Ainsi en est-il d'ailleurs de toutes les judéo-langues: la première apparaît par souci pédagogique, la seconde dans le cas où un accident de l'histoire se produit: le plus souvent une séparation d'avec le peuple-hôte (souvent hostile) qui entraîne une ghettoïsation mais aussi l'expulsion et les migrations qui s'ensuivent. Judéo-allemand et judéo-espagnol ont eu des destins parallèles: expulsions, migrations, avec d'une part le maintien de la langue pédagogique calque: humech taytch et ladino, et d'autre part de la langue vernaculaire en son état ancien. D'où l'archaïcité qui les caractérise. Yidiche et judéo-espagnol sont en quelque sorte des musées vivants des langues d'origine, tout comme le français du Canada l'est du français des XVIème et XVIIème siècles.
L'une et l'autre donneront naissance à une vaste littérature à la fois liturgique et vernaculaire, le judéo-espagnol s'étranglant toutefois dans le carcan d'une gallomanie galopante dès la fin du XIXème siècle. Alors déjà, les philologues se pencheront sur ces deux langues qui témoignent d'histoires, d'us et de coutumes parallèles. L'une et l'autre seront aussi frappées par la Choa, le génocide et en sortiront exsangues, orphelines des centres-symboles que furent d'une part Vilna, d'autre part Salonique. L'une et l'autre seront l'objet de nostalgies actives, désireuses de renaissance et de sauvegarde de ce qui fut sur le point de disparaître à jamais. D'où, dans le monde entier, la multiplication de centres et associations cherchant à recueillir et à réactiver ces langues et cultures en péril. La réussite est telle qu'elles sont enseignées aujourd'hui dans maintes universités d'Europe et du monde, que livres, disques et vidéos les concernant abondent. Une volonté les anime: faire en sorte que le génocide physique ne s'accompagne point du génocide culturel.
Oui, ces deux langues, ces deux cultures, ces deux Weltanschauungen survivent et ressucitent des cendres de l'histoire tragique d'une Europe bientôt unie et en quête de ses valeurs, d'une Europe pluriculturelle et pluriethnique, d'une Europe ainsi enrichie, apaisée et porteuse de paix.
Nathan Weinstock et Haïm Vidal Sephiha