Au temps où une livre était une livre et un homme était un homme

J'ai la nostalgie de l'Egypte où il faisait si bon vivre lorsque j'étais enfant. J'ai la nostalgie de cette Egypte de mon enfance - je suis né en 1944 - où la vie juive battait son plein, où les relations entre gens de la rue semblaient, à mes yeux de bambin,  cordiales et fraternelles où, comme le disait mon regretté père, une livre était un livre et un homme était un homme.

Mes souvenirs d'Egypte ? D'abord le bruit. Incantation du muezzin de la mosquée d'en face (il y a toujours une mosquée en face !) convoquant à la prière, appel du chiffonnier : robabekia, robabekia , vieilleries, vieilleries, cris des divers vendeurs, rétameurs, aiguiseurs de couteaux, glapissement assourdissant des voitures et taxis faisant jouer leur klaxon à qui mieux mieux, crissement des rails du tram dans une envolée d'étincelles. Confidences de ménagères se parlant par la fenêtre, hurlements des enfants jouant à la kora, à la balle dans les rues et dans les cours d'immeubles .

Ensuite les odeurs. Odeurs enivrantes des fruits saisonniers : mangues, oranges, figues, pommes, goafas, goyaves et eshtas, corassol divers. Des dattes, les rouges, un peu sures, les jaunes et les noires, dégoulinantes, fondantes, sirupeuses comme le miel. Des grenades écarlates, éclatantes de douceur, du batikh, de la pastèque regorgeant de fraîcheur dégustée fraîche avec du fromage blanc salé. Et des jus. Ah les jus. Jus de réglisse (vous souvenez-vous du tintement fait par le vendeur du eer e souss cognant son gobelet de fer blanc sur le cuivre de son récipient porté à la taille), jus épais de mangue, et jus de canne à sucre dégusté encore chaud tout droit coulant du pressoir.

Pour finir la lumière. Un peu crue, un peu trouble, un peu blanche : le soleil cogne fort. A cause de la chaleur, les immeubles, les voitures et les gens dansent au loin. Mirage sans cesse répété.

J'ai la nostalgie de nos synagogues. Nous fréquentions la Abraham Betesh d'Heliopolis. Je me souviens de sa cour intérieure durant les fêtes de Rosh Hashana. Les discussions allaient bon train. Après l'office, à grand congratulations de Kol sana wenta tayeb, l'échange de voeux de bonne année, nous allions au café. Les adultes en prenaient un zibib (ils nous en versaient quelques gouttes sur la soucoupe que nous dégustions en souhaitant grandir vite pour siroter à notre tour ces délicieux breuvages, les enfants une Spahi ou un Pepsi, le Coca, vendu en Israël, étant interdit. Les mézés couvraient la table, l'apéritif tournant en repas pantagruélique.

Rituel immuable, nous nous rendions, Papa et moi, ma menotte enserrée dans sa forte main toute de tendresse , le matin vers dix heures, chez Mansourah, manger notre foul dominical, entre hommes. Mais quel foul ! Avec des oeufs durs et de la salade. Et des torchis comme s'il en pleuvait. Papa prenait une bière et m'autorisait à tremper mes lèvres dans cette boisson de grande personne. Nous continuions avec un peu de taamia et quelques baklawa et konafa. Nous allions ensuite chercher les journaux parisiens hebdomadaires de mes parents : Ici-Paris et France-Dimanche. Ah ! que ne donnerais-je pour revivre un de ces dimanches.

1948. La vie bascule. Je me souviens du black-out et des sirènes assourdissantes. Nous devions mettre d'épaisses tentures bleues aux fenêtres et éteindre les lumières en cas d'alerte. Malheur si un rayon lumineux trouait la nuit : tafi el nou, yahudi, ibn kalb, éteins la lumière, Juifs, fils de chien !

Avril 1956 : une dernière halte chez Mansourah en chemin pour Almaza, l'aéroport du Caire (un décollage et un atterrissage toutes les trois minutes me dit Maman). Le soir est tombé depuis longtemps, il est neuf heures. Nous achetons un sandwich de foul et un de taamia. Ma mère me dit d'une voix sourde, les yeux perlés : « Mange Moïsicco, nous ne savons pas quand nous pourrons en remanger encore ». Notre avion décolle vers minuit pour le Congo, pour une nouvelle vie. Nous avons encore de la chance par rapport à notre famille, à nos amis qui restent: ils seront jetés dehors après Suez. Mais il reste une déchirure définitive, une plaie béante qui ne cicatrisera jamais entièrement.

2000. Les synagogues sont désertes. Mansourah vit à Brooklyn : sa cuisine a conquis les Américains. Le Caire est passé de deux millions d'habitants à près de quinze. On a éradiqué la mémoire juive ; elle ne subsiste encore que chez quelques vieux, de ci, de là. Le har-t- el yahud ne vit plus. De ces cinq oratoires, seul Beth Moshé, la maison du Rambam attend d'être restaurée depuis des années. Les Juifs d'Egypte, une poignée, agonisent. Une livre n'est plus une livre, un homme n'est plus un homme, l'Egypte d'aujourd'hui a extirpé ma mémoire, notre mémoire. Elle ne subsiste que chez quelques irréductibles mélancoliques.

Egypte, j'ai ta nostalgie. Celle de mon enfance et du bonheur. Celle du temps où une livre était une livre et un homme était un homme.

Moïse Rahmani