueurs de trictrac sursautent, mais ne lèvent même pas les yeux.

Baissant le ton, il confesse :

- Mais j'aimerais bien que tout soit déjà fini.

- Tu as changé d'avis ? demande Aly Zeidan.

- Non. Ce soir, nous tuerons Isaac le Juif.

- Qu'est-ce qui t'ennuie alors, homme ?

Mais Abou Zeid ne répond pas à cette question.

Le Hag Ahmed et Aly Mansour arrivent. Ils crient de la porte :

- Isaac n'est pas encore là ?

Cette fois-ci, Hanafi s'arrête de jouer et demande avec curiosité :

- Pourquoi vous demandez tous si Isaac est là ?

Puis, sans attendre la réponse, il se remet à sa partie de trictrac. Durant le même temps,

son partenaire Hamido n'a pas levé les yeux.

- J'ai la malle, chuchote le Hag Ahmed.

Gaber demande à Abou Zeid :

- Alors, ces préparatifs ?

- Zeinab travaille depuis ce matin. Nous avons acheté quatre poules, et je vous promets à tous, pour ce soir, la meilleure mélohia de votre vie. C'est dommage que mon oncle Mohammed ne puisse pas assister à ces réjouissances !

Aly Zeidan sursaute :

- Ton oncle ne sera pas là ?

Aly Mansour, qui pense toujours aux mesures de la malle, ne dit rien.

Le Hag Ahmed opine :

- Ce saint homme a dû partir pour La Mecque.

- Tu crois ?

- Justement, annonce Abou Zeid, il m'a fait dire qu'il partait et qu'il reviendrait dans quinze jours pour les fiançailles de Sohad et d'Abdel Hamid.

- Dans ces conditions, dit Zeidan, je ne marche plus.

Moustapha Chawkat gronde, en portant la main à sa poche :

- Pourquoi tu ne marches plus ?

Aly Zeidan parle de sa voix stridente. Allah est bon puisque Hamido et Hanafi sont toujours très absorbés par leur partie.

- Ce matin nous étions tous d'accord. L'oncle Mohammed devait être présent. Maintenant, il a disparu, et vous voulez que je participe à cette affaire.

- Oui, nous voulons, rétorque Abou Zeid d'un air menaçant.

- Oui, dit Moustapha en touchant d'un geste significatif le couteau dans sa poche. Tu en sais trop !

- C'est bon, grogne Aly Zeidan, je suis des vôtres.

Puis, après quelques instants de silence, il demande :

- Mais qu'est-ce que j'y gagne ? Au fond, qu'est-ce que nous y gagnons tous, à part Abou Zeid et sa famille ? Je vous le demande !

Hanafi, qui a entendu le début de la phrase, remarque :

- Vous avez raison, les amis. Qu'est-ce que nous gagnons tous en ce moment ? Les temps

sont durs ! On meurt de faim sous le règne de notre glorieux Rais. Tout le monde ne possède pas

les muscles d'Abou Zeid ou les femmes d'Aly Mansour !

Cette constatation n'appelle aucune réponse. Et, puisque c'est à son tour de jouer, Hanafi se replonge dans sa partie.

- Qu'est-ce que je vous sers ?

Abdallah a paru si soudainement devant eux qu'ils sursautent tous.

Le Hag répond :

- Rien pour l'instant, nous attendons Isaac.

Puis il ajoute généreusement :

- Lorsqu'il arrivera, j'offrirai une tournée générale de thé.

- Il n'a pas laissé de message ?

- Non, mais on l'attend.

- Il n'est pas en retard sur son horaire habituel ? demande Abou Zeid avec inquiétude.

- Il n'a pas d'horaire, dit Abdallah en disparaissant de nouveau dans sa cuisine.

- Quelle heure il est ? demande Gaber.

Le Hag retrousse sa gallabyeh, se fouille :

- Tiens ! J'ai laissé ma montre à la maison.

- Ta montre ! ricane Aly Zeidan. Depuis quand tu as une montre ?

Le Hag lui lance un regard haineux.

Gaber dit :

- Ne vous disputez pas, les amis ! Rappelez-vous que nous devons nous préparer pour ce soir.

- Ce soir ! ricane de nouveau Aly Zeidan. Quel sera notre bénéfice ?

- Un bon dîner, promet Abou Zeid.

- Nous rendons service à un ami.

Les autres approuvent en choeur.

- Il a raison. Nous rendons service. Abou Zeid est notre ami !

Gaber, qui fait toujours preuve d'un coeur tendre, demande :

- Vous ne regrettez pas de tuer Isaac ? C'est aussi notre ami, après tout !

- Oui, affirme gravement Abou Zeid, c'est notre ami. Mais autrement ? Comment trouver les 200 livres ?

- Un ami, ricane Aly Zeidan, tu exagères !

Isaac est notre ami, affirme le Hag d'un ton péremptoire, mais il est vieux et son argent sera plus utile à la Mosquée.

- Dans le fond, il n'a pas d'enfants, dit Aly Mansour, qui a écarté provisoirement le problème de la malle.

- Il en souffre certainement, dit Moustapha Chawkat, mais je mettrai fin à ses souffrances !

- Tu crois ? demande Gaber. Et s'il ignore combien il est malheureux ?

- Eh bien ! nous le savons, nous, conclut Abou Zeid d'un ton sans réplique. Et c'est ce qui importe !

Voici Gamal el Din qui paraît derrière la vitre. Il les appelle d'un air mystérieux. Tout le monde se lève, sort du café et l'entoure :

- Je ne peux pas entrer dans ce café.

- Et pourquoi ? demande le Hag, pourquoi tu ne peux pas te joindre à nous ?

- C'est que j'ai vu, assis à une table, Hanafi, le commis du boulanger, dit le scribe.

- Eh bien ! qu'est-ce que tu crains ?

- Je préfère attendre dehors. Vous connaissez mon histoire avec son patron ?

Le billet de dix livres !

- Nous la connaissons.

- J'ai la lettre, en tous les cas, annonce le scribe.

- Qu'est-ce qu'elle dit ? demande Aly Mansour.

- Nous le savons tous, espèce d'abruti ! rétorque avec impatience Abou Zeid. C'est une lettre d'Isaac à sa femme, Madame Sarah, lui annonçant qu'il part aujourd'hui pour Israël.

- Et par quel moyen il part ? demande Aly Mansour d'un ton curieux.

- Ne t'occupe pas de çà ! grogne Abou Zeid. Nous autres, nous savons qu'il ne part pas. Mais la lettre annonce qu'il part.

- Ah ! j'ai compris ! dit Aly Mansour d'un air fin.

Le Hag demande :

- Tu es sûr que l'écriture d'Isaac est bien imitée ?

- Il s'y tromperait lui-même, rétorque fièrement Gamal el Din. N'oubliez pas que je suis, mes amis, un expert reconnu en écritures. Un jour, j'ai imité sur un parchemin le sceau de Ramsès II.

Et il se trouve en ce moment dans le plus grand musée de Londres. On raconte même que ces idiots d'Anglais paient tous les jours de l'argent rien que pour le regarder !

- Bon, dit Abou Zeid avec impatience. Nous connaissons aussi déjà ton histoire de

Ramsès II... Tu as donc la lettre ?

- Oui, la voici dans cette enveloppe.

- Garde-là. Tu sais ce qu'il te reste à faire ?

- Oui. Je vais me poster plus loin et dès que je vous vois tous entrer chez Abou Zeid, avec Isaac, je me précipite chez lui à la maison et je donne la lettre à sa veuve...

- En lui disant que c'est Isaac qui te l'a confiée. Elle ne montrera à personne cette lettre, par crainte de poursuites de la police politique.

- C'est tout ? demande Gamal el Din.

- Oui, c'est tout. Tu te rendras ensuite chez toi, et nous viendrons te voir à la fin de la transaction.

- Non, ce n'est pas tout ! dit Aly Mansour.

- Qu'est-ce qu'il y a encore ?

- Dis-moi, Gamal, demande Aly Mansour d'une voix suppliante, dis-moi combien il mesure le cadavre d'Isaac !

Mais l'écrivain public n'a pas le temps de répondre à cette question, car Aly Mansour a été entraîné de force à l'intérieur du café.

Ils s'assoient de nouveau dans le coin éloigné.

- Quelle heure il est ? demande Moustapha Chawkat.

- Isaac ne viendra peut-être plus ? opine Gaber, pessimiste.

- Ayou ! et le dîner que Zeinab prépare depuis ce matin ? gémit Abou Zeid.

- Nous le mangerons, nous autres, hasarde Aly Mansour.

Aly Zeidan ne dit rien.

Le Hag prédit :

- Il viendra, j'en suis sûr ! D'ailleurs, le voici ! Le voici !

Aussitôt tout le monde se lève et entoure Isaac, effrayé, qui bat en retraite.

Le Hag crie :

- Abdallah ! La tournée générale de thé !

- Longue vie à Isaac, crie de tout son coeur Moustapha Chawkat, assez mal à propos d'ailleurs.

- Que se passe-t-il, mes amis ? demande Isaac, pas très rassuré.

- Nous t'aimons tous, dit Aly Zeidan, l'oeil humide.

- Tu es notre ami, dit Gaber.

- Combien tu as gagné aujourd'hui , demande Aly Mansour.

- Pourquoi vous me posez cette question ? Vous avez besoin d'argent ? Vous désirez

un prêt ?

- Non, dit le Hag, nous n'avons pas besoin d'argent.

- Non, assure Moustapha Chawkat, nous n'empruntons jamais !

- Non, glisse Abou Zeid, bien au contraire, nous attendons une très grosse rentrée.

- C'est bien, dit Isaac, plus rassuré.

- Assieds-toi à notre table, propose le Hag.

Hanafi et Mahmoud, qui jouent toujours au trictrac, n'ont pas levé les yeux durant cette scène. Isaac finit par s'installer devant le verre de thé qu'Abdallah a posé d'autorité devant lui.

- Vous êtes bons, mes amis.

- Nous t'aimons, dit Abou Zeid avec émotion.

- Combien tu mesures ? demande d'un ton innocent Aly Mansour.

- Pourquoi cette question ? interroge Isaac.

- Pour rien, répond Aly Mansour d'un ton indifférent.

- Ce soir, annonce Abou Zeid, tu dînes chez moi !

- Ce soir ? demande Isaac, ce soir je ne peux pas !

- Comment ! tu ne peux pas ? gémit Abou Zeid.

- Tu peux ! Tu peux ! dit Gaber.

- Mes amis, dit Isaac, mes braves amis, je suis fatigué. Je travaille depuis ce matin,

et je ne demande maintenant qu'une seule chose : m'endormir de mon plus profond sommeil !

- Ne t'en fais pas, murmure Aly Zeidan, ton voeu sera exaucé.

Mais le Hag Ahmed a donné sous la table un violent coup de pied à Aly Zeidan. Allah est clément, car sa remarque n'a pas été entendue.

Abou Zeid insiste :

- Tu es mon ami et tu viendras ce soir !

- Je ne peux pas. Ce sera pour une autre fois.

- Sans toi, dit Aly Mansour, il n'y aura pas de fête...

- Si tu ne viens pas, menace Abou Zeid, j'annulerai cette soirée pour annoncer les prochaines fiançailles de ma fille Sohad avec Abdel Hamid, le coiffeur.

- Pourquoi tu ne te contentes pas de fêter dans quelques jours les fiançailles effectives

de ta fille ? demande Isaac.

- C'est une vieille habitude de Zagazig explique le Hag. Là-bas, on ne fête que les "prochaines fiançailles".

- Si tu ne viens pas, dit Abou Zeid de nouveau, je remets toute la soirée. Et Zeinab sera fâchée car elle y travaille depuis ce matin. Nous avons tué quatre poules qui nagent en ce moment dans une immense bassine de mélohia. Tu te régaleras.

- Je n'en doute pas, dit Isaac poliment.

Ils crient tous :

- Tu viendras, alors ?

Mais Isaac secoue la tête :

- C'est impossible. Je ne peux pas venir !

- Si tu viens, assure Abou Zeid, je te promets après dîner une danse du ventre mémorable.

- Qui chantera ?

- Moi, dit Gaber, moi, je chanterai.

- Non, s'exclame Abou Zeid, c'est Zeinab qui chantera.

Gaber se détourne d'un air peiné en murmurant :

- Vous n'êtes pas gentils, les amis, vous ne me laissez pas chanter.

- Qui dansera ?

- Moi ! dit fièrement Abou Zeid, je danserai.

- Tu possèdes des tambourins ?

- Oui.

- Dans ce cas, je danserai aussi après dîner, dit joyeusement Aly Mansour.

- Et moi aussi, promet Moustapha Chawkat, je danserai en l'honneur de notre invité.

- Tu vois, Isaac, tu ne peux plus refuser, car ils danseront en ton honneur.

- Mais ma femme ? gémit le courtier à moitié convaincu, qui la préviendra ?

- Gamal el Din, ton voisin, se trouve dehors. Nous lui demanderons de passer chez ton épouse pour la prévenir que tu rentreras tard.

- Très tard ! ajoute Aly Zeidan de sa voix perçante.

Devant tant d'amabilité, le courtier ne peut que se rendre de bonne grâce. Il est également touché de constater qu'il possède encore de vrais amis, qui attachent tellement de prix à sa présence.

Ils sortent tous du café.

Aly Mansour prend le courtier par le bras :

- Si tu veux, je j'offrirai, ce soir avant dîner, une visite gratuite chez Fatma.

- Non merci, dit poliment Isaac, de plus en plus touché.

Puis, ils s'éloignent tous, après avoir parlé à Gamal el Din qu'ils ont retrouvé plus loin.

Dans le café, les deux joueurs continuent leur partie acharnée de trictrac.

A un moment, Hanafi lève les yeux et remarque :

- Tiens, il n'y a plus personne ! Ils sont tous partis !

Cette fois-ci, pour la première fois, Hamido s'arrête de jouer et demande :

- De qui tu parles ? Il n'y a personne. C'est drôle. Ce café est vide ce soir !

Puis les deux hommes se replongent immédiatement dans leur partie.

 

Chapitre 10

 

Gamal el Din remonte la rue Attarine. Il se trouve bientôt à la porte de l'immeuble où habite Isaac.

Il n'est pas très rassuré, aussi il hésite longtemps avant de monter.

Enfin, il rassemble son courage défaillant et grimpe les deux étages. Il frappe à la porte :

- Madame Sarah Cohen !

- Oui ?

- Ouvre-moi, Madame Sarah !

- Qui c'est ?

La porte s'entrebâille avec méfiance et Gamal el Din aperçoit la chaîne qui interdit l'accès de l'appartement et que l'on n'a point retirée.

Le scribe sursaute en voyant tout à coup deux yeux effrayés qui l'observent.

- C'est moi, Gamal el Din !

Les yeux s'écarquillent, mais ne le reconnaissent pas. Il explique en bredouillant :

- Tu me connais, Madame Sarah ! je suis voisin ; tu sais, j'habite en face. Je te vois tous les jours suspendre ton linge à ta fenêtre !

Cette fois-ci, les deux yeux clignent. L'écrivain public ajoute d'une voix rassurante :

- N'aie pas peur, Madame Sarah ! Ouvre-moi !

Les deux yeux disparaissent et, pendant quelques instants, Gamal se demande si la porte

s'ouvrira.

Puis il entend le cliquetis d'une chaîne que l'on détache :

- Entre, Gamal !

Le scribe fixe la croupe rebondie qui le précède. S'il ne retenait pas ses mains nerveuses, elles claqueraient gaillardement sur les fesses rondes et avenantes.

Gamal pense :

- Quelle chance il a, Isaac ! Si j'avais une femme comme Madame Sarah, je passerais mes soirées entre ses jambes au lieu de perdre mon temps au café !

Mais c'est là une pensée inconvenante et, Gamal el Din s'en rend compte, ce genre de considérations risque de l'entraîner très loin du but de sa visite. Il se pince violemment pour se détacher de l'image lubrique qui lui a traversé l'esprit ; il y met trop de zèle, se fait mal et pousse

un cri involontaire :

- Ouïe ! oh... ôo !...

- Qu'est-ce que tu as, oh ! Gamal ? demande Madame Sarah avec bienveillance.

- Moi ? Rien, rien ! Je suis un peu essoufflé, il répond d'un air aussi indifférent que possible.

Et Gamal regarde autour de lui, évitant ainsi de trop fixer les formes plantureuses de la femme.

- Tu es venu pour mon mari, n'est-ce pas ? Il ne va pas tarder.

Gamal ne répond pas. Sa main est crispée sur la lettre, tout au fond de sa poche.

- Je vais te préparer un thé.

Et, malgré les protestations courtoises du scribe, la femme l'installe dans l'unique

fauteuil du salon et disparaît dans la cuisine.

Gamal reste seul. Son regard s'arrête sur les coussins rouges du canapé où l'on doit pouvoir s'enfoncer. Il se lève. Son fauteuil est trop moelleux, il n'ose pas s'y complaire. Il pose délicatement la moitié de ses fesses sur le quart d'une chaise et ses pieds nus sont maintenant cachés, ou presque, sous la petite table devant lui.

S'il s'écoutait, Gamal s'accroupirait sur le beau tapis rutilant, au milieu de la pièce.

Madame Sarah revient avec un plateau et deux tasses de thé.

- Tiens, Gamal ! Le tien est bien sucré.

Le scribe pense :

" Ma belle caille ! Ronde et sucrée ! Je parie que ta poitrine est encore plus douce que ce breuvage !"

Mais, une fois de plus, Gamal n'exprime pas tout haut cette pensée hardie.

Il se contente, pour l'instant, de tourner distraitement la cuiller dans sa tasse et feint d'être intéressé par la mouche qui se promène au bord de sa soucoupe.

- Alors, Gamal, tu es content de tes affaires ?

Le scribe se compose un regard indifférent :

- Grâce à Dieu !

Il regarde la femme du coin de l'oeil. Il n'a pas encore bu son thé. En fait, il est assez choqué

de constater que Madame Sarah a bu le sien très silencieusement, sans les marques bruyantes d'un savoir-vivre normal.

Gamal pense : "Tu veux savoir, mon pigeon dodu, si je suis content de mes affaires ? Pour le moment, ma belle affaire c'est Isaac. Mais çà, je ne peux pas te l'avouer".

- Avec tous ces Européens qui quittent le pays, leurs visas de sortie, leurs attestations,

leurs passeports, tu dois être très occupé ?

Gamal sourit poliment.

Il pense : "Tu as raison, Madame Sarah. Il n'y aura bientôt plus personne. Nous allons nous retrouver seuls. Tu trouves que c'est drôle de s'escroquer entre soi ? ".

- Tu deviens donc un homme riche ?

- Si on veut, dit modestement Gamal.

- Tu penses donc à te marier ?

- Qui ? Moi ? demande le scribe effrayé.

Puis il éclate de rire devant le visage effaré de la femme.

Elle demande :

- Alors, si tu ne veux pas te marier, pourquoi tu viens voir Isaac, ce soir ?

Gamal se caresse la moustache d'un air avantageux, en la regardant en coulisse :

- Qui te dit que je suis venu voir ton mari ? il demande.

Madame Sarah commence à se sentir mal à l'aise. Elle questionne, d'un ton méfiant :

- Qu'est-ce que tu veux, alors ?

Gamal hésite. Il se caresse toujours la moustache.

Madame Sarah se lève et demande de nouveau, soupçonneuse :

- Pourquoi tu viens lorsque mon mari n'est pas là ?

Gamal lève les yeux au plafond et prend son air le plus niais :

- Ayou ! Madame Sarah, je crois que tu penses mal de moi !

Puis, tout à coup, il se décide et sort brusquement la lettre de sa poche :

- Tiens, dit-il, voici une lettre pour toi.

- De qui elle est ? demande la voix encore revêche.

- De ton mari, dit aimablement Gamal. Tu veux peut-être que je te la lise ?

- Non merci, dit Madame Sarah, radoucie. Mais pourquoi il m'envoie cette lettre ? Je l'attends depuis 7 heures.. !

- C'est de ma faute ! s'exclame Gamal. Ton mari me l'a remise très tôt, mais je n'ai pas pu te l'apporter immédiatement.

Pendant qu'il parle, le scribe voit successivement Madame Sarah sortir la lettre de l'enveloppe, en prendre connaissance, se laisser tomber dans le fauteuil, et enfin se frapper la joue à coups répétés.

Gamal el Din demande d'un air innocent :

- Il y a quelque chose ? Tu veux que je t'aide ?

Mais Madame Sarah gémit doucement sans répondre. Elle reprend la lettre et la relit. Lorsqu'elle peut enfin parler, elle bredouille :

- C'est Isaac qui te l'a remise ?

Le scribe répond promptement :

- Oui. C'est Isaac lui-même. C'est ton époux. Il m'a dit qu'il était très pressé, que tu ne t'inquiètes pas. Enfin, il m'a demandé de t'apporter cette lettre aussitôt que possible. Tu es contente, n'est-ce pas, des nouvelles que je t'apporte ?

- Oui, dit Madame Sarah, d'une voix mourante, je suis contente.

Gamal el Din se lève alors et demande courtoisement :

- Tu es sûre que tu n'as besoin de rien ?

- Non, merci, exhale Madame Sarah, je n'ai besoin de rien.

Puis elle halète :

- Excuse-moi si je ne te raccompagne pas.

Gamal el Din hésite, se gratte la tête et trouve que, affalée sur ses coussins, Madame Sarah est plus tentante que jamais. Mais, de nouveau honteux de cette pensée intempestive, il s'arrache à l'appartement.

Ce n'est qu'au moment où il se trouve au bas de l'escalier qu'il entend une voix alarmée qui l'appelle :

- Oh ! Gamal !

Il lève la tête :

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Il y a, crie Madame Sarah, que la lettre que tu m'as apportée, tu es sûr qu'elle a été écrite par Isaac ?

- J'en suis certain ! crie Gamal.

Puis il demande avec inquiétude :

- Mais pourquoi tu me poses cette question ? Tu ne reconnais pas l'écriture de ton époux ?

- Si ! s'exclame Madame Sarah à contrecoeur. Je la reconnais...

- Alors, qu'est-ce qui t'inquiète ? crie Gamal el Din, un peu plus tranquille.

- Il y a, hurle Madame Sarah, que j'ai remarqué une faute d'orthographe dans mon nom, sur l'enveloppe !

Gamal ne trouve rien à répondre. Il détale jusqu'au bout de la rue Attarine. Il passe en courant devant la maison d'Abou Zeid, où Zeinab se prépare en ce moment même à recevoir ses invités.

 

Chapitre 11

 

Zeinab a travaillé consciencieusement toute la journée pour préparer soigneusement le décor du meurtre d'Isaac. En vérité, les instructions d'Abou Zeid ont été suivies à la lettre. Il ne pourra qu'en être satisfait.

Et Isaac aussi, qui passera la meilleure dernière soirée de sa vie. Ainsi lui sera prouvée l'affection sincère que ses amis lui portent, unanimement, jusqu'au bout.

Pour tout le monde, y compris la victime, cet assassinat semblera une véritable partie de plaisir.

Zeinab regarde autour d'elle.

La pièce où se tiendront les invités a été lavée à grande eau. Des coussins empruntés à des voisins complaisants jonchent le sol dans un désordre savant.

Quatre poules grasses mijotent joyeusement depuis le matin dans une mélohia succulente. Des pyramides de riz blanc appétissant, placées devant le soupirail, flattent l'oeil gourmand du promeneur nonchalant.

Zeinab pense avec reconnaissance :

" Allah est clément, puisqu'il m'a fourni deux armes pour faire jouir mes invités. D'une part, ma cuisine, de l'autre, mon charme indéniable d'hôtesse accomplie ".

Le miroir ébréché lui renvoie l'image séduisante d'une accorte matrone d'une cinquantaine

d'années. Si ce n'étaient ses rides trop marquées, sa bouche édentée et sa poitrine dégonflée comme un ballon crevé, Zeinab aurait encore grande allure !

En effet, convenablement épouillée, aspergée abondamment de musc, et parée d'une magnifique robe jaune citron (achetée le matin même à La femme chic, rue Attarine), elle ne manquera pas d'attirer tous les regards.

Zeinab passe une langue malicieuse sur ses deux chicots pourris. Ce geste mutin aurait

brisé bien des coeurs trente ans auparavant.

Comme les invités tardent, elle a encore le temps de les noircir à la noix de bétel. De même ses yeux. Elle les rendra langoureux comme ceux d'une génisse, en les retouchant au khôl.

Zeinab roucoule joyeusement en procédant à ses derniers apprêts.

Elle pense aux regards concupiscents de ses invités. Elle est toute troublée à l'idée qu'après

le départ du dernier invité, lorsqu'Isaac la portera, elle, son épouse, toute chaude et frémissante, sur leur paillasse conjugale. Elle se laissera alors déshabiller par une main familière mais pressée...

" Ayou ! pense Zeinab, pâmée. Ce soir, je serai à la fois une mère, une femme et une épouse !".

Puis elle s'arrache à regret à son miroir. Elle soulève le couvercle de la marmite de mélohia et renifle avec délectation le liquide gluant.

Le fumet vigoureux se répand à travers la pièce et gagne la rue, chatouillant agréablement a passage l'odorat des passants charmés.

Gomaa, le balayeur, est adossé contre le soupirail, les narines palpitantes de joie.

Il dévore allègrement son pain sec, tout en humant délicatement le fumet épicé, sans pour cela perdre de vue les monceaux de riz artistiquement modelés.

Gomaa est satisfait ainsi, car il a réussi le tour de force de contenter ensemble sa vue, son goût et son odorat.

Mais, malheureusement, Zeinab a entendu les rots sonores qui accompagnent ce festin.

Elle crie, courroucée :

- Homme ! Qu'est-ce que tu fais sous ma fenêtre ? Va manger ton pain plus loin !

Le balayeur la regarde, suppliant :

- Belle d'entre les belles ! Laisse-moi terminer ce repas parfumé par ta mélohia !

Zeinab, un peu radoucie, crie néanmoins :

- Ce mets de roi n'est pas pour un pouilleux comme toi ! Ni son odeur !

Gomaa jette un dernier regard peiné à travers le soupirail. Il respire une ultime bouffée de mélohia. Puis il s'éloigne tristement en courbant les épaules et en murmurant entre ses dents :

- La vie est comme un concombre. Tantôt dans ta main, tantôt dans ton cul !

Zeinab a entendu la réflexion du balayeur. Elle pense joyeusement :

- Ce soir, le concombre sera dans ma main !

Puis elle se sourit une dernière fois. Elle est maintenant prête pour ce qui s'annonce comme un événement mondain sans précédent.

 

Chapitre 12

 

Zeinab piaille jovialement :

- Entrez, mes amis ! Quel hommage pour notre modeste demeure !

Elle est tout sourire et courbettes pour recevoir ses invités.

Isaac est flanqué d'Abou Zeid et d'Aly Mansour. L'un le tient amicalement par l'épaule, l'autre amicalement par le doigt.

"Ce sont de braves amis, mais peut-être un peu collants..." pense le courtier.

Les autres se bousculent gaiement derrière. Mais, à la première bouffée de l'arôme relevé de la mélohia, la bousculade devient une ruée sauvage.

Après ce raz de marée, Isaac, un peu secoué, se retrouve toujours encadré par les deux cerbères affectueux mais vigilants.

Les autres sont déjà à l'intérieur de la pièce.

Isaac s'incline respectueusement devant la maîtresse de maison froufroutante :

- Ton mari a été assez généreux pour m'inviter à participer à vos festivités.

Zeinab répond en minaudant :

- Sans ta présence, oh ! Isaac, ces festivités n'auraient pas lieu !

Puis elle s'efface devant les trois hommes qui pénètrent dans la pièce.

Aly Mansour est en contemplation devant la malle immense qui occupe un coin de la chambre. Il évalue ses mensurations d'un air perplexe.

 

Les autres entourent déjà la marmite odorante.

Le Hag interpelle Abou Zeid, les yeux exorbités :

- Viens voir ce que Zeinab nous a préparé !

Joignant le geste à la parole, il trempe son doigt dans la soupe onctueuse.

Abou Zeid le gronde paternellement :

- Hag ! Tu oublies tes bonnes manières !

Mais le Saint Homme n'entend pas. Il paraît se trouver dans un autre monde. Le doigt dans la bouche et les yeux révulsés, il bégaie, ravi :

- Ayouu ! mes amis ! Elle est bonne ! Mieux encore, elle est excellente ! Par Allah ! je jure que je n'en ai jamais goûté de pareille !

Tandis qu'il continue à couver des yeux la casserole, Zeinab, toujours roucoulante, circule parmi les invités.

Aly Mansour s'est enfin arraché à la contemplation de la malle. Il murmure à l'oreille de Gaber :

- Tu as senti le pénétrant parfum de cette femme ?

Le charretier le regarde, étonné :

- Tout ce que je sens, c'est une odeur de musc associé à de l'ail ! Tu aimes çà ?

Aly Mansour lève les yeux au plafond :

- C'est une odeur enivrante ! Tu sais ce qu'elle me rappelle ?

- Un rat mort ? demande Gaber.

- Mais non ! proteste l'éboueur, lyrique. Ce parfum c'est l'odeur de ma Fatma, le soir de nos noces !

Moustapha Chawkat s'est approché. Il demande gaiement :

- Qui parle de morts ici ?

Mais Gaber ne le regarde pas. Quant à l'éboueur, il est trop occupé à couler un regard enflammé à Zeinab qui se détourne en rougissant.

- Tu es soûl, homme ! grogne le ramasseur de mégots.

- Non, dit Aly Mansour. Je n'ai pas prisé de haschich aujourd'hui. Mais avoue qu'elle est attirante, la femme d'Abou Zeid !

Pendant ce temps, Isaac bavarde poliment avec le maître de céans. Il demande :

- Où sont les tourtereaux ?

Zeinab, qui passe, répond promptement :

- Dans la casserole.

Isaac rectifie en souriant :

- Je veux parler des "prochains fiancés".

- Ils se promènent, dit Abou Zeid évasif.

- Ils tuent le temps en attendant leurs noces, dit Gaber en riant.

Mais Moustapha Chawkat pense :

- Ils tuent le temps, pendant que je tue Isaac !

- Et cette malle ? demande Isaac. C'est pour leur voyage de noces ?

Aly Mansour dresse l'oreille :

- Tu parles de la malle. Elle est belle, n'est-ce pas ?

- Belle et grande, affirme Isaac. Mais peut-être un peu trop grande.

- Moi, dit Aly Mansour, je crois qu'il doit manquer dix bons centimètres.

Pour faire une diversion, le Hag, rayonnant, propose :

- On mange ?

Quelques instants plus tard, tout le monde est installé sur les coussins, les jambes croisées.

La place d'honneur a été réservée à Isaac, à la droite d'Abou Zeid.

Le Hag dévore des yeux la casserole.

- J'ai une faim de loup, il confie. Je crois que je pourrais manger une poule entière à moi tout seul.

- Moi aussi ! crie un écho provenant de la rue.

- Qui parle ? demande Abou Zeid inquiet.

- C'est moi ! C'est Gamal el Din ! rétorque une voix joyeuse.

- C'est bien ce que je craignais, murmure tristement le Hag.

- ouvre-lui ! commande Abou Zeid à Zeinab.

- Non ! supplie le Hag. N'ouvre pas !

Tout le monde le regarde. Il explique un peu piteusement :

- C'est qu'il y aura moins à manger pour les autres.

- Fais-le entrer quand même, femme ! ordonne Abou Zeid.

Et tandis que le Hag commence à bouder, la porte s'ouvre devant le scribe, qui s'écrie avec bonne humeur :

- Je vois que vous n'avez pas encore commencé à manger !

- Tu as fait ma commission à Madame Sarah ? questionne Isaac.

- Oui, répond Gamal el Din. Je lui ai annoncé la nouvelle avec tous les ménagements possibles.

- Des ménagements ? s'étonne Isaac.

- C'est-à- dire qu'il a ménagé ses paroles, explique Abou Zeid gêné.

Le scribe s'exclame d'un ton naturel :

- Elle t'attendait. Il a bien fallu lui expliquer. Mais j'ai trouvé les mots qu'il fallait. Ne t'inquiète pas, homme !

- Dans ce cas, dit Isaac, rassuré, qu'est-ce que nous attendons pour manger ?

- Il a raison ! crie une nouvelle voix, lugubre, provenant du soupirail.

Aly Mansour crie affolé :

- C'est la police !

Moustapha Chawkat jette son couteau sur les genoux d'Aly Zeidan, qui le lui retourne.

Puis, tout le monde se lève, effrayé, excepté Isaac, qui les regarde, interloqué.

Zeinab dit alors :

- Calmez-vous, les amis ! Ce n'est que Gomaa le balayeur !

Tout le monde se rassied. Abou Zeid grommelle :

- C'est un gêneur. Il nous ennuie !

Moustapha Chawkat demande, enthousiaste :

- Tu veux que je chatouille ton gêneur avec ma lame ?

- Ca va ! crie la voix. J'ai compris !

- Zeinab, ordonne Abou Zeid, va fermer la vitre ! Ce soir nous désirons être entre nous.

- Ce sera bien plus intime, murmure Aly Zeidan.

Quant au Hag, il boude toujours. On l'entend marmonner entre ses dents :

- Par Allah ! A quelle heure on mange dans cette maison ?

Mais Zeinab arrive déjà avec les assiettes creuses remplies de mélohia jusqu'au bord. Le riz surnage par endroits.

Personne ne parle.

Chacun reçoit son assiette dans un silence religieux. Le Hag, reconnaissant, murmure au courtier :

- Merci, Isaac.

Puis on n'entend plus que les claquements de langue accompagnés des bruits d'aspiration du liquide brûlant.

Tout à coup, Moustapha Chawkat lance un pet tonitruent qui les fait sursauter.

Chacun se regarde.

Aly Mansour baisse modestement les yeux et dit :

- C'était moi !

Abou Zeid, ébahi, se lève, déférent :

- A ta santé, éboueur !

Mais, de son côté, le ramasseur de mégots, menaçant, s'est levé aussi :

- Menteur ! C'est un menteur ! Il se vante. c'était moi !

- C'est vrai ! s'exclame Gaber, c'était Chawkat !

Confondu, Aly Mansour se tait, tandis que le ramasser de mégots se rassied, rassuré. Il crie galamment :

- Considérez ce pet comme un sincère hommage à la cuisine de Zeinab !

Puis il sourit, affable, en se tournant vers Abou Zeid :

- Donne-moi un peu de pain, tu veux ?

- Moi aussi, dit le Hag. Je l'émietterai dans ma mélohia. Il a l'air excellent.

- Tu as raison, dit Abou Zeid.

Il ajoute, encourageant :

- Il a cuit toute la nuit sur du crottin de cheval.

- C'est probablement la raison de son goût parfumé, susurre le Hag d'un air connaisseur. Malheureusement, chez nous, on le prépare sur la bouse de vache.

Tandis qu'Aly Mansour lance une nouvelle oeillade incendiaire à Zeinab qui rougit de nouveau, Gamal el Din demande :

- Je peux avoir encore un morceau de poule ?

- Tu veux une cuisse ?

- Non, merci, pas de cuisse pour moi ce soir, répond promptement le scribe en voyant onduler devant lui les hanches plates de Zeinab.

- Moi, je prendrai le croupion, dit Aly Zeidan d'une voix précieuse.

- Et moi la tête et le cou, dit Moustapha Chawkat, réjoui.

Et tandis que les autres se servent sans parler, il sort son couteau et tranche d'un coup sec la tête du volatile.

- C'est bien, çà, dit Gaber admiratif, en observant Isaac du coin de l'oeil.

Aly Zeidan remarque finement :

- Sa maman l'appelle "Chawkat l'égorgeur" !

Le ramasseur de mégots accueille cette déclaration avec la modestie naturelle d'une âme sensible. Pendant qu'il baisse timidement les yeux, Isaac lève un regard étonné.

Heureusement qu'un rot discret du Hag vient à point pour éclaircir l'atmosphère. Voici que les langues se dégèlent et que les rires fusent. Aly Mansour jette allègrement un os sur Gaber.

Abou Zeid lui lance un coup d'oeil sévère :

- Tiens-toi bien, galopin !

Puis il sourit cordialement en se tournant vers Isaac :

- Encore une aile, mon ami ?

- Non, merci, répond le courtier, j'ai trop mangé. Mais vous m'avez gâté, ce soir !

Tandis que les doigts ruisselants de sauce vont chercher les derniers morceaux de poule dans le fond des assiettes, le Hag hasarde :

- Je prendrais bien cette aile !

Tout en parlant, il garde un oeil sur la casserole et l'autre sur son assiette. Malheureusement, une grosse déception l'attend, car Abou Zeid répond sèchement :

- Non ! Tu as trop mangé, Hag !

Puis il se tourne vers les autres et annonce :

- Maintenant, mon épouse va nous chanter une chanson.

Aly Mansour crie :

- Silence, mes amis ! La belle Zeinab va chanter !

La femme d'Abou Zeid lui lance un regard reconnaissant. Accroupie dans un coin, elle ouvre la bouche. Il s'en échappe immédiatement un torrent de sons mélodieux qui s'élèvent comme une plainte.

Elle chante :

- Il m'a quittée ! Il m'a quittée ! Il m'a quittée ! Il m'a quittée ...

Chacun écoute, comme en extase, sauf Aly Zeidan qui murmure :

- Ce n'est pas possible ! Elle doit avoir mal au ventre !

Et tandis que Zeinab continue à bêler désespérément : "Il m'a quittée..., ée...,ée...ée. Il m'a quittée...", Abou Zeid se penche vers Isaac, et, informatif, lui chuchote :

- La chanson s'appelle "Il m'a quittée".

 

Chapitre 13

 

Au moment précis où Zeinab, la femme d'Abou Zeid, clame éperdument :

- Il m'a quittée !...

Cinq cents mètres plus loin, Madame Sarah, la femme d'Isaac, se dresse subitement dans son lit et clame aussi :

- Il m'a quittée !

Fort de cette coïncidence, un lecteur hâtif et mal renseigné conclura en une affinité réelle entre ces deux personnages. Toutefois la ressemblance s'arrête là, car, à partir de ce moment, nous trouvons d'un côté une Zeinab passablement provocante, et, de l'autre, une Madame Sarah littéralement furieuse.

S'il le désire, le lecteur curieux pourra observer la femme d'Isaac par le trou de la serrure de sa chambre à coucher.

Il apercevra d'abord un visage en pleurs, avec des sourcils froncés comme des virgules, qui tressautent à chaque sanglot.

Il apercevra ensuite une transformation de l'expression de Madame Sarah où la douleur cède la place à la fureur. Il admirera ainsi le spectacle agréable d'une femme avenante, grasse comme les poules de Zeinab, qui gigote furieusement pour sortir d'un déshabillé suggestif préparé

suggestif préparé à l'intention d'un Isaac un peu ramolli.

Madame Sarah ne perd pas de temps à examiner d'un oeil critique ses jambes roses qui surgissent de la chemise de nuit en dentelle. La voici qui les emprisonne dans des bas épais et sévères. Elle enfile prestement une robe appropriée à sa nouvelle condition de femme abandonnée.

Puis elle ouvre la fenêtre d'un air décidé et hurle :

- Rachel ! Rachel !

Mais la fenêtre du cinquième reste obstinément silencieuse.

Une voix goguenarde du troisième demande :

- Qu'est-ce que tu lui veux à Rachel ?

- Ca ne vous regarde pas ! hurle Madame Sarah en retour.

- Je disais çà pour t'aider ! proteste la voix.

Une voisine, indignée, se fait entendre :

- Alors, qu'est-ce qui se passe ? On fait de la conversation ? On empêche les honnêtes gens de dormir ?

- Elle appelle Rachel, explique obligeamment le premier étage.

D'autres fenêtres s'ouvrent. Quelqu'un demande :

- Mais pourquoi elle ne répond pas, Rachel ?

Le premier étage propose d'un ton aimable :

- Allons-y ! On appelle ! tous ensemble ! Rachel !....

Cette fois-ci, la fenêtre du cinquième s'ouvre et une voix, grasse de sommeil, demande :

- Qui m'appelle ?

- C'est moi, s'exclame Madame Sarah.

- Toi, qui ?

- C'est Madame Sarah, s'écrie le second étage.

- Et qu'est-ce qu'elle veut, Madame Sarah, à cette heure-çi ?

- Demande-le-lui et tu verras bien ! hurle le rez-de-chaussée.

- Il y a, crie Madame Sarah, que je voudrais bien monter chez toi pour te raconter quelque chose !

- Tu ne peux pas ! crie Rachel. Yacoub dort... Mais si nous continuons à crier, il finira par se réveiller. Alors, dis-moi tout de suite ce que tu veux !

- C'est confidentiel ! hurle Madame Sarah. Je ne peux pas te raconter çà par la fenêtre!

- Je ne t'entends pas ! clame Rachel.

Un voisin serviable de l'immeuble en face explique :

- Elle dit que c'est confidentiel ! Elle ne peut pas te le raconter par la fenêtre !

- Alors, pourquoi elle m'a réveillée ? grogne Rachel.

- Raconte-nous ton histoire confidentielle ! crient trois fenêtres curieuses.

- Ca va ! Je descends ! s'écrie Rachel. Tant pis si je réveille Yacoub. Je passe un peignoir et j'arrive !

- Tu n'es pas obligée de passer un peignoir, hasarde galamment le voisin du quatrième.

Avant de refermer la fenêtre, Madame Sarah a le temps d'apercevoir dans la rue un homme d'une soixantaine d'années qui avance d'un pas désabusé. Il porte un gourdin à la main, avec lequel il fait des moulinets. Madame Sarah ne sait pas qu'il s'agit de l'oncle Mohammed, un des artisans de la disparition de son époux.

 

Chapitre 14

 

Quatre ombres mystérieuses conspirent devant la porte de la maison d'Abou Zeid. Ce sont le Hag Ahmed, Aly Zeidan, Moustapha Chawkat, et enfin leur hôte magnanime.

Une cinquième ombre est allongée le long d mur. S'il faisait plus clair, on reconnaîtrait

Gomaa, le balayeur, qui dort d'un sommeil houleux, bercé par le relent lancinant de la mélohia.

- Alors ? demande le Hag, ces narguilehs ? Qui ira les chercher chez Abdallah ?

Le ramasseur de mégots, bouleversé encore par le drame, reste muet.

Abou Zeid décrète avec force :

- Débrouillez-vous, après tout ! Que l'un de vous se décide ! Vous me devez bien çà, après cet excellent souper !

La cinquième ombre hoquette :

- Elle était bonne, ta mélohia, quoique un peu généreuse...

Quatre hommes inquiets sursautent :

- Qui va là ?

Une voix lugubre bafouille :

- C'est Gomaa !

- Va dormir plus loin ! ordonne Abou Zeid, hargneux.

Le balayeur se redresse péniblement et répond d'une voix pâteuse :

- Je suis soûl mes amis ! Ce sont les vapeurs de la mélohia qui embrument mon esprit !

Abou Zeid se tourne vers le ramasseur de mégots :

- Occupe-toi de ce misérable, si tu en es encore capable !

Moustapha Chawkat, désireux de se racheter, sort son couteau avec empressement et murmure féroce :

- Je vais te couper en morceaux si petits que ta propre mère ne pourra te reconnaître que par ton odeur fétide !

Gomaa, résigné, se lève :

- Ne te fâche pas, mon frère ! Je disais çà parce que l'arôme de votre mélohia m'a brouillé un peu l'estomac. Sur la vie de ta mère, demande à Zeinab de la préparer un peu moins épicée, la prochaine fois !

Abou Zeid, radouci, s'écrie :

- Je te pardonne, oh ! Gomaa, si tu consens à nous apporter quatre narguilehs de chez

Abdallah. Dis-lui que tu viens de ma part. Il te mes remettra. En récompense, je t'autorise à renifler demain la cuisine de Zeinab.

- Et il y aura de la mélohia ?

- Oui.

- Et elle sera moins forte ?

Abou Zeid promet de tout son coeur :

- Elle sera légère comme de l'urine de nouveau-né.

- Puisque tu me le promets, déclare dignement le balayeur, je vais chez ce cafetier te chercher les narguilehs.

- Et moi, je t'accompagne, propose Chawkat avec empressement.

- Toi, tu ne bouges pas ! dit froidement Abou Zeid.

Tandis que Gomaa s'éloigne, les quatre hommes se retrouvent seuls :

- Voleur ! murmure Abou Zeid à Moustapha Chawkat.

- Lâche ! Menteur ! Vantard ! Parasite ! souffle le Hag Ahmed, indigné.

- Je vais lui écraser la face ! crie Abou Zeid en serrant les poings.

- Ne le touche pas, dit calmement le cireur. Çà n'en vaut pas la peine. Notre égorgeur n'est qu'un empoté bavard !

Le ramasseur de mégots vacille de honte.

- Sa maman l'appelait "Chawkat l'égorgeur" ! ironise Zeidan.

Moustapha Chawkat balbutie enfin :

- Ce n'est pas vrai, ma mère ne m'appelait pas "Chawkat l'égorgeur" !

- Qu'est-ce qu'elle t'appelait, alors ? demande Aly Zeidan, sarcastique, "Chawkat la tremblote " ?

Moustapha Chawkat répond, effondré :

- Ce n'est pas de ma faute, mes amis, si ma main a tremblé à la dernière minute ! J'ai pourtant essayé, mais je ne pouvais pas ! Je ne pouvais pas !

- Abou Zeid, laisse-moi lui parler, propose le Hag.

- Ca ne sert à rien, dit dédaigneusement Aly Zeidan.

- Laissons parler le Hag.

Après s'être recueilli pendant un instant, le Saint Homme questionne d'une voix douce :

- Pourquoi tu ne veux pas tuer Isaac, mon frère ?

- Je ne peux pas..., bredouille Chawkat.

- Tu n'es pas raisonnable, tu sais ? reprend le Hag d'une voix plus sévère.

- Je sais, répond Chawkat, affligé.

- Tu sais aussi, dit le Hag en haussant le ton, que tu as abusé de l'hospitalité d'Abou Zeid !

- Ne m'accable pas ! demande une voix suppliante.

Mais le Hag poursuit cruellement :

- Abou Zeid est ton ami, n'est-ce pas ?

- C'est mon frère, murmure à voix basse le ramasseur de mégots.

- Et tu as bien mangé ce soir ?

- Comme jamais de ma vie !

- Et ce soir, tu as ri, dansé, chanté. Tu t'es amusé ?

- J'ai fait tout ça, admet une voix pitoyable.

- Dans ces conditions, dit le Hag avec sévérité, je ne comprends pas pourquoi tu refuses de rendre ce petit service à notre ami Abou Zeid.

- Demandez-moi ce que vous voulez, supplie Moustapha Chawkat, mais pas çà ! N'insistez

pas ! C'est inutile ! Je ne tuerai pas Isaac !

- Pourquoi ?

Le faux égorgeur réfléchit, puis il explique à voix basse :

- Parce que je l'aime bien...

A ce moment-là, les autres s'exclament indignés :

- Mais nous l'aimons bien aussi !

- Et vous voulez le tuer ?

Aly Zeidan remarque :

- Il est tout à fait borné, notre égorgeur, avec ses questions idiotes.

Abou Zeid explique :

- On ne peut pas faire autrement.

- Dans ce cas, pourquoi ne pas le tuer tous ensemble ? propose Chawkat.

Les trois hommes se récrient :

- Ce serait cruel, remarque le Hag.

- On ne peut pas, explique Abou Zeid d'un ton définitif. Dans ma maison, un ami comme Isaac ne peut mourir que sans s'en apercevoir.

Aly Zeidan murmure :

- Nous t'avions chargé d'opérer en douceur. Tu avais promis. Et à la dernière minute, tu nous laisses froidement tomber.

- Dans ces conditions, propose Chawkat, abandonnons ce projet d'assassiner Isaac !

- Sur la vie de Dieu, il est fou !

- Il nous demande l'impossible, dit le Hag. Comment pourrait-on trouver les cent livres de la Mosquée ?

- Et la dot de Sohad ? gémit Abou Zeid, désespéré. Qu'est-ce qu'il faut faire ?

Pendant que les quatre hommes réfléchissent à ce problème délicat, on voit arriver une ombre croulante sous le poids de quatre narguilehs.

- Voici, mes frères ! s'écrie l'obligeant Gomaa.

- Merci, balayeur !

Et, tandis que Gomaa disparaît, le Hag s'exclame brusquement :

- J'ai une idée ! Prosternons-nous, mes frères !

- Qu'est-ce que tu racontes ? Ma parole, tu déraisonnes !

Mais le Saint homme réplique d'une voix ferme :

- Je ne suis pas fou ! Notre seule ressource est dans la prière !

Le Hag lève les bras d'un geste suppliant :

- Oh ! Allah ! Ecoute-nous ! Tu es Grand et Miséricordieux !

Les trois hommes, impressionnés, se prosternent. Le Hag les domine tous. Sa voix est douce et convaincante :

- Oh ! Allah ! Ecoute tes fidèles serviteurs ! Dans Ta Sagesse Infinie, nous Te conjurons de prendre chez Toi notre ami Isaac ! Il sera tellement heureux à Tes côtés !

- Tu crois que çà marchera ? souffle Moustapha Chawkat.

- Mécréant ! Tu blasphèmes ! Allah nous écoutera seulement si nous croyons assez fort en lui. Sachez que plusieurs fois j'ai visité les Lieux Saints... Maintenant, laissez-moi continuer, mes frères, car je n'ai pas fini...

Après quelques instants de silence, la voix fervente s'élève de nouveau :

- Oh ! Allah ! Exauce notre prière ! Prends-nous Isaac tout de suite ! Ta récompense sera le juste mariage de Tes enfants Sohad et Abdel Hamid, et cent livres pour Ta mosquée d'Attarine.

Il semble que cette dernière proposition plus concrète soit retenue, car, à ce moment précis, Zeinab entrouvre la porte et lance, alarmée :

- Isaac ne se sent pas très bien !

- Femme ! Ne t'inquiète pas pour sa santé, dit Abou Zeid.

Tandisqu'elle referme la porte, quatre ombres reconnaissantes crient :

- Miracle ! Miracle !

Et une nouvelle cinquième ombre les interpelle :

- Qu'est-ce que vous faites dehors à cette heure-ci ?

- Oncle Mohammed ! s'exclament-ils en choeur, tu n'es pas parti pour La Mecque ?

Mais alors que les quatre hommes s'empressent autour de lui, la voix de Zeinab

communique le dernier bulletin de santé :

- Isaac veut rentrer chez lui ! Je crois qu'il va mieux.

- Je vois que vos affaires ne marchent pas trop bien, raille l'oncle.

Puis il ajoute avec mauvaise humeur :

- Je ne pense pas être en mesure de vous aider.

- Joins-toi à nous ! supplie Abou Zeid. Zeinab te préparera un bon café... Nous avons besoin de tes conseils... L'inspiration te viendra peut-être tout à l'heure... Sinon je me chargerai de terminer cette affaire d'une manière ou d'une autre.

- D'accord ! dit l'oncle Mohammed, apaisé. Je vous suis, mes amis.

Abou Zeid, tout ragaillardi, les pousse affectueusement devant lui, en fixant pensivement le magnifique gourdin de son oncle.

 

Chapitre 15

 

Rachel, bonne fille, se trouve dans l'appartement de Madame Sarah. Elle n'a pris que le temps de retirer ses bigoudis et de se farder légèrement à cause de l'entreprenant voisin du quatrième.

Elle laisse tomber sa plantureuse personne sur le canapé qui proteste en geignant :

- Alors, raconte ! dit-elle.

- Il m'a quittée, le monstre ! sanglote Madame Sarah.

Son amie la regarde, effarée :

- De qui tu parles, ma chérie ?

Madame Sarah se lève, irritée et crie :

- De qui tu veux que je parle ? Tu sais bien que je n'ai qu'un seul homme dans ma vie et cet homme, c'est...

- Isaac ! complète la voisine. Il t'a quittée... ma pauvre chérie, raconte-moi çà !

Elle se cale confortablement pour entendre une histoire qui promet d'être passionnante :

- Tiens, lis ! dit Madame Sarah en lui tendant le billet.

Tandis que la voisine parcourt la lettre, les larmes de Madame Sarah recommencent à couler. Elle suffoque tellement qu'elle n'arrive pas à parler.

- Calme-toi, ma pauvre petite !

Madame Sarah ouvre un oeil parfaitement sec et crie :

- Cesse de m'appeler ta pauvre petite, tu veux ? Il m'a quittée après vingt ans de mariage !

Qu'est-ce que je dois faire ?

La voisine sort son mouchoir et dit affectueusement :

- Tiens ! Commence par sécher tes yeux. Mouche-toi bien fort. Voilà ! C'est mieux. Maintenant, il faut faire quelque chose !

- Mais quoi ? questionne Madame Sarah, en réfléchissant furieusement.

- J'ai une idée ! dit soudain la voisine.

- Laquelle ?

Rachel s'exclame :

- Il faut aller tout de suite à la police ! Tu déposeras contre ton mari une plainte pour abandon du domicile conjugal. Tu sais que j'ai une cousine qui est dans ton cas...

Mais Madame Sarah l'arrête aussitôt :

- Ta cousine n'est pas dans mon cas. Elle est partie avec son professeur de culture physique alors qu'Isaac est parti pour Israël. Si la police politique s'en mêle...

- Donc, il ne faut pas avertir la police, dit la voisine d'un air entendu.

Elle hésite un instant, puis, obligeante, continue :

- Pourquoi ne pas demander conseil à quelqu'un, un ami, par exemple ?

- Ton mari ? C'est une bonne idée !

- Non, Pas mon mari, répond précipitamment Rachel. Je pensais à quelqu'un d'autre, quelqu'un de compréhensif, d'intelligent, qui pourrait nous donner un bon conseil...

- A qui tu penses ?

- Je ne sais pas, moi ! dit la voisine, embarrassée. A n'importe qui... Un tel homme doit se trouver...

- Mais où ? gémit Madame Sarah.

- Peut-être... dans notre immeuble..., répond évasivement Rachel. Au fond, pourquoi ne pas appeler le voisin du quatrième ? C'est un homme serviable, aimable; plein de ressources...

Hier, encore, il me disait

- Non ! dit Madame Sarah, d'un ton sans réplique.

- Non ? tu ne veux pas ?

- Je ne veux pas ! tranche Madame Sarah. Si tu n'as pas d'autres conseils à me donner, retourne chez toi. Les bras de Yacoub t'attendent.

Rachel se lève, offensée. Madame Sarah crie :

- Non ! Reste, je t'en prie ! Excuse-moi. Ce sont mes nerfs.

La voisine, conciliante, se rassied.

Madame Sarah reprend :

- Dis-moi seulement ce que tu ferais à ma place. Imagine que Yacoub te plaque, brusquement, sans crier gare !

Rachel la regarde, peinée :

- Je suppose que je viendrais te demander ton avis.

Madame Sarah crie, exaspéré :

- Eh bien ! c'est ce que je fais ! Et tu me conseilles de m'adresser au voisin du quatrième qui est un goujat ! Avoue que c'est décourageant !

- Oui, dit la voisine, c'est décourageant. Mais alors ? Qu'est-ce qu'il faut faire ?

Madame Sarah dit avec décision :

- Voilà : relisons d'abord la lettre d'Isaac !

Elle reprend le billet et lit :

- Et alors ? demande la voisine.

- Alors ? Rien.

- Elle est de ton époux. Tu reconnais l'écriture ?

- Oui, dit tristement Madame Sarah. Je la reconnais.

Puis, elle se ravise :

- Il y a seulement un seul détail qui ne cadre pas !

- Lequel ?

- Regarde ! Il y a sur l'enveloppe une faute d'orthographe dans mon nom. Il manque le h dans COHEN.

Rachel demande :

- C'est important ?

- Non, dit Madame Sarah, découragée. Ce n'est pas important. Isaac écrit parfois son nom sans h. Il paraît que çà fait beaucoup mieux. Hélas ! il n'y a pas de doute. C'est bien mon misérable époux qui a écrit cette lettre. Il m'a quittée ! C'est définitif !

Rachel approuve tristement :

- Tu as raison, ma chère.

Madame Sarah regarde son amie pensivement :

- Si tu partais pour Israël, qu'est-ce que tu ferais ?

- Je commencerais par aller saluer le voisin du quatrième, rétorque promptement Rachel.

- Mais après ? demande Madame Sarah avec impatience, après tes effusions extra-conjugales, qu'est-ce que tu ferais ?

- Eh bien ! je ne sais pas, moi... Je pense que j'irais encaisser tout l'argent qu'on me doit. Je préparerais mon laissez-passer, mon visa...

- Tu vois donc que cette histoire est étrange, dit Madame Sarah. Isaac n'a pas de laissez-passer. Et puis, aujourd'hui, c'est vendredi. Les banques sont fermées. Et demain, c'est le premier du mois. Isaac a de grosses sommes à encaisser.

- C'est étrange, en effet, admet Rachel.

- Et puis, continue triomphalement Madame Sarah, tu voudrais qu'Isaac parte sans saluer ses amis ! Il n'a même pas vu Yacoub, qu'il aime comme un frère depuis cinq ans !

- C'est vrai, dit encore Rachel. C'est impossible ! Mais, dans ce cas, je ne comprends plus rien.

- Ni moi non plus, dit Madame Sarah, désespérée.

- Alors, qu'est-ce qu'il faut faire ?

- Il faut retrouver Gamal el Din, notre voisin.

- Retrouvons Gamal el Din ! dit Rachel d'un ton décidé.

Mais, après un moment, elle demande, intriguée :

- Mais, au fait, pour quoi faire ?

- Parce que c'est lui qui m'a remis la lettre, dit Madame Sarah, impatiente.

- Ah ! bon ! Dans ce cas, il faut le retrouver !

- Je l'interrogerai. Je lui ferai peur. C'est lui qui a vu mon mari en dernier. Il habite en face.

- Et s'il n'était pas là ?

- On me dira où le trouver. Il sera peut-être au café Abdallah, ou chez des mais. Crois-moi, je saurai le retrouver !

- Tu as raison. C'est ce que tu dois faire. A ta place, j'aurais agi de la même manière.

Madame Sarah regarde son amie, d'un air ému :

- Tu es bonne, tu sais. Sans toi, je me demande ce que j'aurais fait.

Rachel baisse les yeux avec modestie, heureuse d'avoir pu aider son amie. Les deux femmes se lèvent.

La voisine retourne dans le lit tiède, où l'attend l'étreinte conjugale d'un Yacoub enamouré.

Madame Sarah commence la poursuite de Gamal el Din, qui la mènera de la maison du scribe au café Abdallah, et du café Abdallah à la maison d'Abou Zeid.

Elle croise sur son chemin un jeune couple engagé dans une querelle amoureuse...

La jeune fille a les cheveux savamment huilés, qui retombent en quelques dizaines de tresses courtes sur des yeux boursouflés et larmoyants.

Le jeune homme porte avec fierté son pyjama rayé, le plus élégant, coupé à la toute dernière mode.

Madame Sarah ne sait pas qu'il s'agit de Sohad et d'Abdel Hamid, qui se dirigent également vers la maison d'Abou Zeid.

 

Chapitre 16

 

Depuis 5 heures de l'après-midi, les jeunes amants errent dans les rues. Abdel Hamid devant, Sohad respectueusement quelques pas derrière, comme il se doit. Mais à 9 heures, sans doute lassés de cette vaine poursuite protocolaire, ils se sont assis ensemble sur un banc public de la rue Attarine.

Des oiseaux, rangés comme des notes de musique sur les fils du tram, les surveillent, avec des mines de voyeurs. Un vent mutin bruisse autour des deux silhouettes romantiques enlacées.

En vérité, il semble qu'ils aient perdu la tête, pour se livrer ainsi à de pareilles exhibitions en pleine rue.

- Cette brise parfumée ! murmure Sohad.

Abdel Hamid explique avec componction :

- Ce n'est pas la brise... C'est l'odeur de mes aisselles.

Mais la magie de l'amour l'emporte sur cette précision matérialiste :

- Oh ! mon fol amant !

Et une voix brûlante de passion s'élève :

- Allah ! Ma pastèque dorée ! Ta figure est comme une lune ! Et tes cheveux sont pareils à des nuages !

L'image est tellement belle que la poitrine mâle exhale un soupir orgueilleux. De son côté, la jeune fille cherche une réponse adéquate. Elle articule enfin, d'un ton rêveur :

- De ces cheveux, mon maître, tu es le divin coiffeur !

Les deux amants sont maintenant à égalité. Mais, dans un ultime effort, Abdel Hamid arrache la décision :

- Je parle aussi de la lune, dit-il, parce que tu es pleine de notre enfant.

- Notre enfant, murmure la jeune fille, extasiée.

- Notre garçon ! rectifie Abdel Hamid avec fermeté.

Les "prochains fiancés" se regardent. Sohad propose :

- Notre petit Abou Zeid !

Mais le coiffeur rétorque aussitôt :

- Puisqu'il aura le charme de son père, la ruse et les muscles de son grand-père, et le génie

de son grand-oncle Mohammed, on l'appellera Nasser. Notre petit Nasser !

- Si ce n'était qu'une fille ? risque courageusement Sohad ?

- Ce n'est pas possible ! s'écrie le coiffeur. Tu ne me feras pas çà ! Ce sera un gros garçon !

Tout le monde le contemplera en train de téter à ton sein dans la rue. Et chacun dira : "Voilà Nasser, le fils d'Abdel Hamid" !

Sohad rit comme un sac de cacahuètes. Puis, soudain, le rire se fige et elle déclare,

pratique :

- Tout çà, c'est pour plus tard. En attendant, emmène-moi ce soir au cinéma. On joue un film d'amour au Concordia.

Mais Abdel Hamid ne semble pas accueillir cette proposition avec l'enthousiasme approprié.

Depuis quelques instants, d'ailleurs, les notes de musique sur fils du tram se sont enfuies à tire-d'aile. Même la brise du soir est devenue moins mutine.

Le coiffeur grogne :

- Encore un film d'amour ! Tu regarderas les hommes !

Sohad pousse un cri effarouché :

- Moi ?

- Toi ! affirme tranquillement Abdel Hamid.

Devant tant d'assurance, la jeune fille se compose un regard innocent. Elle promet :

- Je ne regarderai que toi, tu le sais !

- Mais alors, répond le coiffeur avec assez de logique, pourquoi aller au cinéma ? Restons encore une heure sur ce banc, puis je t'accompagnerai chez ta mère, où je me laisserai peut-être

tenter par cette mélohia.

- Je t'en supplie ! Emmène-moi au cinéma ! Tu ne peux pas refuser. J'ai une envie de femme enceinte.

Cette fois-ci, l'argument porte. Sohad a prononcé les mots qu'il fallait. Conciliant, Abdel Hamid s'incline, enfin :

- Bon. Allons-y !

- Mon chéri, je suis si heureuse...

- Attends ! dit le coiffeur. Ce n'est pas tout. On ira. Mais tu tourneras le dos à l'écran. Ainsi, je serai plus tranquille. Les acteurs ne te verront pas...

Mais hélas, Sohad ne semble pas appartenir à l'espèce compréhensive.

Ainsi, parfois, naissent des malentendus aux conséquences dramatiques. Méconnaissant totalement les efforts louables de son jeune amant, Sohad lui tourne le dos.

Et les deux silhouettes ne sont plus romantiquement enlacées. En fait, c'est assez heureux,

car un agent de police rôde dans les environs.

- J'irai seule, annonce Sohad.

Mais Abdel Hamid aboie :

- Tu iras seule et je ne te reverrai plus !

La jeune fille, vaincue, hoquette tragiquement :

- Alors, ramène-moi chez ma mère !

Un authentique torrent de larmes inonde son visage. Abdel Hamid se détourne, gêné.

Heureusement, il est assez tard. A cette heure-ci, il n'y a que peu de monde dans les rues.

- Tu as fini ? demande le coiffeur d'une voix sèche.

Mais la jeune fille hoquette de plus belle. Entre deux sanglots, elle crie :

- Tu ne m'aimes plus !

"Quelle poisse !" pense Abdel Hamid. "J'ai envie de la laisser se calmer toute seule. Mais elle est capable d'aller à ce cinéma... ou, pire encore, de rentrer chez elle. Abou Zeid m'a bien

recommandé de ne pas rentrer avant 10 heures".

Les larmes de Sohad ont attiré quatre ou cinq passants qui se sont arrêtés devant le banc.

Le premier demande, curieux :

- Pourquoi tu pleures ?

Le second, indigné, dit au troisième :

- C'est honteux, il l'a battue !

Le quatrième, émotif, laisse gicler une larme dans sa barbe vénérable.

Une espèce d'escogriffe, profondément choqué, se détache de la foule grandissante cachée

par les ruelles avoisinantes. Il remarque, d'un air accusateur :

- Apprends, homme, qu'on ne bat pas une femme dans la rue !

Les autres râlent :

- Il a raison ! Jamais dans la rue !

Saisissant le bras de sa "prochaine fiancée", Abdel Hamid est obligé de fuir rapidement sous les huées véhémentes.

 

Chapitre 17

 

Lorsque Abou Zeid, précédant ses amis, rentre dans la maison, il trouve Isaac debout près de la porte :

- Je vous attendais pour vous remercier de cette excellente soirée. Je suis prêt à partir.

Cependant, il s'écrie :

- Tiens, Mohammed ! quelle bonne surprise ! Je te croyais parti pour La Mecque. Puisque tu es là, je resterai encore quelques minutes.

- Hélas, je ne pars plus.

L'oncle Mohammed les regarde d'un air penaud. Après un temps, il articule douloureusement :

- J'ai été berné !

Devant le choeur d'exclamations stupéfaites, il confirme mélancoliquement :

- C'est vrai ! Je vais vous raconter çà.

- Dis-moi, glisse Abou Zeid, tu as là, en vérité, un magnifique gourdin.

- Une simple canne, réplique l'oncle modestement. Je l'ai achetée pour mon pèlerinage

à La Mecque... Je vous disais donc que j'ai été escroqué par un infâme scélérat !

- Mais, cette canne, murmure Abou Zeid en regardant Isaac, elle me paraît bien lourde.

- En effet, dit l'oncle, elle est lourde... Je vous racontais donc que...

- Mon oncle ! s'écrie soudain Abou Zeid, avec cette canne, on peut tuer un homme !

- C'est exact ! mais laisse-moi continuer mon histoire...

- Donne-moi d'abord ta canne, tu veux ?

- La voici ! Vous connaissez tous ma vente du tramway ?

- Nous la connaissons !

- Mais ce que vous ignorez, c'est que mon acheteur n'était qu'un voleur et un triste individu.

Isaac ferme les yeux. Décidément, il ne se sent pas très bien. La mélohia, le manque d'air...

Il s'appuie un instant sur son voisin Gaber. L'oncle raconte :

- Imaginez-vous que le produit de la vente m'a été réglé avec de faux billets !

- Ce n'est pas possible ! s'exclame Gamal el Din, révolté.

- Il n'y a plus de gens honnêtes ! grince Aly Zeidan, en crachant par terre.

- Il a surpris ta bonne foi !

- C'est honteux !

Isaac, maintenant complètement affalé sur Gaber, ouvre un oeil apitoyé :

- Mon pauvre ami ! Il te faudra travailler à présent pour partir à La Mecque.

- Jamais ! hurle l'oncle.

- Ce serait malheureux de le pousser à une pareille extrémité !

- Je ne travaille pas depuis 1929 ! crie l'oncle. Mon premier employeur étant un gros marchand d'huile. J'étais chargé de vider les tonneaux d'huile dans des bouteilles. Un travail fatigant, en vérité !

Derrière Isaac, Abou Zeid, inaperçu des autres, lève lentement la canne. D'un coup sec, il pourrait lui briser le crâne, comme une noix ! Isaac ne sentira rien :

- Un jour, poursuit l'oncle, ce marchand me dit : "Mohammed, je vais chez ma cousine Zobeida, et...".

C'est ce moment qu'Abou Zeid choisit pour frapper. Mais, à l'instant précis où le gourdin retombe, Isaac, repoussé par Gaber, s'affaisse sur le côté. Et c'est notre charretier qui reçoit le coup, à peine amorti, sur l'épaule.

- Aïe ! crie Gaber, je suis mort !

Cette plainte domine à peine les exclamations joyeuses des autres.

- Bien visé !

- Coup double !

Aly Zeidan repousse en frissonnant le corps inanimé d'Isaac.

- Moi, un mort, ça m'impressionne !

Le Hag crie d'un ton pratique :

- Enlevez-lui son portefeuille !

Abou Zeid, hébété, laisse choir le gourdin, tandis que les gémissements de Gaber reprennent :

- Assassin ! j'ai mal !

Mais personne ne l'écoute. Abou Zeid tremble visiblement. Le Hag Ahmed le tranquillise :

- Calme-toi, mon fils, tu n'es que l'instrument d'Allah !

- Tu m'as tué ! gémit Gaber.

- C'était écrit, charretier ! murmure dévotement le Hag.

Toutefois, des coups sur la porte d'entrée les font sursauter :

- Qui ça peut-être à cette heure-çi ?

- Ouvrez ! Ouvrez-nous !

- Ce ne sont que Sohad et Abdel Hamid, dit Zeinab en regardant par le soupirail.

- Ne les laisse pas entrer ! supplie Abou Zeid.

Mais les " prochains fiancés " ont déjà fait irruption dans la pièce.

- Mon père, mon père ! crie Sohad, je ne veux plus épouser Abdel Hamid !

- C'est trop tard, marmonne le coiffeur en montrant le corps d'Isaac, ton père a préparé la dot !

- Je ne l'ai pas touché, balbutie Abou Zeid.

- Cet homme n'est qu'évanoui, déclare Gamal el Din qui s'est penché sur Isaac.

- C'est moi seul qui ai reçu le coup ! grogne Gaber.

Involontairement, un soupir de soulagement s'exhale de toutes les poitrines.

L'oncle Mohammed, porte-parole de cette assemblée, se met à crier avec impatience :

- Qu'est-ce que vous attendez pour le ranimer , Zeinab, va nous chercher du vinaigre ! Vous autres, installez-le commodément !

Tout le monde s'empresse autour Isaac. Abou Zeid lui prend la main. Aly Zeidan lui pose des compresses sur le front. Sohad apporte un verre d'eau fraîche. Abdel Hamid lui tapote la joue, tandis que Gamal el Din, Chawkat et Aly Mansour arrangent les coussins derrière lui. Même le pauvre Gaber, un peu remis, lui souffle une haleine malsaine dans le visage.

Dans un coin de la pièce, le Hag Ahmed prie de toute son âme pour la prompte guérison de leur ami à tous.

Ainsi entouré de cette vigilante affection, Isaac repose douillettement. Lorsqu'il ouvre enfin les yeux, il est ému de toutes ces marques de tendre amitié.

- Vous me gâtez vraiment, il murmure; ce n'était qu'un simple étourdissement, et je vais beaucoup mieux, rassurez-vous.

Il ne se doute pas qu'en ce moment même, l'esprit fertile de l'oncle Mohammed travaille furieusement à la mise au point d'un nouveau plan génial, pour le départ de son ami Isaac vers un monde meilleur...

 

Chapitre 18

 

Quatre ombres mystérieuses conspirent à la porte de la maison d'Abou Zeid. Les insultes pleuvent, serrées :

- Voleur ! Menteur ! Vantard ! Parasite !

Ce n'est pas une erreur. Nous sommes bien au chapitre 19. Mais le malheureux bénéficiaire de ces apostrophes est maintenant notre ami Gaber, le charretier. Les autres sont toujours Abou Zeid et le Hag Ahmed, mais accompagnés de l'oncle Mohammed.

- Tu es un criminel ! ajoute celui-ci.

- Et un homme sans principes ! appuie le Hag pour faire bonne mesure.

Gaber accueille ces remarques dans un silence stoïque digne d'admiration. Abou Zeid soupire, désabusé.

- Ca commence à devenir monotone.

- Tout ce que nous demandions, homme, c'était que tu ne repousses pas Isaac, au moment où le gourdin tombait.

- Je ne savais pas.

- Quelle espèce d'excuse, c'est là, idiot !

- Laisse-moi lui parler, propose le Hag.

Puis, se tournant vers Gaber, il lui demande doucereusement :

- Mon fils, tu sais combien nous t'aimons tous.

- Je sais, répond le charretier, touché.

- ET pour t'insulter ainsi, nous devons avoir une raison sérieuse.

- Si je comprends bien, remarque Gaber, vous m'injuriez parce que j'ai reçu le coup à la place d'Isaac ?

- C'est ça, dit le Hag avec bonté.

- Je suis un maladroit, dit Gaber,repentant. Je ne recommencerai plus. Je vous le promets!...

Mais ce que je ne comprends pas, c'est la raison pour laquelle vous n'avez pas profité de l'évanouissement d'Isaac pour le tuer.

Une bordée d'injures salue cette observation.

- Homme, tu n'as pas honte de parler ainsi !

- Tu es ignoble !

- Être sans conscience !

- Charretier, tu n'as aucun savoir-vivre !

- Frapper un homme évanoui !

Gaber, accablé par ces reproches, s'excuse humblement.

- Puisqu'il est remis, tu as une idée, oh ! Hag ?

- Hélas, non.

C'est alors que l'oncle Mohammed prend la parole :

- Ce moyen existe. mon neveu, tu possèdes sur ta terrasse une vieille cheminée branlante qui doit peser plus de vingt okes. Voici mon plan : Gaber fera basculer cette cheminée sur Isaac au moment où il sortira de la maison !

Le charretier, affolé, bredouille :

- Mais...mais, comment je vais savoir que c'est lui ? Il fait très obscur ,ce soir. De là-haut, je ne reconnaîtrai personne

- C'est simple, précise l'oncle. Lorsque la porte s'ouvrira, tu t'arrangeras pour faire basculer la cheminée sur le premier à franchir le seuil. Ce sera Isaac !

- C'est ingénieux, dit Abou Zeid, mais surtout, vise bien !

- Il ne peut pas rater son coup, déclare l'oncle avec entrain. La cheminée se trouve exactement au-dessus de la porte.

- Si tu échoues, dit le Hag gravement, nous ne pourrons plus recommencer. Trois échecs signifieraient que Allah ne veut pas de la mort d'Isaac.

- Tu réussiras ! Allons ! Tu as cinq minutes pour te préparer.

- En vérité, mon oncle, tu es un génie, dit Abou Zeid avec admiration.

- Ce n'est rien. Si j'étais dans ma forme habituelle, j'aurais peut-être trouvé le moyen de faire s'écrouler toute la maison sur notre ami.

- C'est mieux ainsi, dit hâtivement Abou Zeid.

Tandis que Gaber se hisse péniblement vers la cheminée, les trois hommes rejoignent Isaac pour la dernière fois.

Voici la minute de vérité;

Remontant en ma compagnie la rue Attarine, vous vous êtes arrêtés d'abord chez Abou Zeid, ensuite chez l'accueillant Aly Mansour. Vous avez assisté avec moi à deux réunions plénières au café Abdallah. Enfin, chez l'oncle Mohammed, vous avez abordé la question du meurtre et celle plus délicate du prix du déshonneur.

Page par page, patiemment, de tout mon coeur, j'ai construit pour vous des personnages aussi patibulaires que possible.

Mais bernique !

Le meurtre ne semble pas être leur spécialité.

J'avais pourtant, un criminel sincère. Le sinistre Abou Zeid qui montre dès le départ des dispositions brillantes pour cette carrière.

Cependant, malgré son aide effective, je n'arrive nulle part.

Pendant un moment, vous avez cru en Moustapha Chawkat, mon ramasseur de mégots. Mais vous avez été violemment déçus.

Car l'apprenti égorgeur s'est révélé incapable d'entrer dans le " vif du sujet ".

C'est bien triste, car, pour que mon livre ait un sens, il faut qu'ils tuent Isaac !

Mais de quelle manière ?

Après deux échecs successifs (la prière du Hag Ahmed ne compte pas), j'ai pensé au café empoisonné. Mais on m'a dit que ça c'était trop vu dans bon nombre de romans policiers, à la télévision et au cinéma. (Et alors ? Pourquoi devrais-je, moi, tourner résolument le dos à ce qui réussit si bien aux autres ? Justement, après cette mélohia, un bon café turc s'imposait. Ils pouvaient corser légèrement celui d'Isaac...)

Pour finir, on a décrété :

- - Le truc du café empoisonné est éventé.Si tu l'utilises, la fin de ton livre sera plate et tu seras comme un homme sans pantalon. (Je veux bien le promener sans pantalon, si quelqu'un d'autre peut mener à bonne fin cet assassinat).

Il y a peut-être un sort qui s'acharne contre moi. Et, tout à l'heure, Osman le Muezzin (un des héros de mon prochain roman), m'a soufflé :

- C'est parce que le crime était projeté pour un vendredi, jour saint.

Le Hag Ahmed, qui devrait s'y connaître, a tenté de le tranquilliser :

- Et alors ? Pourquoi pas le vendredi ?

Apaisé de ce côté, mais bousculé par les uns, heurté moralement par les autres, j'ai soudain décidé de consulter l'oncle Mohammed.

Cet homme est plein de ressources.

Mais il m'a dit :

- Si tu t'en mêles, je ne m'en occupe plus !

Il faut donc que je le laisse agir tout seul.

Marché conclu ! C'est lui qui dirige les opérations depuis le chapitre précédent.

Il ne sait pas ce qui l'attend.

Le pauvre !

Moi, j'ai l'habitude.

Je me demande comment il s'en tirera.

 

Chapitre 19

 

Tandis que Zeinab rougit modestement sous les compliments d'Isaac et les dernières oeillades galantes d'Aly Mansour, Abou Zeid, toujours très affectueux, s'empresse auprès de son invité d'honneur. Le Hag Ahmed, enfin rasséréné, lève au plafond un oeil reconnaissant. Et Isaac, détournant son visage, réussit à éviter en partie le baiser humide d'Abou Zeid.

- Adieu, mon ami ! dit celui-ci, plus ému qu'il ne le paraît.

Derrière, se trouvent l'oncle Mohammed, plus débonnaire que jamais et la masse turbulente des autres.

- En vérité, une excellente soirée !

- Où est Gaber ? demande Isaac.

- Il a été porter les narguilehs chez Abdallah.

Après de nombreux salamalecs, ils se dirigent vers la porte.

Un cri de Zeinab les arrête :

- Il y a de la suie qui tombe de la cheminée dans la mélohia !

L'oncle Mohammed et le Hag se regardent, complices :

- On t'enverra le ramoneur !

Les invités prennent congé. L'oncle tient Isaac fermement par l'épaule.Il ouvre la porte, s'efface et dit :

- Je te suis, mon ami.

Mais le courtier répond poliment :

- Après toi, Mohammed, tu es le plus âgé.

- C'est vrai, dit Moustapha Chawkat en riant, l'oncle Mohammed est notre aîné. Et de loin !

Mais son rire s'arrête sous le regard menaçant d'Abou Zeid.

Le Hag émet noblement :

- Isaac est notre invité à tous. C'est donc lui qui sortira le premier !

- Je n'en ferai rien ! proteste le courtier aimablement.

- Que de palabres ! dit Chawkat en riant de nouveau. Vous devenez tous trop polis. Je crois que c'est l'oncle Mohammed qui doit sortir le premier !

Et, avant qu'on puisse l'arrêter, il bouscule plaisamment l'oncle, qu'il pousse brusquement vers l'extérieur.

Mohammed, catapulté, disparaît et Abou Zeid, effondré, referme la porte.

Au même moment, on entend le fracas de la cheminée qui tombe.

Tout le monde sursaute :

- Qu'est-ce que c'est ?

- Un essai de tir antiaérien, explique Abou Zeid, feignant l'indifférence.

Mais son coeur bat très fort. Il regard Isaac avec amertume, tandis que le Hag s'approche tristement :

- Mes condoléances, il murmure. Allah nous a rappelé ton oncle. C'est une grande perte !

Abou Zeid courbe le dos, accablé.

Au même instant, on entend des coups sur la porte d'entrée.

- C'est le ramoneur, déclare Zeinab en regardant par le soupirail. Il vient déjà pour réparer la cheminée.

- Je ne suis pas le ramoneur, dit l'épouvantail, noir de suie, barbouillé de plâtre, qui vient d'entrer.

- Qui tu es, alors ?

Une voix profondément découragée annonce :

- Je suis l'oncle Mohammed.

Abou Zeid et le Hag se précipitent sur lui et l'embrassent :

- On te croyait....

Mais ils s'arrêtent à temps.

- Que s'est-il passé ? demande Isaac.

- C'est la cheminée, dit brièvement l'oncle.

Puis il ajoute en se contenant :

- Mais, tout ce que je demande, c'est le nom de l'enfant de putain qui m'a poussé dehors !

- C'était moi ! avoue Moustapha Chawkat en toute simplicité.

L'oncle Mohammed brandit son gourdin qui retombe d'un coup sec sur le crâne du ramasseur de mégots. Mais, peu habitué à la répétition d'un pareil traitement, le gourdin se brise.

Stupéfaction générale !

- Et voilà maintenant que tu as cassé ma nouvelle canne, gémit l'oncle au ramasseur de mégots.

Mais, pour l'instant, Chawkat ne semble pas pouvoir répondre de ce forfait d'une manière intelligible. Il fait un pas, puis deux, sourit à la vie, et enfin s'écroule, assommé.

Deux ou trois rires railleurs fusent.

Gamal el Din, solidaire, gronde :

- Je défie les lâches qui rient d'un homme à terre !

Affirmation hardie, mais imprudente. On ne chatouille pas impunément des hommes aussi énervés par une journée éprouvante .

Abou Zeid s'avance :

- A qui tu parles ?

Au nom de tous, Aly Mansour, prudemment caché derrière Zeinab, lance :

- On n'a pas peur de toi, grosse brute efféminée !

- Efféminé ? Moi, le taureau d'Attarine ? hurle Abou Zeid suffoqué. Bande de fils et petits-fils d'eunuques ! Parasites ingrats !

- A qui tu t'adresses ? demande le Hag.

- A vous tous, mécréants !

La bagarre couve.

Isaac, horrifié, court de l'un à l'autre :

- Mais voyons, mes braves amis ! Calmez-vous ! Une si belle soirée ! Nous nous aimons tous !

Mais ses exhortations demeurent vaines. Les injures échangées sont graves et méritent réparation.

Le Hag ouvre les hostilités en arrachant un morceau de tuyauterie. Il piaffe un instant, puis fonce sur Abou Zeid. Il abat Gamal el Din et Aly Zeidan dans sa foulée sauvage.

- Pour Allah ! il hennit en fauchant au passage, par inadvertance, la malheureuse Zeinab.

- Pour le Prophète ! vocifère Abou Zeid, en se saisissant d'Aly Mansour qu'il fait tournoyer autour de sa tête, pour l'abattre dans un craquement d'os sur le Hag Ahmed.

Et c'est désormais la lutte totale.

Chacun contre chacun.

- Mes amis ! Je vous en supplie ! Vous n'êtes pas gentils ! crie Isaac, affolé.

Abdel Hamid, empoignant Aly Zeidan, tente de rééditer l'exploit de son ex-futur-beau-père, mais avec moins de succès. Il ne parvient qu'à valser sans conviction autour de la pièce, jusqu'au moment où un tambourin, lancé par une main adroite, arrête définitivement les évolutions du couple enlacé.

Gamal el Din, en se relevant, crée une légère diversion, en coiffant la tête de l'oncle Mohammed de la marmite de mélohia. Lorsque l'oncle parvient enfin à s'en débarrasser, le liquide gluant zèbre la suie et le plâtre d'odorantes striures vertes.

Pendant ce temps, le tuyau crevé n'arrête pas de pisser une ondée fraîche qui asperge combattants et défenseurs.

La bagarre atteint son point culminant au moment où un spectateur innocent, Gaber, entré depuis peu, contemple, interdit, ce carnage. Cependant sa tête arrête bientôt un tabouret en plein vol.

Isaac finit par rallier la cuisine, où il prête une main inexperte à la tendre Sohad. La "prochaine fiancée", dévouée, vient d'y installer un poste provisoire du "Croissant Rouge". Ils donnent ensemble les premiers soins aux blessés. Un pansement à celui-ci, une compresse à celui-là. Après un traitement sommaire, les combattants héroïques n'hésitent pas à se précipiter de nouveau dans la bagarre avec une ardeur retrouvée;

Le vacarme est à son comble et la victoire incertaine, lorsque, par la porte laissée entrouverte, apparaît Madame Sarah.

Le calme se rétablit immédiatement !

Le Hag feint de se gratter le dos du bout de son tuyau.

Chawkat se cure négligemment l'oreille avec la pointe de son couteau.

Les autres prennent des attitudes guindées.

Abou Zeid lâche Aly Mansour, se redresse, puis, la gallabyeh en lambeaux, l'arcade sourcilière fendue, ensanglanté, crotteux, magnifique, il s'incline galamment et dit :

- Madame Sarah, tu es chez toi !

 

Chapitre 20

 

Madame Sarah ne se perd pas dans la contemplation du héros blessé.

Son souci immédiat est d'éclaircir les circonstances de la disparition de son époux. Et c'est donc d'une voix anxieuse qu'elle demande :

- Gamal el Din est chez vous ?

- La lettre ! Elle vient pour la lettre !

Le scribe, anéanti, essaie de se cacher derrière les autres. Madame Sarah l'aperçoit enfin :

- Ce billet ? C'est bien Isaac qui te l'a remis ? Quand çà ? A quelle heure ? Où est-il, maintenant ?

- Pingouin ! appelle Isaac en sortant de la cuisine. Je suis là !

- Tu es là ! hurle Madame Sarah ahurie, tu es sûr que tu es là ? Mais tous ces gens qui se battaient ? Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?

Le regard d'Isaac erre un instant sur les victimes puis il fait, satisfait :

- A moi ? Rien !

- C'était une simple discussion amicale, dit Abou Zeid en épongeant le sang qui coule de son arcade sourcilière.

- On s'amusait ! crient les autres.

L'oncle Mohammed s'essuie le visage avec la gallabyeh d'Aly Mansour. Le Hag tente en vain de colmater le tuyau crevé. Madame Sarah regarde autour d'elle, étonnée, mais on voit bien qu'elle renonce à comprendre.

- Procédons par ordre, propose Isaac. Dis-moi d'abord si ce bon Gamal t'a fait ma commission ?

- Oui, il m'a remis ta lettre... mais explique moi...

- Ma lettre ? interrompt Isaac. Je ne me souviens pas de t'avoir écrit... Mais c'est bien possible, après tout. Donc, je suis ici avec des amis en train de célébrer les "prochaines fiançailles" de ce jeune couple.

- Curieuses célébrations, murmure Madame Sarah. Mais tu es pâle, Isaac, qu'est-ce que tu as ?

- Ce n'est rien, Pingouin. J'ai eu un léger malaise tout à l'heure. Ces braves amis m'ont soigné.

Madame Sarah le regarde, hébétée. Chacun prend son air le plus indifférent.

- Mais, ta lettre ? Ton départ ? Je ne comprends rien. Tu es là et tu ne m'expliques pas.

Elle ouvre son sac et tend le billet à Isaac :

- Ce mot est bien de toi ?

Pendant qu'il l'examine, personne ne bouge. Sauf Gamal el Din, qui gagne insensiblement la porte. Isaac retourne enfin le billet à son épouse et affirme :

- Cette lettre est bien de moi. Tu ne reconnais pas mon écriture ?

Tout le monde respire. Zeinab demande :

- Tu veux un café ?

Madame Sarah l'ignore et demande froidement :

- Mais ce départ pour Israël ?

Le silence tombe brusquement. Abou Zeid, affolé, regarde l'oncle Mohammed. Gamal el Din se retrouve maintenant tout près de la porte.

Isaac demande :

- Quel départ ?

Madame Sarah répond fermement :

- Tu m'annonces dans ta lettre que tu pars pour Israël.

- Donne-moi ce billet de nouveau !

Isaac sort ses lunettes et lit. Lorsqu'il relève les yeux, il confirme :

- Cette lettre est bien de moi.

Un soupir de soulagement général fait écho au cri de Madame Sarah.

Cependant Isaac ajoute :

- Elle est de moi, mais je ne l'ai jamais écrite.

Puis il se tourne, interrogateur, vers Gamal el Din, qui fixe Abou Zeid qui regarde l'oncle

Mohammed.

Isaac poursuit d'une voix égale :

- Et puisque je suis ici avez vous, c'est donc évident que je ne suis pas parti pour Israël.

Aly Mansour, qui croit à une plaisanterie, glousse. Mais il arrête net, devant la tête des autres.

Le Hag Ahmed dit :

- Il existe une explication. Vous allez tout comprendre ...

Tout le monde le regarde. Il termine piteusement :

- Et cette explication, c'est l'oncle Mohammed qui va vous la donner.

Puis il se désintéresse visiblement de la suite des événements.

L'oncle Mohammed se tait. Il réfléchit. Gamal el Din a maintenant la main sur la poignée de la porte. Il retient son souffle. Dans moins d'une seconde, il peut être dehors. Les autres sont trop loin pour l'arrêter.

C'est alors qu'Isaac demande gravement :

- Est-ce que ce ne serait pas une farce ?

- Une farce ! s'écrie Abou Zeid, dont le visage s'éclaire.

- Une simple farce ! dit enfin l'oncle Mohammed, hilare. Voilà ce que signifiait cette lettre.

Et, se tournant vers Gamal el Din, il lui demande sévèrement :

- Pourquoi tu joues des tours pareils ?

- Tu as fait ça ? questionne Isaac, stupéfait.

- Oui, dit modestement le scribe.

- Moi, je trouve que c'est louche, déclare Madame Sarah.

- C'est une farce de mauvais goût, fait l'oncle Mohammed, de plus en plus sévère.

- C'est un âne ! remarque Aly Mansour.

Les autres appuient chaleureusement, tandis que Gamal el Din commence à rouler des yeux en prenant son expression la plus niaise.

- Ca suffit ! crie Isaac.

Puis il reprend plus doucement.

- Au fond, la raison de cette lettre n'est pas importante. C'est la lettre seule qui compte.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

Isaac sourit :

- Pingouin ! Tu veux toujours que nous partions pour Israël ?

Madame Sarah ouvre de grands yeux.

- Réponds à cette question, Pingouin ! dit Isaac.

- Oui, balbutie Madame Sarah, mais je ne comprends pas...

- Tu vas comprendre, dit Isaac en la coupant. Cette lettre prouve l'immense talent de Gamal el Din. Ce n'est pas un homme bête...

- Si ! Je suis bête ! dit le scribe en roulant toujours des yeux.

- Gamal, tais-toi ! crie l'oncle Mohammed. Ecoutons Isaac.

- Si le scribe a su falsifier cette lettre, il saura nous préparer de la même manière deux faux

laissez-passer et deux visas.

- Tu veux que nous partions ? s'écrie Madame Sarah.

Se retournant vers Gamal, Isaac dit :

- Scribe ! Le moment est venu d'arrêter tes grimaces et tes farces et de nous prouver ton

génie. Peux-tu nous préparer ces papiers ?

Gamal el Din se redresse fièrement :

- C'est un travail d'enfant pour quelqu'un qui a falsifié 300 000 laissez-passer pour 300 000

Juifs qui creusent en ce moment la terre d'Israël !

- Les pauvres ! murmure Gaber. Comme ça doit-être fatigant !

- Voilà un homme ! dit Madame Sarah en regardant le scribe. Tu ferais çà pour nous ?

- Oui, dit Gamal el Din.

- Et combien d'argent tu prendrais ?

Abou Zeid dresse l'oreille. Sohad et Abdel Hamid murmurent :

- La dot !

Le Hag chantonne, extatique :

- La donation pour la Mosquée !

Mais Gamal el Din annonce noblement :

- Pour vous, çà ne coûtera rien !

Quatre poitrines exhalent quatre soupirs consternés. Le scribe se redresse fièrement :

- Les amis ne paient pas.

- Je refuse, dit Isaac. Je suis ton ami, mais je paierai.

- Non ! dit le scribe.

- J'insiste, dit Madame Sarah.

- Nous insistons, murmure Abou Zeid.

- Il te donnera cent livres seulement, murmure Abdel Hamid.

- Non, deux cents ! proteste le Hag à basse, tu oublies la donation de la Mosquée.

Mais Gamal el Din est catégorique :

- Je refuse. N'insistez pas. Je ne prendrai rien.

- Dans ce cas, dit généreusement Isaac, je remettrai cent livres au Hag, pour la mosquée

d'Attarine.

- Merci, balbutie le Hag.

- Et moi, annonce Madame Sarah, je remettrai cent livres aux fiancés pour leur corbeille de noces !

- J'ai ma dot ! s'écrie Sohad.

- Mais oui ! disent ensemble Isaac et Madame Sarah, nous vous devons bien ça pour vos bontés.

- Demain, promet le Scribe, vous aurez vos laissez-passer, deux chefs-d'oeuvre !

- Et après-demain, dit Madame Sarah, nous partirons.

- Hélas ! conclut Gamal el Din, parlant pour tous, vous partirez et nous vous regretterons !

 

 

EPILOGUE

 

Depuis bientôt un an en Israël, Isaac et Madame Sarah parlent souvent nostalgiquement de l'Egypte et de leurs amis.

Isaac ne travaille pas la Terre Promise car il a monté une très grosse affaire d'imprimerie. Il exporte dans le monde entier les Evangiles traduits en Hébreu. On raconte que le pape lui-même les conserve comme livre de chevet.

Pendant ce temps, les réunions continuent au café Abdallah, rue Attarine, à Alexandrie.

La dernière en date s'est tenue ce matin seulement. En voici quelques extraits :

- Ca y est, mes amis ! annonce l'oncle Mohammed, jubilant, je pars la semaine prochaine !

- Où tu pars ? demande Abou Zeid, renfrogné.

- A la Mecque. J'ai traité hier soir une affaire importante à la gare du Caire.

- Cette fois-ci, ton client est honnête ? demande Aly Zeidan.

- Jugez ! dit l'oncle Mohammed en étalant fastueusement sur la table des liasses de billets de banque.

- Il faut croire dans la nature humaine, dit sentencieusement le Hag Ahmed.

- Tu me prêtes cent livres ? demande Abou Zeid.

- Ayou ! mon neveu ! Tu as perdu la raison ? dit l'oncle en enfouissant précipitamment l'argent dans sa poche. D'abord, je ne dispose pas d'une pareille somme. Ensuite, si je l'avais, je ne te la prêterais pas.

- C'est pour mon magasin, explique timidement Abou Zeid. Moi aussi, je veux traiter des affaires.

- Quel magasin, homme ?

- Un salon de coiffure où Abdel Hamid pourra travailler.

- Et toi ? Qu'est-ce que tu feras dans cette affaire ,

- Je tiendrai la caisse, dit Abou Zeid.

Tandis que tout le monde s'esclaffe, un inconnu entre dans le café, s'installe à côté de nos amis et commande :

- Un thé, je veux !

Puis il s'incline poliment et annonce :

- Hagop Hagopian !

- Qui c'est celui-là ? murmure Aly Mansour, médusé.

L'inconnu s'incline de nouveau :

- Hagop Hagopian.

Et il ajoute amicalement :

- Nouveau cordonnier, je suis. Beau magasin, j'ai, rue Attarine.

- Au café Abdallah, ta première visite, Monsieur ? demande l'oncle Mohammed en utilisant

involontairement le parler des Arméniens d'Egypte.

- Oui, première fois, répond aimablement l'inconnu.

Le visage de l'oncle se plisse de rides débonnaires. Montrant discrètement l'Arménien, il murmure à Abou Zeid :

- Voilà ton salon de coiffure !

Et, dans un souffle, il chuchote :

- Tu penses que Zeinab pourra nous organiser un souper pour ce soir ?

C'est Gomaa, le balayeur qui répond :

-Vous m'invitez ?

Avec son visage suppliant et la morve qui lui coule du nez, il présente, en vérité, un tableau touchant :

- Pourquoi pas ? dit l'oncle Mohammed.

Se penchant ensuite vers l'Arménien, il lui demande cérémonieusement :

- Tu aimes la mélohia, Monsieur ?

Et la réponse figure dans une autre histoire...

 

FIN