LE PELERINAGE SUR LA TOMBE DU RABBIN ALN'KAOUA   


 

C’est par hasard, en consultant mes nombreuses paperasses que j’ai découvert, jaunie par le temps, une coupure du journal « Le Monde » datée du 8 Juin 1978 dans lequel Mr Léo Palacio, envoyé spécial, relate la « Semaine d’amitié judéo-algérienne à Tlemcen » :

Une centaine d’Israélites d’Oranie qui avaient quitté l’Algérie il y a seize ans venaient de faire un séjour d’une semaine dans les wilayas de Tlemcen, Sidi-Bel-Abbès et Oran, à l’occasion du pèlerinage sur la tombe du rabbin Ephraïm Aln’-Kaoua. Pour la plupart d’entre eux, c’était le premier voyage en Algérie depuis la Diaspora de 1962.

Lorsque au septième siècle, les Arabes arrivèrent dans l’extrême Maghreb apportant aux Berbères la foi de l’Islam et la civilisation de l’Orient, ils rencontrèrent des communautés juives dont la présence remontait à dix siècles avant Jésus-Christ. Les Romains avaient longtemps négocié avec elles, et l’historien berbère Ibn Khaldoun les cite, en 1307, dans son récit du siège de Tlemcen par le sultan Merinide Abou Yacoub. Le roi de Tlemcen était alors Abou Zaïn 1er, qui résiste depuis huit ans. A bout de vivres, il se décide à capituler, mais ses femmes, craignant de tomber vivantes aux mains des assiégeants, lui demandent de les faire égorger par les juifs et par les chrétiens. Un miracle se produit alors, obligeant l’assaillant à lever le siège : la ville est sauvée.

Les juifs résident alors hors de Tlemcen, au lieu-dit Agadir, sur les ruines de l’ancienne Pomaria des Romains. L’entrée de la ville musulmane leur est formellement interdite. Ils ont fui d’Espagne, refoulés par l’Inquisition qui marche sur les traces de la reconquête. Ceux d’entre eux qui enseignaient dans les universités de Palencia, Cordoue, Grenade et Tolède refluent vers l’Afrique en même temps que les Arabes d’Andalousie. Ils n’ont plus la protection d’Alphonse le Noble, roi de Castille.

Deux siècles plus tard, le jeune Ephraïm Aln’Kaoua qui vient de terminer à Tolède des études de philosophie et de sciences expérimentales, est à son tour frappé de bannissement et doit franchir la mer. Il débarque au Maroc, séjourne à Marrakech et parvient à Honaïne qui est alors le port de Tlemcen. Il est bientôt accueilli au palais du sultan almoravide Abou Tafachin.

La légende prétend qu’il arriva devant la ville, monté sur un lion, tenant dans ses mains un serpent en guise de licol. La journée avait été torride. A demi mort de soif, il frappa le sol de son bâton. Une source en jaillit qui n’a pas encore cessé de couler. Le sultan se prend d’amitié pour ce jeune savant qui, entre ses études du Talmud et des textes de saint Thomas d’Aquin, qui s’inspira des travaux du théologien juif Maïmonide, s’intéresse encore à la médecine.
Aussi lorsque sa fille tombe gravement malade, c’est à Aln’Kaoua qu’il va s’adresser. Le rabbin la guérit, et le père reconnaissant lui demande :
- Que veux-tu en récompense ?
- Seulement la permission de faire rentrer dans Tlemcen mes coreligionnaires et ceux qui vivent au Maroc et en Espagne. Ici, nous construirons la maison des prières et nous y adoreront nôtre Dieu, qui est aussi le tien.

C’est là, l’origine de la communauté juive de Tlemcen et de la première synagogue devenue, avec le départ des israélites en 1962, maison de la culture algérienne. Mais la tombe est toujours restée un lieu de pèlerinage, nichée dans les cyprès, les eucalyptus et les lauriers.

RETOUR

Les juifs ont attendu quinze ans. En 1977, ils sont revenus, et la tradition s’est renouée. Crispés au départ de Paris, les pèlerins ont été surpris, à Tlemcen, par un accueil qu’ils qualifient d’ «inoubliable ». Résultat : cette année, leur nombre a doublé. C’est par centaines que des Algériens de Tlemcen, de Nédroma, d’Aïn-Témouchent, sont venus accueillir dans le magnifique patio hispano-mauresque de l’hôtel les Zianides, œuvre de l’architecte Pouillon, des amis qu’ils n’avaient pas revus depuis seize ans. Retrouvailles émouvantes des fils d’Israël et des fils d’Ismaël, et soirée commune autour des meilleurs orchestres de musique andalouse où le luth médiéval et le r’bab jouent un si grand rôle, où la mélopée évoque toujours le «cante hondo». C’est un témoignage exemplaire de ce que peuvent réussir les hommes de bonne volonté qui acceptent de tourner le dos à la haine pour regarder vers l’amitié et la paix.

C’est dans cette incroyable ambiance que s’est formé le cortège vers le mausolée aux portes de Tlemcen. Les pèlerins, après s’être purifiés, avaient assisté aux deux offices du matin et du soir célébrés dans une salle de l’hôtel, transformée en synagogue. Ils avaient écouté la récitation des psaumes de David et la lecture des interrogations du Zohar. Puis ce fut l’incantation par le rabbin et la promesse formelle : «Quand même les mères oublieraient, je ne t’oublie pas mon Dieu, Tu es à moi et moi je t’aime».

Sur le chemin poussiéreux du pèlerinage intervient déjà la fête qui mêle la tradition païenne aux rites religieux. Sous l’ardent soleil, rien ne choque ; le rabbin officiant, lui-même, sourit en voyant jeunes et moins jeunes emprunter à l’Orient son goût de la musique, du rythme. On se lamente et l’on pleure sur le tombeau du rabbin, mais à quelques mètres seulement, des sardines rissolent sur un gril, l’anisette coule à flots, la danse du foulard enchaîne sur un tempo lascif, tandis que les bougies brûlent par centaines dans des niches. Les filles qui espèrent un fiancé vont boire à la source miraculeuse. Autour du sanctuaire en forme de coquille, cernée de roseaux où le saint homme, entouré des tombes de sa famille, repose sous une simple dalle blanchie à la chaux, on peut lire en français et en hébreu : « Ici repose le grand rabbin Aln’Kaoua, qui fut notre orgueil, notre appui et la gloire d’Israël ; que le grand faiseur de miracles nous protège ; qu’il nous envoie son Messie ».

A midi, c’est le méchoui et la fête continue. Juifs et Musulmans dépècent à pleines mains les moutons dorés à point. Bizarres moutons à deux têtes, car, comme l’explique le rabbin qui a veillé au respect des règles kasher, selon la loi mosaïque, tout l’arrière-train de la bête est impur ; on a donc cousu deux avant-trains, tête, épaules et côtelettes, et l’on a abandonné les gigots aux gourmets, moins attachés aux traditions religieuses.

Ainsi donc, en plein cœur de la capitale religieuse et culturelle de l’Algérie, dans cette ville somptueuse que l’on dit être « la cité des beaux cavaliers de l’air et de l’eau » et que l’on compare à l’opulente Grenade, trente jours après la pâque juive, quinze ans après la Diaspora algérienne, la tradition est renouvelée avec un lointain passé.
Tlemcen n’est plus la petite sous-préfecture et le gros marché, à cheval sur la rocade entre Oran, Sidi-Bel-Abbès et le Maroc, et la route de Nemours au Sahara. Sa population approche aujourd’hui les cent trente mille habitants. Ses minarets hérissent toujours la vieille ville aux murs badigeonnés de pastel, mais ce n’est plus le lieu « propice au sommeil » qu’avait reconnu Sidi Bou Medine en découvrant le ribat d’El-Obbad avant d ‘y pousser son dernier soupir. L’artisanat se meurt. Une nouvelle industrie naît : celle des textiles synthétiques.

Ce compte-rendu m’a beaucoup émue en me rappelant les nombreuses fois où j’allais avec mes parents faire ce pèlerinage lors de mes jeunes années. C’était l’occasion de revoir la proche famille de mon père natif de Tlemcen.

Cette chanson que je me rappelle en judéo arabe exprime ce que je ressens :
Ya darna ouine nasek?
Ou elli seknouk raHou
Hergou gelbi bla nar
Ou dmouê el âine saHou

En voici la traduction :
Ô ma maison où sont-ils tes gens ?
Ceux qui t’habitaient sont partis
Sans feu, ils ont brûlé mon cœur
Et des larmes de mes yeux ont coulé.

Henriette Azen

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