LE 23EME FESTIVAL DU CINEMA DE JERUSALEM

Il peut sembler indécent de parler cinéma alors que la région est à feu et à sang. Mais l’un des impératifs de l’heure consiste à continuer à vivre aussi normalement que possible.
Disons donc que, en dépit de la situation, le vingt-troisième festival international de cinéma de Jérusalem s’est déroulé dans une atmosphère effervescente et festive, avec pour seul désistement la déprogrammation, exigée par son auteur, du film franco-palestinien :
“Attente”, de Rshid Masharawi.
Près de deux cent cinquante films différents ont été présentés en l’espace de dix jours (du 6 au 15 juillet 2006), une manne trop riche aux dires de certains, frustrés de ne pouvoir découvrir qu’une petite partie des films dont certains n’étaient présentés qu’une seule fois, en parallèle avec d’autres portant parfois sur une thématique similaire.
Mais peut-on se plaindre que la mariée est trop belle alors que les salles ne désemplissaient pas et que chaque soir des spectacles gratuits (musique et séances de cinéma à la belle étoile) permettaient aux amateurs moins fortunés de profiter de la fête ?

La soirée traditionnelle d’ouverture s’est déroulée comme chaque année en plein air, dans le Bassin du Sultan, aux pieds de la muraille de Saladin, entre la porte de Jaffa et l’Eglise de la Dormition, devant plusieurs milliers de personnes massées sur les gradins malgré les conditions difficiles de sécurité. Pour la première fois, ce n’est pas un film à grand spectacle qui a eu les honneurs de l’écran géant mais un film israélien, adapté d’un roman de David Grossman, réalisé par un diplômé de l’école Sam Spiegel de cinéma, Oded Davidoff : « Quelqu’un avec qui courir ». L’action se déroule dans les bas-fonds de Jérusalem et des environs, épouse les rêves et les quêtes d’adolescents marginalisés, proie facile d’adultes sans scrupules. Le film, inspiré de faits réels, n’est qu’une demi réussite, éclairé par le visage expressif d’une inconnue, la jeune Bar Belfer dont on peut s’attendre à ce qu’elle devienne l’une des grandes actrices de demain.

La place du cinéma israélien a été impressionnante cette année, surtout si l’on compare le nombre et la qualité des longs et des courts métrages présentés en 2006 au maigre menu de l’année précédente (pour les documentaires, la situation est toujours aussi bonne)… Dans les films de fiction, les budgets parcimonieux n’autorisent pas les grandes fresques, les reconstitutions historiques, et le cinéma israélien se caractérise par des comédies de mœurs et des récits intimistes qui épousent les difficultés de l’individu dans une société toujours en construction. Cette année encore, la guerre est restée à l’arrière-plan, sauf dans l’ambitieuse mais décevante fable idéologico-psychologique de Oudi Aloni « Me’hiloth/ Souterrains », et les créateurs ont proposé des sujets personnels et souvent bouleversants bien que non dénués d’humour. Le prix Wolgin (meilleur réalisateur, meilleure interprétation masculine) a été remporté par la comédie noire de Dror Sabo, « No exit » (Impasse), satire sans concession des émissions de télé-réalité qui fleurissent sur les écrans des chaînes commerciales. Le prix de la meilleure actrice a été attribué à Assi Lévy pour sa composition convaincante d’écrivain solitaire luttant pour exprimer son talent, tout en essayant d’assumer du mieux possible toutes ses responsabilités de mère, d’épouse, de fille : « Aviva mon amour » a pour décor la réalité complexe de Tibériade, ville éloignée des centres intellectuels où un créateur peut s’épanouir. Assi Lévy l’emporte sur Guila Almagor, actrice qui n’a plus rien à prouver mais qui obtient l’un des meilleurs rôles de sa longue carrière dans le film sensible et tout en nuances de Dan Wolman : « Les mains liées ». Guila incarne une mère au soir de sa vie engagée dans une quête nocturne pour apporter à son fils mourant du sida la dose de drogue qui apaisera ses douleurs physiques tout en tentant de découvrir la personnalité secrète de ce fils danseur étoile qu’elle a négligé au profit de son époux défunt, peintre célèbre et dominateur. Guila Almagor est aussi Rose, l’une des triplées égyptiennes dans le récit quasi autobiographique de Dina Zvi-Riklis, « Les trois mères », imbroglio psychologique et fresque historique de qualité, rehaussé par la voix puissante et émouvante de la chanteuse Miri Messika qui incarne avec conviction le personnage de Rose jeune. Il faut aussi signaler le film de Hanan Peled qui réussit à transformer le sort des rescapés de la Shoah installés en Israël en comédie drôle et émouvante, qui effleure sans s’y engluer les nombreux problèmes rencontrés par le jeune Etat.
Je n’ai pas vu les films (qu’on dit excellents) de Dror Shaoul (« Terre folle ») et de Youval Shafferman (« Derrière le soleil »). Et je n’ai pu goûter qu’à une infime partie des nombreux documentaires dont chacun aborde l’un des problèmes douloureux qui frappe Israël (le sort des évacués de la bande de Gaza, la barrière de séparation, la situation des minorités et de la main d’œuvre étrangère, les difficultés d’intégration des immigrants, les ouvriers et les prisonniers palestiniens, etc.). Quant aux nombreux courts-métrages, on peut s’attendre à les découvrir prochainement au cours de l’année sur les écrans des diverses chaînes israéliennes.
Si le Festival présente en avant première la moisson des films israéliens de l’année, récompense les meilleurs et encourage la création par l’octroi d’aides à la réalisation, il est aussi une occasion unique de découvrir des talents et des voix originales des quatre coins du monde. Puisqu’il est impossible de rendre compte des deux cents films étrangers proposés cette année (dont beaucoup ne seront jamais distribués en Israël), je me contenterai de dire que cette année, une part spéciale a été accordée au cinéma canadien (avec la venue d’une forte délégation de réalisateurs et producteurs) et que le cinéma français a eu, comme toujours, la part belle (avec une vingtaine d’œuvres et une exposition de photos d’Isabelle Hupert). Le festival a notamment permis de découvrir l’émouvant film du défunt réalisateur Richard Dembo : « La maison de Nina » qui offre à Agnès Jaoui un grand rôle dramatique, bien différent de ceux auxquels elle nous a habitués. Un débat a suivi cette première, en présence de Jessica Dambo (jeune veuve du réalisateur) et de témoins de l’action des maisons d’enfants juives où furent accueillis en France les rescapés des camps.
Je voudrais décerner une mention particulière à l’excellent documentaire germano-autrichien que l’on pourra voir sur ARTE : « La mort de l’homme au travail » : cruelle, épique, esthétique, cette chronique tournée sur plusieurs continents décrit la lutte quotidienne pour survivre et se nourrir d’hommes condamnés à un travail physique épuisant, malsain et dangereux, vivant en marge de la prospérité dont bénéficient les sociétés riches qui les exploitent sans vergogne. Une table ronde d’experts a contribué à prolonger la réflexion du spectateur et à décrypter des images dont la beauté risque de masquer l’horreur….

Il reste à prier pour que le prochain festival de cinéma de Jérusalem (le vingt-quatrième), puisse se dérouler l’été prochain dans un pays pacifié et que sa moisson soit aussi riche et stimulante que celle de cette année.

Francine Kaufmann

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