Parashot veH'agim

Parashat Vaet'Hanan - Shabbat 11 av 5762 - 20/07/2002


Courtoisie de Keren Kayemeth Le'Israel
Commentée par Rav Alexandre Carlebach

PARASHAT VAET'HANAN

Désolation de Moshé aux portes de la Terre promise

Rav Alexandre Carlebach

Dialogue de Moshé avec D.ieu

La vie de Moshé constitue l'un des thèmes classiques de la littérature mondiale. Nombreux sont les auteurs, juifs ou non, qui ont été attirés par lui et qui ont entrepris d'écrire sur ce sujet des biographies, des études, des poèmes et même des romans. Il y a maintenant plus de deux mille ans que le monde reste fasciné par la personnalité et la vie du père des prophètes.

Mais aucun d'entre eux n'a jugé utile de consacrer, ne serait-ce qu'un passage, à l'épisode aussi dramatique que tragique décrit par Moshé lui-même, à savoir son dialogue avec D.ieu, sa dernière tentative pour faire annuler l'interdiction de pénétrer dans la Terre promise : " Et j'ai imploré le Seigneur en disant ?laisse-moi entrer et voir ce bon pays qui se trouve au-delà du Jourdain " ( Deutéronome 3:23-25 ).

Nos maîtres se sont évidemment penchés sur chacun des mots de ces versets et notamment sur le contenu des paroles de Moshé, dont chacune sollicite l'exégèse.

Il ne nous appartient pas de discuter ici de la question fondamentale de savoir quelle a été, en définitive, la faute de ce grand meneur du peuple d'Israël, faute d'une telle gravité qu'elle entraîna pour lui la fermeture des portes du pays. Les plus grands commentateurs et les penseurs les plus éminents ont à ce sujet des opinions divergentes. C'est le cas, notamment de Maïmonide et de Na'hmanide qui sont aussi divisés sur la faute que sur sa sanction. Et n'oublions d'écouter aussi la voix de la Agadda qui s'exprime ainsi :

Après la première révélation de D.ieu à Moshé, dans le Buisson ardent, à la suite d'une longue discussion où ce dernier tente d'échapper à la lourde mission dont D.ieu veut le charger, Moshé, à bout d'arguments dit les mots suivants ( Exode 4:13 ) : " Envoie donc qui tu voudras !". Sur quoi, D.ieu entre dans une grande colère. Après l'échec de sa première mission auprès de Pharaon, Moshé dit à D.ieu : "Pourquoi fais- tu tant de mal à ce peuple, et pourquoi m'as-tu envoyé?Tu n'as finalement pas sauvé ton peuple " ( ibidem 5:22-23 ). D.ieu lui répond alors : " Maintenant tu vas voir ce que je ferai à Pharaon " ( ibidem 6:1). Sur ce verset nos maîtres donnent ( dans le traité Sanhédrin, p.111 ) le commentaire suivant : " Tu verras ce qui se passera dans la guerre contre Pharaon, mais ce qui se passera dans la guerre contre les trente et un rois, cela tu ne le verras pas !" Autrement dit, le verdict était déjà tombé à ce moment- là. Comme il est dit dans Bera'hot 7 : " Lorsque j'ai exprimé mon désir tu as refusé, maintenant que tu exprimes ton désir, c'est à mon tour de refuser !". C'est ainsi que D.ieu répondit à la prière de Moshé.

Pour aller au fond du problème, on peut soutenir que, par la force des choses, celui qui avait sauvé le peuple juif des griffes de l'Égypte et qui avait été à leur tête pendant les quarante années d'errance dans le désert, n'était pas d'emblée celui qui saurait s'adapter aux tâches et aux défis de la conquête du pays de Canaan et à son partage.

Les supplications

Moshé connaissait bien la différence entre la guerre contre Pharaon et la guerre de conquête contre les 31 rois. Il était également conscient de son échec lors de l'épisode des "eaux de Mara " - et pourtant il ne renonça pas à espérer. Arrivé aux portes de la " Bonne terre " il fit un suprême effort pour toucher le coeur de ce D.ieu dont il avait toujours chanté les mérites : " le Miséricordieux " , "Celui qui est lent à se mettre en colère et qui est plein de mansuétude " "Celui qui penche du côté du pardon " ( traité Rosh Hashana 17a). Moshé lui adresse une dernière supplication. Rashi, citant le midrash Sifri, énumère les dix termes qu'emploie l'homme pour atteindre le coeur de son Créateur. Le texte, ici utilise "'hinoun" qui viendrait de "'hinam" gratuitement : celui qui prie demande que D.ieu accède à sa demande "gratuitement " sans contrepartie. Moshé ne fait pas allusion aux mérites qu'ils s'est acquis jusqu'ici, il ne parle pas de son dévouement sans limites au service de son peuples pendant de si longues années. Il n'a d'ailleurs, jusqu'à présent, jamais prié pour soi mais toujours en faveur de son peuple. C'est donc la première fois qu'il suppplie ( mit'hanen), et qu'il dépose devant le trône divin une prière qui le concerne si intimement. La forme doublée du terme hébreu mit'hanen se rapproche grammaticalement de mitpalel . Le rabbin Shimshon Raphaël Hirsh considère que le mot mitpalel sous-entend un jugement de l'homme par soi-même. Avant que l'homme ne se lance dans la prière, qu'il émette les souhaits qu'il voudrait voir se réaliser, il lui faut préalablement faire un retour en soi, et se constituer en juge de ses propres actions. Il en va de même de celui qui supplie ( mit'hanen ) : il lui faut être arrivé à une certaine paix intérieure, il doit être convaincu de mériter ce qu'il souhaite et considérer que la prière qu'il va dire a de bonnes raisons d'être exaucée par le Saint, béni soit-Il. Néanmoins ce ne sont pas sur ses "mérites " que repose la supplication de Moshé et il ne fait aucune allusion à des droits qui lui reviendraient. Il s'agit d'un verdict, d'une sentence prononcée par le Ciel, et la seule issue possible c'est d'implorer la grâce du Juge suprême.

" Laisse-moi passer pour que je voie cette bonne terre ". Rabbi Simlaï explique : " Et pourquoi donc Moshé tenait-il tant à pénétrer dans le pays ? Avait-il un telle envie de manger les fruits du pays d'Israël et de s'en rassasier ? " (Sota 14a) C'est la question que posent les commentateurs : " il est bien connu qu'au cours de la triple bénédiction ( appelée aussi " dernière bénédiction " et que l'on prononce après avoir consommé vin, fruits ou pâtisseries dans un cadre moins formel qu'un vrai repas ) nous disons : " [ Sois remercié ] aussi pour la bonne et ample terre que tu as voulu faire hériter à nos pères pour qu'ils mangent de ses fruits et se rassasient de sa bonté ". La réponse est fort simple, mais ce qui correspond au souhait du simple particulier, ce qui est considéré par le juif comme l'exécution d'un commandement, ne peut en aucune façon s'appliquer à Moshé.

Âgé de cent vingt ans, ayant été investi de la prophétie et d'une sainteté sans pareille, Moshé n'est certainement pas celui qui est attiré vers le pays d'Israël par la perspective de s'y rassasier de fruits. Nos sages disent qu'atteindre le degré suprême de l'élévation, celui de la "Crainte de D.ieu " était pour Moshé "chose facile" ( Bera'hot 33). Le désir de Moshé d'entrer dans le pays, ajoute Rabbi Simlaï, provenait en réalité de son soucis de pouvoir y appliquer les " commandements liés à la terre d'Israël " . Mais il ne peut s'agir que d'une explication partielle, car Moshé voulait aussi avoir le mérite de la voir de près, cette terre que D.ieu lui avait décrite, lors du Buisson ardent, comme "une bonne terre, une terre de torrents d'eau " ( Deutéronome 8:7-10) et jusqu'à présent il n'avait pu la deviner qu'à travers une vision prophétique.

Selon un midrash tanaïm sur Deutéronome 3:25, Moshé aurait soutenu pour sa défense : " Ce pays dont j'ai chanté les louanges aux yeux d'Israël sans même l'avoir vu, je n'aurai donc jamais le mérite de le contempler de mes yeux ? " On peut également lire à ce sujet le commentaire de Rabbenou Be'hayye, celui de Sforno ( " Je voudrais tant la voir de mes yeux pour pouvoir la bénir " ) et celui de Ramban ( " Car cette terre m'est particulièrement chère " ).

Ne pas désespérer

Seul le cours étroit du Jourdain, " une bande de 50 coudées?" sépare Moshé du pays où il aimerait tant pénétrer ( Voyez dans Sifri, Deutéronome 20:27) . D'ailleurs si on lui refuse d'y arriver par la terre, pourquoi n'y entrerait-t-il pas par dessous, au moyen d'un passage sous terrain ? Il est près à renoncer à son rang et à se présenter non pas comme un roi, un prince, un meneur d'hommes, mais comme un simple particulier.

De nombreux nouveaux immigrants ont, eux-aussi, comme Moshé, renoncé au statut souvent prestigieux dont ils disposaient dans leur pays, et se contentent de situations modestes pour pouvoir, en contrepartie, avoir le droit de vivre en Israël. Moshé était même prêt à se contenter d'un séjour de deux ou trois ans seulement, l'essentiel étant d'avoir réellement habité le pays. Et si sa demande de pénétrer vivant dans le pays n'était pas exaucée, qu'au moins ses ossements puissent être enterrés en terre sainte, comme ce fut le cas pour ceux de Joseph.

C'est ainsi que nos maîtres expliquent et interprètent, dans le Midrash et dans la Agadda, la supplication de Moshé : " Permets-moi de traverser et de voir ce bon pays ".

Moshé voulait voir le pays, selon le verset " Et que nos yeux puissent englober ?". Car on ne peut comparer ce que l'on voit à ce dont on a entendu parler. Il se languissait de la beauté d'Erets Israël; de ses collines, de ses montagnes, de ses cours d'eau. Il aspirait à voir tout arbre beau à voir et bon à manger qui se trouvait dans ce nouveau paradis - aspiration qui lui était commune avec tous les habitants actuels de ce pays, avec tous les membres de l'alliance d'Israël. Moshé voulait voir "cette bonne montagne " à savoir le mont Moria, sanctifié depuis les jours des patriarches et peut- être même depuis les six jours de la Création, ce mont sur lequel allait être construit le Premier Temple, puis le Second, l'endroit choisi par D.ieu pour y résider. Il voulait; de ses propres yeux, voir tout le pays. Il est vrai qu'il pu voir, à la fin de ses jours, le panorama depuis la tête du Pisga, mais comment comparer cela à la vue de près, sur le terrain. Ce dont Moshé rêvait plus que tout c'était de bénéficier de l'atmosphère d'Erets Israël, qui n'a pas de pareil.

Tout en sachant qu'il n'y a presque aucun espoir que sa prière soit entendue, il n'en supplie pas moins. Il ne cherche même pas à cacher sa honte, mais il prend le peuple à témoin de tous ses efforts, de ses supplications - et de son échec.

Il faut que les enfants d'Israël de toutes les époques sachent et se souviennent que leur Maître et leur meneur n'a jamais renoncé, jusqu'au bout, à réclamer son droit à entrer dans le pays d'Israël. Qu'ils en tirent la leçon, qu'ils sachent qu'il est interdit de renoncer, que leur aspiration à venir dans le pays soit à l'image de celle de Moshé.

Ce n'est pas par hasard que la parasha "Vaet'hanan" est lue le shabbat "Na'hamou", le shabbat de la consolation, et que le texte de la haftara reprend, lui aussi, les thèmes de consolation, de libération de l'esclavage et du retour vers le pays sacré.

Le premier "Refusenik"

Pr. Pin'has Péli, z"l.

" Et j'ai alors supplié le Seigneur en disant :
Seigneur D.ieu, tu as commencé à faire voir à ton serviteur
ta grandeur et la puissance de ta main?
Fais-donc que je puisse passez et voir la bonne terre
qui se trouve de l'autre côté du Jourdain.
Cette bonne montagne et le Liban. "
(Deutéronome 3:23-25 )

La requête est rejetée

Selon nos maîtres, les versets ci-dessus ne représentent qu'une partie des paroles prononcées par Moshé pour tenter de faire lever l'interdiction pour lui de pénétrer dans le pays. En réalité, Moshé énuméra une longue suite d'arguments destinés à justifier sa requête. Et pourtant il n'obtint pas satisfaction. C'est donc, en quelque sorte, le premier "refusnik". Et il semble qu'il y a toujours eu, depuis cette époque, des Juifs qui voulaient de tout leur coeur venir s'établir en Israël mais qui n'y sont pas arrivés.

Il ne serait pas raisonnable de vouloir pousser trop loin la comparaison entre Moshé et les refusniks actuels : mais ils ont en commun un coeur brisé et une profonde détresse de ne pouvoir réussir à accomplir le rêve de leur vie - l'entrée dans le pays d'Israël.

Les maîtres du midrash ont beaucoup réfléchi à cette scène dramatique. Ils ont essayé d'imaginer les pensées de Moshé devant la porte irrémédiablement close, et c'est pourquoi ils se sont penchés sur les mots qu'il employa en intercédant auprès de D.ieu et sur les arguments qu'il avança pour défendre sa cause. Ils ont d'ailleurs relevé également les contre-arguments du Saint, béni soit-Il, aux moyens desquels Il tenta de convaincre son fidèle serviteur : il appartenait au meneur d'accepter de mourir à la croisée des chemins, laissant s'installer à sa place un autre modèle de commandement dont le peuple allait avoir besoin au moment de quitter les pérégrinations du désert pour aborder un autre objectif - la conquête du pays et l'installation des tribus.

Le Midrash rapporte que Moshé aurait commencé sa longue requête en disant : " Maître du Monde ! Qui, comme toi, connais les fatigues et la peine que je me suis données pour faire d'Israël un peuple qui soit digne de ton héritage. J'ai tant souffert à leurs côtés et je ne serais pas avec eux dans la joie? "

En demandant justice, Moshé avance des arguments qu'il tire des commandements de D.ieu lui-même. " Vois, en appliquant conte moi cet interdiction de pénétrer dans la terre promise, tu tourne ta Tora en ridicule, car n'y est-il pas dit " tu donneras son salaire à l'ouvrier journalier " ? C'est donc là la récompense de quarante années de loyaux services aux cours desquels j'ai transformé tes fils en un peuple sacré et fidèle ?"

Moshé cherche également à éveiller la pitié sur son propre sort, lui qui a servi le peuple toute sa vie. " Combien de livres j'aurais encore voulu lire ou écrire, combien d'idées sont encore prêtes dans ma tête que j'envisageais d'appliquer après notre arrivée dans le pays. Et maintenant tu viens me dire que mon temps est épuisé ? "

Moshé, l'homme de D.ieu, le fidèle berger, refuse, à notre grande surprise, d'accepter sans discussion la décision divine. Il fait tous les efforts possibles pour faire annuler, ou tout au moins remettre à plus tard l'ordre divin d'aller rejoindre ses pères. La raison essentielle en est son brûlant désir de mettre le pied sur la Terre promise, même si ce n'est pas pour y rester mais seulement comme un touriste qui ne fait que passer. " Je te supplie de me laisser passer et voir cette bonne terre ". Et pourtant, sa requête est rejetée.

Réalisation de l'espoir

Une belle histoire 'hassidique, relativement peu connue, raconte que le Baal Shem Tov partit un jour pour un de ses fréquents voyages au Ciel. Mais cette fois-ci on lui fit une proposition aussi exceptionnelle qu'inattendue. On lui accordait le droit de rester là pour toute l'éternité, le dispensant ainsi d'avoir à traverser les affres de la mort. Frappé tout d'abord d'étonnement, le Baal Shem Tov se mit à réfléchir et se décida finalement à refuser la proposition qu'on lui faisait. Voici ce qu'il dit : " J'aurais beaucoup voulu pouvoir commencer tout de suite à bénéficier de la vie éternelle. Mais si je m'y décidais, ce serait renoncer à accomplir le grand projet qui palpite encore dans mon coeur, à savoir faire mon alya en Erets Israël ".

Malgré tous les efforts de Moshé, D.ieu refuse de modifier sa sentence. A chaque génération son leader, dit-il à Moshé. Quant à lui, Moshé, il faut qu'il repose là où dort sa génération. Le berger se doit de rester avec son troupeau, et c'est pourquoi même ses restes ne pourront pas êtres transportés dans le pays de ses rêves. Lorsque Moshé demande pourquoi son sort doit être plus sévère que celui de Joseph dont les ossements ont été enterrés en terre sainte, il reçoit une réponse sans appel : alors que Joseph se trouvait confronté avec un monde étranger, il s'est vanté très haut d'appartenir à son peuple et à son pays, et cela lui valu le mérite d'y être enterré. Mais Moshé, lui, qui avait renié son pays, n'allait pas pouvoir y entrer.

Où voyons-nous que Joseph ait revendiqué son appartenance au pays alors qu'il n'en a pas été de même de Moshé ? Le midrash Bereshit Rabba ( 2,8) rapporte l'histoire suivante, tirée de Bereshit 39:14 : " Au moment où la femme de Putiphar se mit à crier :" Voyez ! On nous a amené un homme hébreu pour qu'il se joue de nous !?" Joseph ne fait rien pour nier son appartenance au peuple juif. Bien plus, parlant de soi- même, Joseph dit textuellement : " J'ai été kidnappé du pays des Hébreux " ( Bereshit 40:15 ).

Pour ce qui est de Moshé, lorsque les filles de Ythro disent à leur père : "Et voici, un Egyptien nous a sauvé de la main des bergers " ( Exode 2:19 ) il ne rectifie pas leur erreur. Il ne voyait apparemment aucun inconvénient à se faire passer aux yeux de ces demoiselle pour " un prince égyptien libérateur " et il ne se presse pas pour révéler qu'il est, en réalité, un hébreu.

Cet incident, qui semble n'avoir qu'une importance secondaire, a cependant été retenu au moment de la prise de décision sur l'entrée de Moshé en Israël. Un homme n'a pas le droit de cacher son identité nationale quand il lui convient et espérer, néanmoins, participer à part entière à la grande fête de l'accomplissement du grand projet. Il en va ainsi, même lorsqu'il s'agit d'une personnalité aussi éminente que celle de notre maître Moshé, sauveur d'Israël. -

 

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