Ras el Barr

par Suzanne Ben Avraham née Soued

J'ai eu le plaisir de lire les souvenirs d'Egypte de Moïse Rahmani et D'Albert Oudiz parus dans le bulletin de liaison de décembre 2000, qu' Albert Soued de Paris m'a été aimablement communiquée. J'ai trouvé ces documents superbes tant pour leur authenticité que par les échos nostalgiques qu'ils ont éveillé en moi ! Le désir d'ajouter quelques souvenirs personnels au tableau évocateur de Ras el Barr a été quasi irrésistible car j'y ai pratiquement passé toutes mes vacances d'été, de sept à douze ans.

A la veille des grandes vacances mon père partait seul à Ras el Barr pour procéder à la location de la hutte ou «eshsha», si joliment décrite par M. Oudiz. Quelques semaines plus tard, émue et pleine d'excitation, toute la famille s'engouffrait, dès l'aube, dans un taxi. Un énorme ballot contenant tous les ustensils de cuisine et divers autres objets, avait été soigneusement emballé la veille et expédié par train, accompagné du cuisinier, notre fidèle Abdel Aziz et de la bonne (qui, elle, n'était jamais la même). Commençait alors l'inoubliable voyage à travers la campagne égyptienne, au long des canaux d'irrigation; la halte à Mansourah pour le «foul» du petit déjeuner; l'arrivée à Damiette à la rencontre du fameux ballot et du personnel qui l'accompagnait.

De Damiette le voyage se poursuivait en barque et la descente du Nil se terminait sur les berges de Ras el Barr --Mon souvenir s'estompe quant à la façon dont nos bagages étaient transbahutés jusqu'a la hutte! Car à l'époque il n'y avait aucun traffic de véhicules. Le seul moyen de locomotion consistait en une espèce de trolley sur rails poussés par deux hommes et qui faisait un circuit unique autour de la petite localité. Plus tard il a été remplacé par un trolley-bus à plusieurs wagons et équipé d'un moteur.

A l'époque où nous allions à Ras el Barr (1945-50), on avait déjà installé l'eau courante mais pas encore l'électricité. La ``eshshah'', toujours construite et recontruite la saison suivante en paille, était éclairée par un ``globe'' unique, suspendu au centre de la grande salle. Une sorte d'allumeur de réverbère, muni d'une torche et passant d'une hutte à l'autre, venait allumer tous les soirs.

M. Oudiz a noté la vulnerabilité de la « eshsha » au feu. A chaque saison, comme une sorte de fatalité, deux ou trois incendies au moins se déclaraient. Ils se produisaient en général la nuit. L'on était réveillé par des coups de siflets aussitôt suivis par des appels qui fusaient de toutes parts: «Hariaa --Hariaa» (incendie). Tremblants d'excitation nous sortions de nos lits. Dehors les gens couraient dans tous les sens. Proches ou lointaines, les flammes montaient en crêpitant, engloutissant en un clin d'oeil la malheureuse hutte alors que le ciel se couvrait d'un nuage de fumée qui finissait par se disperser au petit matin -- Et la vie reprenait son cours. Les appels familiers des marchands ambulants ne tardaient guère: d'abord ceux de «locomadès» (espèce de beignets au sirop) et ceux de figues de barbarie. Ils étaient immuablement suivis par les marchands de poissons et les marchands de légumes. Au cours de la journée c'était au tour des vendeurs de glace ou de confiserie de chanter leurs jingles' amusants que nous continuions d'imiter, longtemps encore après avoir quitté l'Egypte.

Merveilleuses vacances --quand hâlée par l'air marin et les pieds nus dans le sable je courais seule vers des mirages que je croyais réels ou allais rejoindre, avec ma soeur et mon frère, d'autres enfants habitués de l'endroit. Nous faisions voler des cerf-volants et n'en finissions pas d'organiser des jeux de société et des jeux de plein air, munis de notre casse-croute favori: «aish shami»(pain rond aplati), à la «doaa» (mélange moulu de sésames, de cacahuètes et de coriandre).

Les activités en famille étaient pourtant celles que je préférais. Celles du matin se déroulaient autour du casino Fouad qui avançait dans la mer sur ses pilotis. Ce légendaire casino (pas moins légendaire que l'hotel Aslan) abritait une foule d'habitués: fanas du tric-trac tirant paisiblement sur leur narguileh ou joueurs de cartes sirotant nonchalamment leur grenadine ou se régalant de «khouchaf» (fruits secs baignant dans un sirop de roses). Le maitre-nageur Sadiq montait les tentes pour la saison (chaque famille avait la sienne) et surveillait nos bains dans cette mer houleuse où l'on risquait constamment la noyade.

Le bord du Nil était réservé par tradition aux promenades d'après-midi. L'air embaumait du jasmin que de jeunes vendeurs nous passaient autour du cou, en généreux colliers.Une file d'hotels, de boutiques et de cafés offraient une halte aux promeneurs et ceux à l'extrémité de ras el Barr, comme le Cécile ou le Beau Rivage, proposaient des thés dansants. A quelques mètres de là l'on débouchait sur la languette (el lessane). Sur la carte de géographie d'Egypte, c'est le point de rencontre entre un bras du Nil et la Méditerranée. Ce qui s'offrait à nos yeux c'était le combat sauvage que livraient les flots du Nil pour tenter de se frayer un passage vers la mer. Cette dernière leur opposait des vagues furieuses qui se déployait de toute leur force pour les en empêcher! Mon père répondait parfois aux sollicitations du batelier Ahmad, grand gaillard aux yeux bleus et à la peau burinée, qui nous emmenait pour une promenade en barque. Parfois à la tombée du jour nous allions déguster au marché une crêpe (fitira). C'était une place circulaire entourée de boutiques populaires toutes enguirlandées. Parfois c'était les fameuses randonnées en voilier, la «foulouka» si familiere au paysage égyptien et qui, dans la matinée, prenait quelquefois la direction de la «guerba», cette insolite plage fluviale si bien décrite par M. Oudiz. Je dois confesser que c'est dans cette eau tranquille et profonde du Nil que j'ai fait mes premières brasses.

Telles étaient mes vacances de Ras el Barr --ou plutôt les lambeaux de souvenirs qui m'en restent! Plus tard, adolescente, j'y suis retournée....mais ce n'était déjà plus le même paysage ! Le «progrès» s'était insinué dans ce coin de terre enchanteur, lentement mais avec entêtement --

Suzanne Ben Avraham née Soued
Née à Heliopolis
Etudes primaires et secondaires au Lycée Franco-Egyptien d'Héliopolis
Quitte définitivement l'Egypte en 1957 à l'âge de 19 ans
Etudes supérieures à l'Université de Paris
Diplômes de Psychologie industrielle et de Psychologie sociale de l'Institut de Psychologie de Paris en 1963
En 1965 réalise définitivement aliya en Israël
Mariée et mère de deux enfants, occupe depuis 26 ans un poste d'Etudes et de Recherches dans un Centre de Conseil Professionnel à Tel-Aviv