Littérature judéo-espagnole problématique, par Haïm Vidal Séphiha

Si la problématique du judéo-espagnol a été clairement exposée dans l'ensemble de nos travaux la littérature judéo-espagnole, elle, reste encore à examiner à la lumière de ladite problématique.

C'est dire que les 5.000 à 6.000 ouvrages de judéo-espagnol signalés par Michaá?ál Molho dans sa "Literatura sefardita de Oriente" et tant d'autres découverts depuis, plus les 310 titres
qui ont illustré la presse judéo-espagnole doivent être passés au peigne fin de notre problématique, ce que j'ai indiqué dans l'Etude de la "Problégrammatique" du judéo-espagnol dans ma thèse d'Etat.

Sans revenir de faá?áon détaillée à notre problématique, rappelons qu'en 1492, lors de leur expulsion d'Espagne, les Juifs espagnols emmenèrent :

1) Les variétés d'espagnol communes à l'ensemble des Espagnols, qu'ils fussent Chrétiens, Juifs ou Maures et que vers 1620 s'en dégagera, pour des raisons socio-culturelles étudiées ailleurs (Bibliographie, passim), le judéo-espagnol vernaculaire et ses variétés orientales (djudezmo, djudyo, espanyol ou espanyoliko) et occidentales (tetauni en Oranie, haketiya dans le nord du Maroc).

2) Le judéo-espagnol calque ou ladino, langue pédagogicoªliturgique résultant de la traduction littérale (mot à mot) des textes hébreux bibliques et liturgiques en un espagnol remontant
au XIIIe siècle, voire au XIIe siècle, en quelque sorte de l'"Hébreu habillé d'espagnol; la langue qui ne parle pas".

On pourra donc, à la lumière de cette dichotomie, classer les ouvrages judéo-espagnols en ouvrages en ladino et en ouvrages en djudezmo. En outre, certains textes étant à la fois en ladino et en djudezmo, soit du ladino redjudezmisé en partie, soit du djudezmo émaillé de ladinismes pour faire plus "littéraire", on peut parler d'oeuvres ladinoïdes. Enfin, l'irruption du franá?áais de l'Alliance Israélite Universelle ayant abouti à la formation du judéo-fragnol. Mais il faudra éviter absolument de classer parmi les ouvrages en judéo-espagnol certains écrits en espagnol, certes, mais en caractères hébreux. Nous songeons notamment à "Regimiento de la Vida" de Moïse Almosnino (Salonique, 1564), aux "Proverbios Morales" de Sem Tob de Carrion, d'avant 1400. Ce sont lá?á des textes hébraïco-espagnols et non judéo-espagnols, car ce n'est pas parce qu'un texte espagnol est graphié en caractères hébreux qu'il est judéo-espagnol. Le contraire existe aussi : ce n'est pas parce qu'un texte judéo-espagnol est écrit en caractères latins (Bible de Ferrare de 1553 ou Libro de Oraciones de Ferrare de 1552) qu'il est simplement espagnol. Par le même confusionnisme, on a cru que les Juifs hispanophones de Holland parlaient et écrivaient en judéo-espagnol alors qu'ils parlaient espagnol ou portugais mais, il est vrai, utilisaient les vieilles traductions en ladino de Ferrare et d'ailleurs dans leur liturgie. D'où cette absurdité dans l'"Encyclopaedia Judaica", sous une reproduction de la "Gazeta de Amsterdam" du 19 de Agosto 1675 : "Issue of the Gazeta de Amsterdam, written in Ladino (sic) (Judeo-Spanish), the first Jewish newspaper, Amsterdam, August 19, 1675". Premier journal juif, certes, mais pas en ladino comme le prétend l'ignorant qui a rédigé cet article et se paie de mots. C'est le confusionnisme qui règne aujourd'hui et contre lequel il nous faut lutter inlassablement. En fait, il s'agit bel et bien de l'espagnol du XVIIe siècle. A ce compte, il faudrait dire de Cervantes, Calderon de la Barca, Quevedo, Gracian et tant de lumières d'alors, qu'ils sont les meilleurs représentants de la littérature ladina. C'est tout simplement ridicule.

Aussi évidente que soit l'hispanité du djudezmo, la plupart desjudéo-hispanologues ont omis de le distinguer de faá?áon tranchéedu ladino, obnubilés qu'ils sont par l'aspect le plus superficielde ce ladino, à savoir son lexique dont ils reconnaissent l'archaïsme sans en découvrir la nature exacte, son trait pertinent majeur, sa syntaxe hébraïque. Cette confusion se voilait sous une série d'épithètes vagues du type : "pur", "vrai", "beau", "littéraire" - piège dans lequel tombe également Marius Sala dans son livre, par ailleurs excellent, "Phonétique et Phonologie du judéo-espagnol de Bucarest" (Bucarest, 1971), etc. On oubliait de constater que l'espagnol pré-exilique ne se parlait pas ainsi et on voyait dans le ladino un modèle de "pureté" romantique opposée au caractère nécessairement polyvalent - emprunts nombreux au turc, au grec, à l'arabe, à l'italien, au franá?áais, etc. - donc "dégradé", "impur", etc. du judéo-espagnol quotidien.

Il faut absolument revenir à plus de précision et rechercher des critères susceptibles d'y voir plus clair. C'est un problème de méthode.

Il serait long de stigmatiser ici toutes les confusions et idées reá?áues transmises de judéo-hispanologue en judéo-hispanologue. A ce titre, Michaá?ál Molho est l'exemple type.

Qu'on prenne sa "Literatura Sefardita de Oriente" (C.S.I.C.,Madrid, 1960), livre par ailleurs intéressantissime et qu'on est heureux de posséder pour ce qu'il sauve de l'oubli. Eh bien, tout au long de ses édifiants exposés, l'auteur confond judéoªespagnol, ladino et djudezmo, voire romance, qu'il utilise indifféremment l'un pour l'autre, mais moins indifféremment lorsqu'il met son complexe d'infériorité en avant en appelant sa langue bien péjorativement 'jerigonza', "charabia, jargon, galimatias". Il a cependant de temps à autre des moments de grande lucidité où il pressent la nécessité de notre distinction (calque/vernaculaire), notamment page 190, où il nous dit ceci : En cierto modo, el ladino (le mot est utilisé exceptionnellement dans le sens que je lui donne) que es un retono del castellano, es también hijo del hebreo desde el punto de vista de la sintaxis". Voilá?á qui est clair! Pourquoi alors tant decontorsions et d'affirmations fausses? Simplement parce que Monsieur M. Molho, qui savait exactement ce qu'est le ladino car connaisseur de la liturgie judéo-espagnole, s'est laissé snober par les Judéo-Espagnols "israélitisés" ou occidentalisés qui préféraient 'ladino', moins marqué, à 'djudezmo' ou à 'judéoªespagnol' tout court, car 'ladino', précisément, en est l'euphémisme et efface la judéité de ces deux termes (en outre rattache à la "latinité") comme 'israélite' est l'euphémisme élitiste de juif.

Il nous faut donc dorénavant considérer des oeuvres en ladino, en djudezmo, d'autres ladinoïdes et enfin d'autres en judéo-fragnol.

Ladino ou judéo-espagnol calque

Je renvoie à l'ensemble de mes travaux sur le ladino où sont abordés tour à tour bibles, livres théologiques et livres de prières. Il va de soi que ceux-ci constituent la majorité de la
production judéo-espagnole jusque vers 1730. Alors, en effet, avant la publication du fameux MEcAM LOcEZ, oeuvre capitale dont les volumes verront le jour tout au long des XVIIIe et XIXe
siècles.

Il s'agit précisément de textes ladinoïdes : I topamos ke akontesyo maase en dos haverim ke ivan por kazales i lo ke ganavan se despartian entre los dos, i el uno era sezudo i no etchava los aspros por ayi i los iva avansando (...).

Il s'agit en fait ici de l'un des très nombreux contes que contient ce MEAM LOEZ où "maase en" est un hébraïsme à double titre :

1) par l'emprunt de "maase", "fait, conte, histoire";

2) par le calque "en" de l'hébreu "masse be", "histoire de",littéralement "histoire en" (voir M. Molho, op. cit., p. 278).

Dans le même MEAM LOEZ, chaque fois qu'est donnée la traductiond'un verset biblique apparaá?át la version ladina.

Il va de soi que nous ne pouvons nous étendre ici sur ces oeuvresladinoïdes. Disons toutefois que le MEcAM LOcEZ coná?áu par JacobHulli au début du XVIIIe siècle à Constantinople est une oeuvre immense, le chef-d'oeuvre de la littérature judéo-espagnole, capable de sortir les masses juives de l'ignorance dans laquelle l'avaient plongées les crises dues aux troubles provoqués par Sabbetay Sevi. Il s'agit pour Hul±!

Le premier volume consacré au livre de la Genèse, parut en 1730 et eut un succès considérable qui encouragea l'auteur à se mettre au livre de l'Exode. Mais épuisé par l'entreprise, il mourut en 1732, interrompant son travail au chapitre 25 de ce livre paru quelques mois après sa mort, en 1733.

Mais la voie avait été montrée à ses successeurs qui, en une chaá?áne continue, poursuivront son travail jusqu'en 1899 avec, toutefois, en 1908 à Jérusalem, la dernière réédition du Cantique des Cantiques de Chaqui : Magriso (1746 à 1747, Exode, suite et
lévitique - 1764, Nombres) - Argueti (1773, Deutéronome, en partie seulement) - Mitrani (1847 et 1867, Josué) - R.H.

Pontremoli (1899, Esther) - etc., les centres d'impression passant de Constantinople à Salonique, Andrinople, Jérusalem, voire Livourne (en quelque sorte toute la Judéo-Hispania, et les impressions et réimpressions se multipliant. En fin de compte, on se trouve, comme le dit Michaá?ál Molho, devant une véritable "encyclopédie populaire" qui fera les joies des longues soirées d'hiver réunissant toute la famille autour du foyer.

Littérature judéo-espagnole contemporaine

D'une presse jadis florissante, plus de 300 titres, à travers laquelle on peut suivre les courants migratoires ne subsistent plus aujourd'hui que deux journaux judéo-espagnols dans le monde : "La Luz de Israël" en Israël et "Salom" en Turquie, ce dernier n'ayant plus qu'un sixième en judéo-espagnol.

On peut également suivre à travers cette presse le processus de gallicisation galopante de notre langue.

En outre, depuis 1979 paraá?át à Jérusalem une revue semestrielle, "Aki Yerushalayim" (remarquez l'anglocentrisme 'sh') où son directeur, Moshe Shaul, s'efforce de recueillir le plus de matériel possible sur la culture judéo-espagnole orale et écrite, ce que je m'efforce de faire de mon côté dans le cadre de mes ateliers de judéo-espagnol. Mais comment éditer l'ensemble des données accumulées au cours de ces 13 dernières années - plus de 800 cassettes - comment a) les relever, b) les éditer.

Il va de soi qu'il faut trouver une aide financière pour le faire, comme il faut pour l'édition des oeuvres que l'on nous confie. Vidas Largas a déjà édité de nombreux textes, notamment ledernier roman en judéo-espagnol édité depuis 1953, "En torno de la Torre Blanka" de Enrique Saporta y beja sur lequel différents travaux, et notamment une thèse nouvelle formule, sont déjà en cours.

Notre poétesse Clarisse Nicoïdski a déjà édité de nombreux poèmes judéo-espagnols (voir mes articles dans Vidas Largas nr 1, paris, 1982) mais il lui reste de très nombreux contes qui mériteraient d'être édités (voir Vidas Largas nr 1) alors que cet auteur enest à son dixième roman en franá?áais. C'est dire qu'on veut bienéditer ses oeuvres en franá?áais, mais qu'on fait la fine bouchequand il s'agit du judéo-espagnol. Intérêts financiers obligent.

Dans les cartons de Vidas Largas restent ainsi quantité de textes à éditer. On attend des mécènes. Parmi ces textes, un recueil de poésies de Lina Albukrek-Kohen, poésies qui correspondent aux nouvelles sonorités du judéoªfragnol et qui méritent également d'être éditées. Que dire en outre des poésies de Henriette Asséo, Salonicienne qui écrit en franá?áais et que je me suis efforcé de restituer en judéo-espagnol (voir Vidas Largas, nr 2, Paris, 1983).

Telles sont les difficultés d'une culture sur-minoritaire pour se faire entendre.

Petite anthologie poétique moderne (Traductions de H.V. Séphiha)

a) Clarisse Nicoïdski

Kontame la konseja
ke se kamina en tus ojos
kuando los avres
la manyana
kuando el sol
entra su aguja de luz
en tus suenyos.


Conte-moi le conte
qui chemine dans tes yeux
quand tu les ouvres
le matin
quand le soleil
met son aiguille de lumière
dans tes songes.


b) Lina Albukrek-Kohen

La roza i el Papiyon

Roza i papiyon avlan kon amistad
La povre roza konta kon entimidad
Los muestros destinos son muy diferentes
Kedo sola triste por guertas i montes
Kuando muy muná?áa tu vidas es oroza
Mi vida lamantavle i maloroza
Ma ah ti el ayre te aze bivir
I a mi esta tyerra me aze sufrir
Tu te vas i revyenes al amaneser
I yoro kuando el sol va apareser
Para ke muestras vidas seyan orozas
Toma mi rayis, dame alas ermozas.

La Rose et le Papillon

Rose et Papillon parlent amicalement
La pauvre rose s'épanche et dit
nos destins sont bien différents
Seule et triste je suis dans les jardins et les monts
Aussi heureuse est ta vie
aussi lamentable et malheureuse est la mienne
Mais oh l'air te donne vie
Et moi cette terre me fait souffrir
Tu pars et reviens à l'aube
Je pleure quand le soleil doit paraá?átre
Pour que nos vies soient heureuses
Prend ma racine, donne-moi des ailes.

Henriette Asséo

Mi puevlo

Mi puevlo no lo konosech
anyos atras el egzilyo del luso
la despedaso en mil nasyones
Mi puevlo no vos asemeja
servidumbre del firmamyento
en el Dyo identifyado
Mi pievlo no egziste
zgzilyo de la memorya
a las puertas de los kampos.

Mon peuple

Mon peuple vous ne le connaissez pas
jadis l'exode du luxe
l'a décimé en mille nations
Mon peuple ne vous ressemble
servitude de l'alliance
en Dieu identifié
Mon peuple n'existe pas
exil de la mémoire
aux portes des camps.



YOD, revue des études modernes et contemporaines hébraïques et uives (une publication des Langues' O) a publié récemment, en hommage à Haïm Vidal Séphiha, un numéro double intitulé ?Domaine Judéo-Espagnol?.Une quinzaine d'articles fort instructifs couvrent la langue et ses diverses variantes, la musique, la poésie. Nous avons particulièrement été conquis par la poésie et l'émotion des ?"Trésors de Salonique"? de Micheline Larès-Yoá?ál, où elle égrène quelques souvenirs de jeunesse. Notons les participations remarquables et remarquées de nos amies Jacqueline et Myriam Benatar et du mari de cette dernière, Jimmy Pimienta. Nous avons noté avec grand intérêt toutes les contributions, trop longues à énumérer, et qui sont un hommage mérité à notre chantre Haïm Vidal Séphiha. Rappelons que ce numéro a été réalisé avec le concours de notre amie Marie-Christine Varol, et que Mireille Hadas-Lebel a cosigné avec notre amie Marie-Christine, l'éditorial. On peut se le procurer en s'adressant à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), 2 rue de Lille, Fª75343 Paris Cédex 07.

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