NOTES DE LECTURE ...…

Esteban Buch   Le cas Schoenberg      

éd. Gallimard

 

Musicologue et directeur adjoint du « Centre de recherche sur les arts et le langage » Esteban Buch s’est toujours senti concerné par des «cas» musicaux, c’est-à-dire des compositeurs dont le génie cerne non seulement l’époque dans laquelle ils vivent mais les propulse dans les âges futurs si opaques à la plupart de leurs contemporains. D’où l’accueil cruel venu d’un public blessé par l’innovation: on ne connaît que ce qu’on reconnaît! Après Beethoven («La 9e de Beethoven, une histoire politique») voici Schoenberg appelé un «cas» par le critique musical Liebstöckl: terme qui fera long feu à l’instar de l’expression «musique dégénérée» utilisée pour fustiger le compositeur. L’auteur parcourt, œuvre après œuvre, le cheminement d’avant-garde de Schoenberg; il procède à l’analyse musicale de chaque pièce envisagée et en détaille la réception auprès de chacun des nombreux critiques musicaux. Schoenberg, né en 1874 et décédé en 1951, fut combattu et déconsidéré quoique considéré comme quelqu’un d’important. E. Buch nous livre une historique des controverses suscitées par Schoenberg à partir de la création «paisible» du quatuor en ré majeur le 21 décembre 1898 jusqu’au 31 mars 1913, date du «Skandalkonzert» hué par les détracteurs de     Webern et Berg, élèves de Schoenberg devenus aussi justement célèbres que leur professeur. A eux trois, ils auront formé l’Ecole de Vienne! Les détracteurs de Schoenberg le circonscrivent au seul dodécaphonisme (erreur encore véhiculée par certains prétendus spécialistes en 2007 ) et utilisent leur hargne à l’encontre du Juif qu’il est. Gustav Mahler, directeur de l’Opéra de Vienne et cible des mêmes critiques, venait soutenir ses concerts tout en affirmant lui-même ne rien comprendre à cette nouvelle musique.

Les écrits de Schoenberg à l’encontre de ces messieurs les critiques deviendront acerbes à souhait. Quand il les caricature dans les tableaux qu’il peignait, le sarcasme vigoureux qui en émane réjouit l’œil!

E. Buch nomme tous les critiques, les journaux où ils écrivent, les tendances politiques et esthétiques qu’ils véhiculent: nationalisme allemand, méfiance vis-à-vis des compositeurs slaves ou antisémitisme. On a même qualifié la musique de Schoenberg de «Katzenmusik». La presse antisémite englobe dans sa détestation le Quatuor Rosé (écrit Rosenblum) qui s’était rendu célèbre pour la qualité de ses interprétations de la musique classique et a néanmoins tenu à mettre sa réputation en danger en jouant Schoenberg par conviction. En 1908 déjà on lit dans la presse ad hoc: «qu’on en débarrasse les Viennois au moyen d’un voyage sans retour ou d’une douce mort suivie d’une bonne incinération dans un crématorium»!

Schoenberg et aussi quelques critiques juifs auront pu se sauver à temps au moment du nazisme. Après 1945, les détracteurs antérieurs se déclareront fiers d’avoir connu Schoenberg et sa musique. 

 

Ludwig Laher   Dégénérescence de la chair et du cœur   

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni

éd. Actes Sud

 

Prose nue où des rencontres de mots, d’actes narrés factuellement génèrent une ironie issue d’une écriture d’inventaire accentuant la force dénonciatrice. Aussi       révolté contre l’Autriche que son aîné Thomas Bernhard mais en utilisant un ton volontairement bureaucratique, Ludwig Laher, né en 1955 à Linz, docteur ès Lettres anglaises, professeur, scénariste, essayiste, se consacre depuis 1999 à la seule écriture. Son roman, construit à partir de notes prises lors de procès se terminant par des acquittements ou des peines théoriques, relate la mise en chantier à Sankt Pantaleon (Haute Autriche) de «l’assèchement d’une zone marécageuse largement inutile». L’idée naquit en 1939 dans la cervelle du chef de service régional du Front allemand du travail qui obtint l’appui du Gauleiter avant que celui-ci ne l’eût accordé. Le marais se transforme en camp de travail pour les anti-hitlériens récalcitrants ainsi que pour les Tsiganes qui peinent sous la garde de SA s’auto glorifiant de titres ronflants et derrière des barbelés installés très rapidement. Le chef prévient: les travailleurs seront battus mais cela doit rester secret. Il est vrai aussi que la mort survient d’autant plus vite qu’on tue. Le médecin n’a plus qu à constater les décès par «arrêt cardiaque»! Les gardes se nomment «éducateurs» et s’appliquent au sadisme. Certains prisonniers, résistant plus que d’autres aux divers passages à tabac, sont jetés aux chiens dressés à la torture par les gardes. L’auteur raconte sur un ton neutre et volontairement détaché les pratiques du camp dont les SA se réjouissent quoique certaines de leurs initiatives ne soient guère appréciées en haut lieu pour une simple question de rivalité entre SA et SS. Il décrit aussi par le menu les traitements  infligés aux détenus dont les noms transformés sont reconnaissables pour leurs concitoyens. Car les faits rapportés sont vrais. Certes, rien à voir avec Auschwitz mais un même souci de bien fonctionner; une bureaucratie sans faille que l’arrivée des troupes américaines en 1945 ne va pas brouiller puisque les archives bien ordonnées sont brûlées en temps utile.

Quelle belle application des ordres partis de Berlin: au fil des mois et des années, la cruauté des crimes s’affinera en bestialité inventive de la SA, méprisée par la haute          direction. Les Roms «paresseux et asociaux» meurent trop vite dans le camp. Aussi a-t-on pris soin de les acheminer vers le ghetto de Lodz d’où on les enverra à Chelmno.

Après 1945, place à la nouvelle Autriche: on retrouve les mêmes érigeant un monument aux morts.

 

Emile Brami   le manteau de la Vierge   

éd. Fayard

 

Pour son troisième roman, l’auteur revient à la blessure toujours saignante de sa Tunisie sépharade. L’œuvre dont la gestation se nourrit de la présence de la mère de l’auteur, raconte la confession d’une fille à sa mère, fille lesbienne devenue sourde par accident médical tardif survenu en France. Emile Brami, paradoxal et ambigu, amoureux d’une langue judéo-tunisienne orale et disparue, adopte la métaphore de la surdité face au constat de la perte. Le sens du titre? L’auteur, connaisseur passionné de la peinture, se sera pudiquement dissimulé dans les plis protecteurs de l’ample manteau d’une Vierge du Quattrocento. Le roman unit sa fin au début: cercle où vont s’entrelacer les fils de la vie d’une fille adulte et orpheline d’une mère dont elle préfère se rappeler la jeunesse, la vivacité et l’esprit d’entreprise. Celle-ci, Aziza (Aimée), née en 1925 à Djénina, village devenu Aïn Khadra (source verte) à partir du protectorat français, nous permet de remonter plus loin dans la famille où naquit en 1950 celle qui raconte. Quant à l’auteur, il envisage l’Histoire de la Tunisie depuis 1917 et dont les soubresauts violents s’intégreront à l’histoire  de la famille d’Aimée.

Voici Nessim Levy et ses deux fils, Schlomo et Haroun, futur père d’Aimée. Les trois hommes, en route pour affaires et s’étant perdus en chemin, sont reçus avec hospitalité par des gens du lieu qui ne se gêneront pas pour les attaquer dès qu’ils se seront remis en route! Nessim trouve la mort dans le guet-apens. La riche famille devient pauvre car Haroun se contente de boulots à la petite semaine sans oublier de se saouler. Aimée prend tout en charge, allant jusqu’à chercher et trouver dans les poubelles de quoi nourrir les siens.

Quelques récits de mariages parmi les proches sont des rais de lumière n’équilibrant pas les échecs conjugaux. Telles les vies d’Odette ou Line. Pages étonnantes racontant que le mari de Line a «enfin sa crise cardiaque» à laquelle assiste sans bouger la future veuve rêvant à sa proche richesse.1939: Haroun coupe la brillante scolarité de sa fille à l’âge de 14 ans. La guerre 40-45 fait irruption à cause de l’Afrika Korps, Bizerte puis, la libération de Tunis en 1943. Aimée servant d’interprète, l’argent entre dans la maison. Elle n’a pas 20 ans mais est capable d’offrir une épicerie à son père «pour l’occuper ailleurs». 1949: elle épouse Clément. Celui-ci,d’abord pompiste, finira grâce à sa femme, à la tête de tout ce qui alimente la Tunisie en essence. Devenue Ma et ayant engendré cinq enfants, Aimée n’aura jamais la fibre maternelle. Au fil du roman, l’histoire personnelle de la narratrice, fille de Ma, s’accroche sur un ton de parenthèse modeste et l’auteur rappelle les événements clés de l’Histoire récente de la Tunisie accompagnant les aléas touchant Aimée et les siens.

1954: Pierre Mendès-France accordant son autonomie au pays, les difficultés s’accumulent sur les Juifs avec l’accord tacite de Bourguiba.

1957: la famille s’installe à Tunis et vit sur un grand pied.

1958: la guerre d’Algérie contamine la Tunisie et sonne les premiers départs des Juifs. Pour la famille d’Aimée, l’argent coule à flots et règle tout.

1961: signifie l’apogée de la richesse et le germe de la fin. Clément s’offre des maîtresses et tient table ouverte. Les amis pique-assiettes se métamorphoseront en ennemis une fois le statut de la famille changé.

1964: plutôt l’exil que la prison. Le livre se termine du côté de Belleville où la pauvreté a rattrapé la famille. Celle qui raconte est devenue écrivain et veille sa mère agonisante.

Emile Brami a écrit un roman aussi plein de nostalgie que de réalisme cru. Le manteau de la Vierge est assez large pour protéger ce qui fut et eût pu continuer.

 

Moïse Rahmani   Réfugiés juifs des pays arabes   

éd. Luc Pire, coll. Voix de l’histoire - L’exode oublié

 

Offrant une synthèse de la situation générale des Juifs dans les différents pays arabes, Moïse Rahmani conforte son étude grâce aux récits de quelques témoins chassés de ces pays. Il devient ainsi leur porte-parole. Un thème récurrent: les Arabes sont arrivés après les Juifs qu’ils ont transformés en -dhimmis-. Des onze pays envisagés (Algérie, Bahrein, Egypte, Irak, liban, Lybie, Maroc, Soudan, Syrie, Tunisie, Yemen), seuls la Lybie et le Soudan sont vides de Juifs quoique les récents événements du Liban aient dû laisser le pays sans les Juifs qui y arrivèrent à l’époque de Salomon.

Pour les onze pays, le chemin du récit s’ordonne autour des événements historiques d’ordre général puis, emprunte celui de l’histoire particulière des Juifs depuis le moment où ils arrivèrent dans le pays. Des -pages de vie- s’ajoutant à ce double aspect constituent une note intimiste et          familiale.

Originaire d’Egypte, M. Rahmani relate la blessure qui atteignit ses parents destitués de leur nationalité d’Egyptiens en 1948 et devenus -Juifs égyptiens- pour finir en -Juifs d’Egypte-. Ce statut libéra les pires avanies à l’égard de l’éternel bouc émissaire: exactions, emprisonnements, meurtres. Récit détaillé du traitement des Juifs par Nasser.

La Lybie ne se priva pas de persécuter les Juifs, se livrant à des tueries en 1948!

Le Maroc, pétri de présence juive par deux fois (après la destruction du premier temple et à partir de 1492) manie la carotte et le bâton depuis 1956, année du rétablissement du royaume. L’existence d’Israël et l’affaire du canal de Suez suscitent des haines promptes à se manifester.

Sensibilisé dans ses racines familiales de Syrie, M.       Rahmani dresse l’histoire des Juifs du pays subissant les dommages des divers dominants et souffrant dans leur identité. Les terreurs qui se sont abattues sur eux sont passées par le menu depuis 1936.

La Tunisie, riche de ses Juifs, bénéficiera de Bourguiba pour asseoir son indépendance qui se soldera par le départ des Juifs en 1961 vers la France prioritairement.

N’oublions pas l’opération -Tapis volant- de 1948 à 1950, d’Aden vers Israël. Le livre se complète d’une sélection de sourates anti-juives contenues dans le Coran, du relevé de ce que la presse arabe véhicule à l’encontre des Juifs ainsi que des mentions concernant les manuels scolaires palestiniens au contenu antisémite. En conclusion, l’auteur dit rêver de la paix. Ce sont les rêves qui permettent aux utopies de se réaliser.

 

Karin Tuil   Douce France.  

éd. Grasset

 

Jeune romancière aux romans pleins d’un charme et d’une fraîcheur s’alliant au comique d’une situation décrétée dramatique, Karin Tuil publie son sixième roman où elle met en évidence une réalité dont l’aspect incongru résulte de l’écart entre la théorie et la pratique. Ici, il s’agit d’une sorte de -romanquête- écrit à la première personne du singulier. Le prénom de cette -sans nom- ne sera révélé que plus loin car Je, fille d’immigrés désireux de gommer leur judéité sépharade, va à la rencontre de nouveaux immigrés, les sans papiers montés à l’assaut de la douce France, bien moins douce que dans la chanson. En exergue, la citation du Deutéronome (X, 19) «Vous aimerez l’étranger, vous qui avez été étranger dans le pays d’Egypte». -Je-, Française régulière, se sent depuis toujours en situation irrégulière. Est-ce à cause de cela qu’elle s’intéresse aux clandestins non identifiés et tentant de récupérer une identité rendue volatile? Hasard de la proximité? La voici embarquée avec les autres en vrac. Elle se retrouve côte à côte avec quelqu’un qui a l’accent de l’Europe de l’Est. Bien qu’on soit à Paris, -Je- ne tient pas à «avoir affaire à la police française car la mémoire est une vieille Juive hystérique» lui chuchote sa voix intérieure modelée par l’éducation et l’expérience de ses parents. Surtout se faire discret. La voilà bien en ce moment où il lui faudrait une pièce d’identité pour ne pas se retrouver dans la nasse! Comble de malchance: dans la bousculade provoquée par l’arrivée de la police, -Je- se fait voler son portefeuille. Comme elle a «un nez qui a été persécuté», elle proclame vainement qu’elle est française et née à Paris. Son voisin, Yuri Statkewitch, autre clandestin, lui signifie d’un geste de se taire. Tandis qu’une peur ancestrale lui monte à la gorge, Yuri lui chuchote qu’il s’y connaît en manipulation de la police. Malgré le soutien de Yuri, Claire (son prénom se signale) ne se remet pas du choc éprouvé quand elle constate que chacun est présumé coupable puisque sans papiers. Tout le monde est mené au dépôt tandis qu’au nom de la loi du chacun pour soi les uns accusent  les autres et les autres accusent les uns! Tel Maghrébin profère: «T’es une merde de clandestin des pays de l’Est» et, s’adressant à l’autorité: «J’ai rien à voir avec ces voleurs; je suis algérien, ma famille vit en France». D’où la réponse stéréotype à un éventuel mensonge stéréotype: «c’est ce que vous direz au juge». Claire, attirée par le charme de Yuri, lui dit qu’elle est écrivain. Echange de bons procédés: il lui fait le récit de sa galère. On n’apprendra que plus tard que le Biélorusse qu’il se targue d’être, est encore autre chose. Mais Claire apprend le code indispensable: mentir et avaler ses documents personnels. Elle observe qu’on peut aussi tomber sur des policiers ou des gendarmes compréhensifs et humains. De petits pas en petits pas, la voici devenue une Roumaine clandestine, nommée Ana Vasilescu, nom qu’elle emprunte à la femme d’ouvrage de ses parents. L’avocat commis d’office et qui s’en ira promptement, semble très pressé de ne pouvoir rien faire. Yuri s’exprime à la place de Claire quand on interroge celle-ci sur les motivations de sa venue en France. Il est vrai que Yuri vit en réalité en France depuis plus de deux ans. S’étant fait prendre, il explique la mentalité KGB qui persiste dans son pays. Yuri est le clandestin intégré vivant mal le désamour des Français à son égard. Une vie quotidienne enfermée reflétant la vie quotidienne libre: le mépris de l’autre. En route pour un centre de rétention administrative, Claire y restera jusqu’à sa mise dans l’avion en partance pour la Roumanie. Seule issue possible: appeler son père afin qu’il la récupère en Roumanie. Cela se fera au prix de retards et tractations dont l’accumulation fera leçon y compris celle de la découverte d’un Yuri tellement autre. Karin Tuil excelle dans les surprises ménagées au fil des pages et dépassées par un coup de théâtre final.

                                               Claire Bondy

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