SAINT-MARTIN-VESUBIE JOURNEES DE L'AMITIE DE L'TE 43

 

Marche de la Mémoire et Médailles des Justes

Beauté d’une vallée perdue dans les montagnes, incroyable liberté de marcher, de se baigner dans des torrents glacés, de chaparder des cerises, de danser clandestinement avec des amis villageois, ces images s’éveillent parfois dans la mémoire de quelques «survivants », aussitôt chassées par le cauchemar d¹une fuite désespérée vers des cols impossibles... Ils n’avaient plus jamais rien su de St Martin-Vésubie. Des anciens, habitants de ce village, se souviennent de ces centaines d’étrangers arrivés en grande détresse, avec qui ils s’accordèrent si bien, le temps d¹un été...
Ils les avaient vu disparaître, chargés de ballots et d’enfants, fuyant à pied vers l’Italie l’approche des Allemands... Qu’étaient-ils devenus ?
Pourquoi tant de Juifs s’étaient-ils trouvés réunis à St Martin-Vésubie, le temps d’un été?
En novembre 1942, l’armée italienne ayant occupé sept départements à l’est du Rhône, la nouvelle : Ils protègent les Juifs provoqua l’arrivée à Nice d¹une marée de réfugiés. Cette ville pouvant se transformer en piège, des responsables Juifs et Italiens créèrent dans des villages des centres de résidence forcée.
Saint-Martin-Vésubie, 1500 habitants, vit ainsi arriver 1200 Juifs étrangers.
Aidés par le « Joint », échangeant travail paysan ou artisanat contre nourriture, ils se mêlèrent amicalement à la population.
Transformant le village en shtetel, ils installèrent une synagogue et une école juive dans un chalet, des ateliers de l¹ORT dans des remises, une fabrique de faux papiers, dirigée par David Blum, au chalet Sainte Anne. L¹impression de sécurité devint telle que les Juifs se mirent à espérer que l’horreur les oublierait dans ce village perdu... Illusion. La révélation de l¹armistice entre l’Italie et les Alliés provoqua l’exode tragique de la plupart d’entre eux vers des cols de passage en Italie.
Les Allemands, envahissant les deux côtés des Alpes, les prirent en tenaille.
Près de 400 furent capturés dans le Piémont, peut-être 150 dans la vallée de la Vésubie. Si les autres survécurent, ce fut grâce à la protection de paysans, de prêtres, de Résistants.
Des bergers, anciens contrebandiers, furent les premiers à me parler des réfugiés de l¹Été 43... « Quand je passais des Juifs »...
Après bien des années à les écouter, je pus enfin retrouver Moïse, puis Sidi, David, Sara, Menachem... une cinquantaine de précieux témoins jamais encore entendus.
Vésubiens et Juifs, ces acteurs des événements 43-44, le chef du réseau Franc-Tireur Vésubie ayant accepté de me confier ses souvenirs et archives, me permirent de découvrir, dans une forêt de rumeurs, des sentiers de vérité. Enregistrant, filmant, recueillant photos et documents, je liais et croisais les récits afin d’écrire des pages d’histoire à laquelle je donnais le titre d’un lieu-dit, un abri sous roche où des bergers contrebandiers cachèrent des persécutés : « La Pierre des Juifs ».
Enfin, le 11 septembres 2005, lors du 63e anniversaire de l¹exode des Juifs de Saint-Martin-Vésubie, trois familles reçurent la médaille des Justes.
Pourquoi fallut-il si longtemps pour que des Justes soient reconnus ? Ils ne sont pas faciles à retrouver, les Justes !
Lorsque, ayant glané une information, je frappe à la porte de l¹un d¹eux, c¹est pour entendre: «Ce qu¹on a fait était normal, à quoi bon en parler? » Du côté des personnes sauvées, pour pouvoir reconstruire leur vie blessée, il leur fallut pousser les années noires dans les oubliettes de leur mémoire. Pourtant, après avoir découvert le rôle de tant de criminels, nous avons besoin de connaître celui des braves gens. Pour nous, pour leurs descendants nous devons les honorer.
Même s’ils ne sont plus là. Ils nous rassurent sur l’humanité. Ayant découvert que des Saint-Martinois, malgré la présence de 40 soldats Allemands et de 5 miliciens, avaient caché des Juifs dans le village, je réussis à retrouver certains d’entre eux, puis deux des personnes sauvées : Paulette qui fut, à 15 ans, successivement cachée par Fanny Vassallo et par les Saïssi, et Ida recueillie à 8 ans, avec sa mère et son petit frère Léon, par la famille Raibaut. En demandant à Paulette Sanson Grunberg de ranimer ses années d¹horreur et ses deuils, je me découvris responsable de la rupture du fragile équilibre obtenu par l¹oubli. Pour Ida Majer Matti, au contraire, ma demande fut une délivrance. « Ça fait des années que ça me trotte dans la tête ! Je me disais que cette famille Raibaut méritait de figurer dans le livre des Justes... » Je pus enfin constituer des dossiers qui, examinés successivement par Yad Vashem Nice, Paris puis Jérusalem, furent acceptés. La date de remise des médailles fut fixée au 11 septembre, après la « Marche de la Mémoire » qui, depuis 1995, commémore traditionnellement l’exode de septembre 1943.
Un rêve d¹auteur se mit alors à germer : réunir à Saint-Martin les personnes
qui m’avaient aidée à reconstituer et écrire leur histoire.
Tous ceux dont la santé le permettait s¹enthousiasmèrent pour ce projet, et c’est ainsi que
S’organisèrent, avec le soutien de la Mairie et des Amis du Musée des
Traditions Vésubiennes, « Les Journées de l’Amitié de l’Été 43 ».
Les souhaits fusaient... « Je voudrais retrouver le chalet Ferrix... » « Moi la synagogue où
je me suis mariée »... « Moi le chalet Mon Repos ! » Promis... c¹est promis ! 40... 50 survivants, avec famille et amis, arrivèrent au village le 8 septembre, occupant à nouveau tous les hôtels et même des chambres prêtées... « C¹est drôle, me dit Manon, les Juifs se réunissent à nouveau sur la place comme en 43 ! » Puis ce fut la course de la mémoire vers le chalet Ferrix, l’emplacement de la synagogue, l’hôtel où Paulette fut cachée... Il leur fallait tout reconnaître, mais l¹essentiel fut l’émotion des retrouvailles, après 62 ans, des complices de fabrication de faux papiers, de maraudes de fruits, de marches en montagne, de baignades dans la Vésubie. Le 10 septembre, après la projection d’un film d¹extraits de leurs témoignages, je les guidais sur un « parcours des Justes » où des témoins, Juifs et villageois, prirent la parole.
À la mairie, une exposition de documents, photos et témoignages les attendait, puis Monsieur le Maire nous convia à un buffet.
Vint ensuite le « Bal Clandestin » ou charretons, bottes de paille et râteliers recréaient l’ambiance des fameuses granges. En tenues des années 40, nous avons dansé...
Le 11 septembre 2005, sur les pas des fuyards de septembre 1943, membres de Yad Vashem, évêque, rabbin, villageois, ministre, sous-préfet et quelques anciens résidents forcés affrontèrent le rude chemin de pierre, des dialogues se nouant au gré des pauses. Georges Boivin, 80 ans, raconta au Docteur Prasquier comment sa mère cacha un couple juif... Le vent et la pluie, glacée, nous attendaient au Col, comme pour nous obliger à mieux comprendre... Mais comment comprendre, en bonnes chaussures et vêtements chauds, les souffrances de ceux qui, chargés de ballots, d¹enfants, aidant des vieillards, la faim et la peur au ventre, avancèrent sur ces cailloux en semelles de bois, espadrilles, vêtements légers? Unis dans la même émotion, nous écoutâmes les prières du rabbin et de l¹évêque avant de descendre assister à la cérémonie que Monsieur l¹ambassadeur d¹Israël honorait de sa présence.
Solennellement, après les discours et des chants, les médailles de Justes furent décernées à Fanny Vassallo, Paul et Henriette Saïssi, Joseph et Victorine Raibaut, à titre posthume, et à Margot Raibaut Franco. Parmi le millier de spectateurs se trouvaient d¹autres héros, mais seules les pages de mes livres rappelleront leur générosité et leur courage, les personnes
qu'ils sauvèrent ayant aujourd’hui disparu. Manya, venue de Californie, offrit à Gaston Franco, de la part de son maire Albert Vera, la clef de Culver City. « Mes enfants, murmura son fils Greg, mes petits enfants, je le jure, reviendront eux aussi à Saint-Martin-Vésubie... »
Puis l’orage, terrible, s¹abattit sur le village. Le vent, la pluie, la grêle frappèrent violemment la toile du chapiteau où nous étions blottis, le ciel en pleurs rappelant ainsi, au moment même où nous honorions des Justes, que pour plus de 500 des Juifs ayant vécu ici un bel été de paix, les chemins de la fuite s¹étaient terminés à Auschwitz.

Danielle Baudot Laksine

Biographie :

Danielle BAUDOT LAKSINE
Née en 1940 d’un père juif, de famille Khazar arrivée de Tiflis à Paris en 1899, et d’une mère chrétienne. En 1943 Georges Laksine, chirurgien-dentiste à Cannes, déchu de sa nationalité française et interdit de travail, installe sa famille dans la propriété varoise et vit caché par des paysans. 1945 : Retour à Cannes. Pour Danielle, Beaux-Arts de Paris, mariage, vie à l’étranger, deux enfants. En 66, l’achat d’un chalet à Saint-Martin-Vésubie marque le début d’une enquête auprès de bergers et villageois au sujet du séjour de Juifs dans le village. Grâce aux témoignages de plus de 50 « survivants » juifs retrouvés, et de documents inédits, un premier ouvrage paraît en 2003, « La Pierre des Juifs », concernant la période de l’occupation italienne et l’exode vers l’Italie. Un second sorti en 2005 « Les Grands Visiteurs », raconte le début de l’occupation allemande et le sauvetage de Juifs dans le village. Ces recherches ont permis la constitution, pour Yad Vashem, de dossiers ayant abouti à la reconnaissance de 6 Justes, le 11 septembre 2006, à Saint-Martin-Vésubie. Deux autres ouvrages sont en cours d’écriture…

 

 


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