Des Juifs Sepharadim à la Chine , par- Frédéric Viey

Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, les Juifs d'Europe savaient qu'il existait une communauté juive sinisée dans l'Empire du Milieu. Outre la Communauté de Kaifeng, on ne sait, en réalité, que très peu de chose sur l'existence de groupements juifs aux traits chinois dans cet immense territoire. Aujourd'hui, en lisant certains articles touchant les Juifs de Chine, on a un peu tendance à confondre plusieurs sujets. En effet, il y a les " Tia Jin Jiao "; " les arracheurs de nerfs " dont parle le Père Jésuite Mattéo Ricci et dont l'existence dans l'Empire Song est reconnu au moins depuis 960 ap. J.C., ainsi que les Juifs babyloniens qui s'établirent dans les ports ouverts par le trait de Nankin en 1842 et dont la principale famille représentative est celle des Sassoon. On trouvera donc à partir de cette époque des Juifs Séphardim à Shanghai, Tien Tsin, Amoy, Canton et Hong Kong où ils seront rejoints à la fin du XIXe siècle par des Juifs aschenazim. Ce n'est qu'au début du XXe siècle que la ville de Harbin en Mandchourie verra s'installer les premiers Juifs russes travaillant pour le " Transsibérien ". La population juive Shanghaienne va augmenter entre les deux grandes guerres devant le flot des réfugiés juifs quittant l'Allemagne nazie, une dernière vague viendra s'ajouter à la charge des associations d'entraide, celle des communautés d'Europe Orientale qui avaient trouvé refuge au Japon et qui furent expulsées par les autorités de ce pays vers les rives du Whampoo. C'est en grandes lignes l'histoire de la pénétration des différentes communautés juives en Chine.

Il semble qu'une querelle d'historien ait été lancée, il y a quelques années pour savoir vers quelle date des Juifs irakiens ou indiens se sont installés à Shanghai. En ce qui me concerne, je pense pouvoir donner un élément de réponse à travers deux articles que j'ai trouvé dans la presse juive de l'époque, et qui me font pencher pour voir l'installation des premiers Juifs non chinois en Chine en 1844 - 1845. Rappelons qu'avant 1842, date du traité de Nankin faisant suite à la première guerre de l'opium, les européens ne pouvaient fait du commerce qu'à partir de Canton. Les français depuis François Ier entretenaient des relations commerciales par le biais de leurs compagnies et en 1829, il fut décidé de nommer à Canton un Consulat. Malgré le Traité de Nankin, aucun étranger ne pouvant s'installer à Pékin, la France nomma à Canton en 1843 et en marge du Consulat, une Ambassade et un ministre plénipotentiaire. Voici donc les éléments qui attirèrent mon attention et confirmèrent mon idée :

" 1845 : on apprend par une lettre d'un officier français attaché à la mission de Chine, que deux Juifs chinois riches et lettrés, ont demandé à M. Lagréné, notre ambassadeur, et obtenu de venir avec lui en France où ils désirent connaître la situation religieuse, civile et politique de leurs coreligionnaires. Toutes les places du Temple consistorial sont déjà prises pour la première présentation des fidèles du Céleste Empire. A mesure que le jour de leur arrivée approche, les coupons des stalles se cotent à un taux fabuleux. Les mandarins du Temple annoncent qu'ils n'ont plus de billets à leur disposition. Pour donner à ces étrangers une idée de notre grande civilisation on a arrêté que les Mitzvot se vendront en chinois, Rabbi Elie connaît cela ". (1)

A première vue, on pourrait penser qu'il s'agissait de Juifs sinisés de Kaifeng ! Tout pourrait le laisser croire : riches et lettrés ! Dans la correspondance des Jésuites compilées dans " Les Lettres édifiantes et curieuses ", il est fait état de Mandarins Juifs (lettrés) et d'officiers de haut rang dans l'armée chinoise. Donc pourquoi pas ? C'était tentant, pourtant cela ne collait pas avec les tentatives des Juifs londoniens pour rentrer en contact avec leurs coreligionnaires de Kaifeng et cela par le travers d'une société protestante à Shanghai. Il fallait reprendre d'autres lectures pour comprendre cet article et la solution je l'ai trouvé dans un article de " L'Univers Israélite " de 1856 qui disait ceci :

" Dans la maison du Grand Rabbin, Docteur Adler (2), à Londres demeure actuellement un Juifs chinois, qui est resté quelques temps à Paris, et dont le grand père était " Nasi " (chef de la Communauté) à Bagdad. Il y a, avec lui, deux nègres qui lui servent de domestique, et que, comme s'ils étaient membres de la famille, observent tous les commandements qui les concernent ".

Il ne peut s'agir ici que du second fils de David S. Sassoon, Elias David Sassoon (1820 - 1880) - Elias, en 1844, fut le premier des fils de David Sassoon à se rendre en Chine pour y ouvrir une succursale de la société familiale. Il fondera en 1867, une firme séparée et rivale; la " Elias David Sassoon and Company " qui aura des affaires à Shanghai, à Hong Kong, en Afrique, en Europe et en Amérique. Elias Sassoon suivant la politique de son père alloua à ses nombreux employés des écoles, des dispensaires, des maternités et des synagogues notamment celle de Hong Kong. Parmi les employés de cette firme quelques uns firent oeuvre de bienfaisance tels Isaac Farag, travaillant pour la Sassoon Company de Shanghai, qui écrivit en 1851 aux Juifs de Kaifeng ou les membres de la " Elias David Sassoon and Company " qui créèrent en 1901 " la Société pour sauver les Juifs de Chine "  à la tête de laquelle était S.J. Salomon. Donc je pense qu'il est réaliste de penser que les Juifs originaires d'Irak, et qui s'étaient installés dans un premier temps à Bombay, fixèrent leur résidence à Shanghai vers 1844 - 1845.

Ce n'est pas un plaisir pour nous, Juifs de France, de constater qu'il y a cent cinquante ans des Juifs venaient de Shanghai pour s'inquiéter de la situation de leur coreligionnaires en France. Pour une nation " éclairée " comme la nôtre, le fait est cocasse !

(1) Il s'agit de la Synagogue Consistoriale de Notre-Dame-de Nazareth créée en 1819 et agrandie en 1852

(2) C'est le père de l'historien Marcus Adler, auteur de " The Jews of China ".

Frédéric Viey, 42 ans, autodidacte de formation et études universitaires au Département d'hébreu à Paris VIII. Après un séjour de trois ans en Israël, il s'installe à Avon/Fontainebleau où Monsieur Moïse Farouz, grand-père de sa femme, a été Vice-Président de la Communauté Juive durant de longues années. Son engagement communautaire constant " Le Lien " lui valent d'être élu Vice-Président de l'Association Culturelle Israélite de Fontainebleau-Avon.

Elu conseilleur municipal à Avon en 1988, il siège dans les Commissions culturelle et scolaire et au Comité des Fêtes. Militant pour Israël, c'est un membre actif du Conseil Exécutif du Kerem Kayemeth Lé Israel à paris. Passionné par l'Histoire en général et celle des Juifs de France en particulier, il se lance à la recherche des racines bicentenaires de sa Communauté.
 
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