Sang mêlé ou ton fils Léopold

 

 

Albert Russo : Sang mêlé ou ton fils Léopold

Paris, Ginkgo éditeur, 2007
diffusion Sodis, groupe Gallimard



Le livre débute par un poème, exergue mise par l’écrivain. Mots qui battent au rythme de « sang mêlé », refrain lancinant pour un hymne au métissage et à la condamnation du racisme. « De race, il n’y a point . » Racistes, soyez damnés !


L’ouvrage s’ouvre sur la fin, le retour aux Etats-Unis, dans la banlieue de Baltimore : le « fils Léopold » marié, est devenu père, la boucle est bouclée !
Puis la pellicule est déroulée chronologiquement. Le lecteur part en voyage, il se rend en Afrique et son chemin(ement) est jalonné d’étapes successives telles des poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres, poupées gigognes .


Léopold K. Wilson, alias Kitoko Léo, jeune mulâtre, ce “café-au-lait” né africain sur une terre africaine (le Congo belge) est adopté par Harry Wilson, américain originaire de Baltimore, par un ‘muzungu’ (homme blanc). L’écriture d’Albert Russo est illustrée d’expressions kiswahilies qui apportent au livre une note authentique. Notre auteur, lui-même, né au Congo belge, cet amoureux de l’Afrique, connaît bien ce pays .


Tout d’abord on sait peu de choses de cet américain installé à Elisabethville. Puis, petit à petit, des pans de son existence nous sont révélés. Sa mère est morte en couches après lui avoir donné naissance, son père l’ayant accusé d’en être la cause . Harry l’enfant maudit, le fils de Suzan (décédée) et le frère de Clara, la sœur protectrice, est élevé dans un milieu ségrégé .


Qui est donc Harry Wilson ? Une zone d’ombre , telle une peau de chagrin qui diminue au fur et à mesure que l’histoire se déroule, que le lecteur poursuit sa lecture, disparaît peu à peu .


Ce père mystérieux de près de 40 ans, qui adopta un petit métis de 2 ans, semble cacher un secret en son sein. Le narrateur, le jeune Léopold, est donc élevé par son père, « sans femme et sans famille » et Mama Malkia, sa mère nourricière, congolaise, entrée au service de son père. C’est un métis, à demi congolais « qui naît africain » (p. 107) .


Léopold narre sa propre histoire, son enfance, son éducation, les doux souvenirs de sa scolarité à l’école des sœurs, lui, le seul métis entouré de « ces chères petites têtes blondes », le collège où l’environnement est peu rassurant pour un petit garçon de 6 ans. Il fait sa première expérience du racisme et de la méchanceté humaine. C’est ainsi qu’il apprend qu’il n’a « ni vrai père ni vrai mère[…] et qu’il est à moitié noir . » (p. 22). C’est aussi dans ces lieux que se nouent ses premières amitiés, amitiés « arcs-en-ciel » et multiconfessionnelles .
Interrogations et questionnements de l’enfant à propos de son père et de son passé auxquels le père ne répond pas. Silences. Interrogations et questionnements qui taraudent et tarauderont longtemps notre héros. Quels sont ces secrets détenus par son père ? Pourquoi cette installation en Afrique ? Que cache-t-elle ? Les zones d’ombres mettront du temps à se dissiper. C’est bien plus tard que Léopold apprendra l’homosexualité de son père ainsi que l’existence de John Maxwell, le missionnaire, le premier amant de son père tué dans la bataille de Normandie . Et c’est bien plus tard encore qu’il fera la connaissance de ses autres compagnons. Cette homosexualité sera admise et comprise.


Albert Russo nous propose une œuvre visuelle mais aussi sensuelle: odeurs et parfums, sens et sensations, bruits et sons; l’odeur de la pluie, de la latérite; le parfum des fleurs et leurs couleurs vives ainsi que celles des plantes; les paysages harmonieux et apaisants .


La seconde partie s’ouvre sur des considérations humanistes de la part, cette fois-ci, de Harry Wilson, le     « père de Léopold ». Il s’agit d’un hymne à l’être humain. Il loue le brassage, le métissage qui feront progresser l’humanité mais constate que les hommes ne semblent pas encore prêts à l’accepter.

 

Puis retour en arrière. Nous sommes en 1938, Harry Wilson s’installe à Elisabethville. Là encore notre auteur insiste sur « […] les sons et les odeurs d’Afrique qui ont un effet grisant […]exhalaisons végétales[…] débauche de senteurs qui emplit toute l’atmosphère […] la stridulation des criquets, le coassement des crapauds-buffles […] (p.116)


Bien vite éclate la seconde guerre mondiale au cours de laquelle l’amant de Harry se fait tuer en Normandie. Cette mort et cette guerre le culpabilisent, il se trouve en Afrique où il mène une vie confortable alors que l’on se bat en Europe mais il se sent libéré de l’autoritarisme, de la tyrannie exercés sur lui par son père qui l’accusait sans cesse d’avoir tué sa mère.


Il nous conte sa vie en Afrique, sa vie privée, ses amours, la vie de son fils Léopold. Il relate les premiers signes d’agitation (fermentation d’émeutes), les rébellions qui secouent le pays, signes prémonitoires de révoltes à venir: premières lézardes, premières fissures.


Albert Russo dépeint deux Afriques, « celle de la savane et celle créée par les Européens »(p.184), la société coloniale. Il sait dire, il sait montrer. Il connaît l’art de la précision, du détail. Il nous fait pénétrer au cœur d’une Afrique qui n’est plus.


Merci à lui pour cette belle œuvre .

 

Brigitte Gabbaï


Extrait de la Préface de Martin Tucker, auteur de plus de 20 volumes de critique littéraire, et biographe de Joseph Conrad et de Sam Shepard, entre autres, pour la version américaine de l'auteur.


"L'oeuvre d'Albert Russo possède des qualités remarquables. SANG MÊLÉ ou TON FILS LÉOPOLD (publié aux Editions du Griot et chez France Loisirs, à Paris, chez Domhan Books, à New York), et ECLIPSE SUR LE LAC TANGANYIKA (publié par Le Nouvel Athanor, à Paris, Element Uitgevers, en Hollande, et Domhan Books, à New York) se distinguent par une observation précise et subtile de l'histoire de l'Afrique Centrale de la moitié du 20e siècle. En cela, ses romans africains s'apparentent aux ouvrages de V.S.NAIPAUL (Prix Nobel de Littérature 2001), et en particulier à son roman 'A Bend in the River'. Cette période n'existe plus, car l'histoire suit son cours et de nouvelles pages se tournent sous nos yeux. Comme son prédécesseur, Naipaul, Albert Russo a su rendre avec acuité les comportements de ses colonialistes européens, aussi bien que de ses politiciens noirs, qu'ils aient des opinions modérées ou extrêmes, peignant un portrait saisissant et toujours actuel du jeune volontaire occidental, naïf et féru de généreuses ntentions. Cette naïveté est peut-être l'une des constantes de l'histoire, quelle que soit son évolution. Comme Naipaul, Russo décrit ses personnages avec compassion, dans la satire, mais à l’opposé de son confrère Britannique, Albert Russo suggère que la bonté, l'idéalisme et la décence sont des qualités qui demeurent à la portée des hommes, au travers de toutes les vicissitudes. Alors que leurs racines plongent dans un passé récent, SANG MÊLÉ et ECLIPSE SUR LE LAC TANGANYIKA ont une portée indéniable sur notre époque contemporaine."


 


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