L'Age d'or du judaïsme espagnol 3e partie

La fin de l'Age d'Or

L'Age d'Or deux fois séculaire du judaïsme espagnol s'achève à la fin du 12ème siècle. La beauté lyrique et l'élégance raffinée qui caractérisent les écrivains et les poètes de cette période ont évolué en style intellectuel plus recherché et en maîtrise littéraire qui trouvent leur expression dans de nouvelles formes comme le Magama- récit en prose rimée entrecoupé de courts poèmes métriques, que l'on déclame devant de grands auditoires qui s'en délectent.

Le dernier grand poète de cette époque, maître émérite du Magama hébreu, est Juda al- Harizi (1170-1235), auteur du fameux Livre de la Sagesse, "Tahkemoni" une riche collection de poèmes, de satires et de récits sur une diversité de sujets, qui mettent en valeur sa parfaite maîtrise de l'hébreu et une manipulation pétillante d'esprit de la phraséologie biblique.

Quittant l'Espagne musulmane où les voix juives ont été réduites au silence, érudits, écrivains et savants juifs s'éparpillent un peu partout en Europe chrétienne : en Espagne chrétienne, en Provence, en Italie et ailleurs. Au cours des trois siècles suivants, jusqu'à leur expulsion d'Espagne, les Juifs continuent de produire des oeuvres philosophiques et littéraires, ainsi que des traités religieux et scientifiques de grande valeur. Toutefois, cette première bouffée de génie créateur, qui est la marque de l'existence et des écrits juifs de l'Age d'Or, n'a jamais pu être égalée.

LE ROMANCERO

La tradition du Romancero

Introduction

Jusqu'au 12ème siècle, l'arabe est la langue parlée par les Juifs d'Espagne. Cependant, lorsque la poussée de la Reconquista descend inexorablement du Nord et que Tolède tombe en 1085 aux mains des Chrétiens, les Juifs se mettent à apprendre l'espagnol. Ils acquièrent un tel amour de la langue et de leur patrie espagnole que cette passion restera ancrée en eux bien longtemps après qu'ils en aient été bannis.

Malgré les dures épreuves et les terribles dangers encourus, les Juifs originaires d'Espagne ont jalousement préservé leurs coutumes et un trésor unique de récits, chants et ballades populaires, oralement transmis de génération en génération. Au fil des siècles, les cadences mélodieuses du castillan ont évolué en un langage judéo - espagnol, dit Ladino, parce qu'il s'est implanté comme langue véhiculaire des Juifs Sépharades à travers les pays de la Diaspora où ils ont fait souche.

Au 15ème - 16ème siècle, les épopées et ballades romantiques du moyen âge sont abrégées et simplifiées pour être récitées ou chantées au cours de fêtes ou de réjouissances. Beaucoup de ces " romances", largement répandues dans l'ensemble du pays, appartiennent intimement à la culture populaire. Elles exploitent tous les sujets : exploits héroïques ou chagrins dramatiques, récits humoristiques ou satiriques, voire même audacieusement érotiques, lamentations sur la perte d'un ami ou d'un amant.

Cinq siècles durant, le Romancero judéo-espagnol est resté une tradition vivante dans les grands centres du judaïsme Sépharade, aussi bien en Méditerranée- Afrique du Nord, Balkans, Turquie et Palestine sous domination ottomane- que dans les villes européennes où les exilés d'Espagne ont trouvé refuge - Amsterdam, Londres, Livourne, Ferrare, Vienne, Bucarest, etc. L'immense vitalité de la culture populaire Sépharade, sa liberté d'esprit et son énergie créatrice se sont magnifiquement exprimées dans cette riche tradition du Romancero qui, depuis peu seulement, fait l'objet d'enquêtes et d'enregistrements avant qu'elle ne se perde à tout jamais. Les trois types classiques du genre - chansons de mariage, hymnes religieux et lamentations- se chantaient sur de très belles mélodies qui ont facilité leur mémorisation et leur transmission de génération en génération.

Chant de mariage (Salonique)

La pure et blonde enfant jaillit de la mer
Parée de rose et de banc
Elle jaillit de la mer.

Entre le fleuve et la mer
Pour nous se dresse un
cognassier
Elle jaillit de la mer.

De son bain jaillit la future mariée,
Le futur marié l'attendait
Elle jaillit de la mer.

Entre le sable et la mer
Pour nous se dresse un noyer
Elle jaillit de la mer.

Mère, mère chérie, si tu m'aimes pour de vrai,
Prends avec toi mon précieux amour,
Et mène au bain ma future mariée ;
Lave- la avec des brosses au nombre de trois, Avec un savon au musc, savonne- la pour moi ;
Dans l'eau de rose tout entière immerge - la
Avec un peigne d'or, peigne ses cheveux pour moi.

Bien que les manuscrits d'avant l'Expulsion ne contiennent aucun exemple de Romancero, l'origine hispanique de ce genre semble évidente. Certains chercheurs voient une filiation musicale entre les mélodies des ballades en ladino et l'interprétation musicale des chansons de geste dans l'Espagne médiévale.

Les Juifs Sépharades ont adapté ces formes anciennes à leurs besoins sociaux et spirituels, enrichissant les vieilles ballades médiévales de nouveaux thèmes et d'un " parfum juif" pour célébrer les événements cérémoniels de la vie religieuse.

Deux genres distincts de ballades et de répertoires Sépharades se sont développés : l'oriental - en Grèce, en Turquie et dans les Balkans- et l'occidental - au Maroc et dans les autres communautés d'Afrique du Nord.

Nuit d'amour (Tanger)

Je vis la pure enfant à sa porte,
Filant des écheveaux d'or ;
Blonde et belle aux joues vermeilles
Une telle grâce émanait d'elle
Que je l'aimai aussitôt !
Je le lui dis tout soudain,
Et elle se leva aussitôt
Afin d'ouvrir pour moi sa porte.

Quelques-unes de ces romances ladinos les plus connues sont les berceuses qu'on entend encore aujourd'hui dans les foyers Sépharades. Le chanteur populaire israélien, Yehoram Gaon, né à Jérusalem dans une illustre famille Sépharade, évoque dans une interview son enfance intimement liée aux Romanceros :

Dès ma naissance j'ai entendu chanter des Romanceros. Y a-t-il encore aujourd'hui des enfants qui ont entendu chanter seize sortes de berceuses ? Se lever le matin signifiait écouter le son d'une romance en ladino. Il régnait à la maison une ambiance constante de " Simcha", d'allégresse, surtout le Shabbat et les jours de fête. Chanter des Romanceros faisait partie de notre vie quotidienne.

Berceuse (Balkans)

Dors, dors, mon petit ange,
De ton peuple doux rejeton
Enfant de Sion.

De peine tu ne connais point.
Alors, me dis- tu
Pourquoi donc ne chante - tu point ?

Ah! Ils ont coupé mes ailes
Et je dois garder le silence
Ah! Univers de souffrance.

Dors, dors, mon petit ange,
De ton peuple doux rejeton,
Enfant de Sion.

Le répertoire général comportait aussi des thèmes bibliques et religieux, des hymnes liturgiques et des chants mystiques.

Bendigamos

Bendigamos al Altisimo
Al Senior que nos crio
Demosle agradecimiento
Por los bienes que nos dio.

Rendez grâce au Très-Haut, car il est bon
Car éternel est son amour
Qui dira les prouesses de l'Eternel,
Fera retentir toute sa louange ?

Yehoram Gaon a réalisé un film vidéo, " De Tolède à Jérusalem" *, où il raconte son voyage en Espagne sur les traces de ses ancêtres :

Imaginez un peu qu'à Tolède je me suis tenu à l'endroit même où mon arrière - arrière - grand-père mourut sur le bûcher il y a cinq cents ans dans un autodafé sur le parvis de l'église Il Transito !

C'est l'histoire de la famille de Yehoram Gaon, mais c'est en même temps l'histoire de nombreuses familles Sépharades expulsées d'Espagne Il la raconte de façon originale, à travers 18 romanceros originaires des divers pays où les Juifs ont refait leur existence. Nous le suivons le long de l'itinéraire qui le mène de Tolède à Jérusalem, en passant par les Pays- Bas, la France, l'Italie, la Yougoslavie, la Grèce et la Turquie. Ces Romanceros ont absorbé les mélodies locales et un cantique du Shabbat peut résonner différemment dans les communautés Sépharades d'Amsterdam, d'Italie, du Maroc ou de Grèce. Yehoram Gaon va jusqu'à déceler un parfum de Romancero dans la musique de Giuseppe Verdi qui, d'après lui, avait un voisin juif parlant ladino. *en vente chez Bidur & Bama LTD, 219 Ben Yehuda Str,Tel Aviv 63502- Fax 972636459957

Dans un livre récemment publié par Mark D. Angel, "Voices in Exile", l'auteur parle des deux cadres de la poésie judéo-espagnole, le religieux et le profane. La poésie religieuse populaire, liée aux fêtes ou aux thèmes bibliques, englobe aussi les étapes de l'existence humaine, naissance, mariage, etc. La poésie profane, notamment celle des ballades et des chants populaires, parle des passions et de sentiments humains et use d'images évocatrices des beautés de la nature.

Une explosion d'activité littéraire marque la fin du 19 ème siècle chez les poètes judéo- espagnols, qui publient leurs oeuvres dans des revues ou des plaquettes. Avec l'émergence du sionisme moderne, des poètes Sépharades comme Yitzhak de Boton traitent avec émotion du retour à Sion et du rétablissement de la souveraineté juive en Terre d'Israël. Avec le déclin du ladino provoqué en Turquie par la montée du nationalisme, et de la disparition des principales communautés juives de la péninsule balkanique, décimées par les Nazis, l'héritage culturel du judaïsme Sépharade est aujourd'hui en train de s'éteindre - et la florissante tradition du Romancero est en passe de disparaître totalement.

Le vaste rassemblement de communautés d'origine Sépharade fait d'Israël le dernier refuge de la ballade judéo- espagnole. Le romancero pourrait finalement tomber dans l'oubli malgré les efforts nostalgiques d'artistes qui consacrent certains de leurs programmes à la reprise de cette forme. Yitzhak Navon, le cinquième Président de l'Etat d'Israël, a rendu un vibrant hommage au Romancero avec son fameux Bustan Sefaradi, ou, Jardin espagnol. Le public israélien a réservé un accueil enthousiaste à cette comédie musicale riche en traditions et chansons judéo-espagnoles, représentée pour la première fois en 1971. Fort heureusement, des enquêtes savantes, une recherche de grande envergure et l'enregistrement systématique des Romanceros vont pouvoir préserver les beautés de cet héritage unique, et raviver le souvenir d'un univers depuis longtemps perdu mais non pas oublié. Pour citer Yehoram Gaon, la dispersion géographique des Romanceros et un éloignement temporel cinq fois séculaire, en ont fait des sortes de diamants merveilleusement polis, qui ravissent par leur beauté.

Texte tiré d'une étude de la Wizo

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