UN SEPHARADE, UNE POSTIERE, ET DES DOCUMENTS PORTUGAIS !

 

À Saint-Martin-Vésubie, une belle histoire d’amitié…

 

Lors d'une visite du village où 1200 juifs séjournèrent en 1943, et 6 Justes furent honorés en 2005, Moïse Rahmani m'avait demandé : Y eut-il des Sépharades, ici à Saint-Martin-Vésubie ?

Si proche, si loin de la Côte d'Azur, Saint-Martin-Vésubie, ayant pour écrin le massif alpin du Mercantour, est situé à 60 km de Nice tout au fond d'une vallée peuplée de montagnards à la vie rude, à l'indépendance farouche et la méfiance aiguisée, depuis l'antiquité, contre les pouvoirs avides d'y puiser du sang neuf pour chacune de leurs guerres. Pourtant, s'ils se méfiaient des puissants, les Vésubiens se sentirent proches des centaines de juifs arrivés parmi eux en grande détresse… Les listes de cartes d'alimentation, bien incomplètes, révèlent la présence des Ovadia, Pinas, Fogel, Galant, Salem, Saltiel, Landau, Rosada, Salamit, mais des lettres me permettent de reconstituer une page de l'histoire de deux clandestins, Edmond Nadjari et Maurice Benveniste.

Rappelons brièvement les évènements : en novembre 1942, conséquence du débarquement des Alliés en Afrique du Nord, la zone libre est envahie, à l’ouest du Rhône par les Allemands, à l’est par les Italiens. Dans leur secteur d'occupation, malgré la pression des nazis et de Vichy, l'armée italienne protège les Juifs. Privés de leur passé, ayant échappé à des rafles successives, amputés pour la plupart de membres de leur famille, des milliers de Juifs étrangers se précipitent vers Nice. La crainte justifiée de voir cette ville se transformer en piège pousse le très influent banquier italien juif Angelo Donati à établir un plan visant à sauver ses coréligionnaires en les envoyant en Italie. En attendant, organisés par les Italiens, le Comité d'Accueil Dubouchage et financés par le Joint, des camps d’Assignation à résidence surveillée destinés aux étrangers sont créés dans des villages. Saint-Martin-Vésubie, 1650 âmes, reçoit, 1200 juifs s’y installent. Exerçant des petits boulots, échangeant travail ou savoir-faire artisanal contre nourriture, ils se mêlent naturellement et amicalement aux villageois. Les croyants s’émerveillent de pouvoir se rendre ouvertement dans une Synagogue installée dans un chalet, les femmes échangent des recettes, les jeunes partent marcher dans les montagnes, travaillent avec les paysans, se baignent dans la Vésubie, font du sport pour s’endurcir, puis dansent clandestinement dans des granges… Saint-Martin, se rappelle Lea Reuveni, était comme un petit shtetl, un petit village juif de Pologne, de Tchécoslovaquie

Cette histoire des années 43-44 à Saint-Martin-Vésubie, je l’ai découverte en rendant son rôle majeur à l'antique transmission orale de l’Histoire. Marchant par les montagnes à la découverte, puis à l’écoute, de paysans et bergers qui n'avaient jamais eu la parole car ils ne savaient ni écrire ni parfois s'exprimer en Français, je me suis abreuvée à leur savoir. L’histoire des Juifs, je l'ai recherchée auprès de 55 survivants éparpillés de par le monde, peu à peu retrouvés, afin de les entendre et de rattraper, au seuil de l'oubli définitif, des pans de leurs souvenirs... Personne ne voulait nous écouter ! De nombreux documents inédits, m’étant confiés, me permettaient d’étayer des récits, car si bien des mémoires se sont diluées dans le temps, l'histoire fut parfois écrite, au crayon ou à l’encre violette, sur les centaines de lettres, demandes d'aides, de nouvelles, ou de remerciements. Par prudence, durant l'occupation allemande, la plupart de leurs destinataires les détruisirent aussitôt lues, ou s’ils les conservèrent leurs descendants, dès leur décès, s'en débarrassèrent. Elles disparurent ainsi, piquée au bout d’une fourche, vers un tas de fumier, envolées en fumée au coin d'un champ, noyées dans le courant de la Vésubie, du Gesso, ou jetées à la décharge publique… cette décharge dans laquelle un carton empli de vieux papiers allait être jeté, lorsque… « Attendez ! Donnez-le moi, je connais une dame qui s’intéresse à ces vieilleries… » Et c’est ainsi qu’une collection de lettres, sauvées de justesse après 63 ans de sommeil dans une grange, me furent confiées. Certaines signées Edmond Nadjari et Maurice Benveniste, étaient adressées à une mystérieuse « Hélios ». Hélios ? Je savais que la Saint-Martinoise Éliane Ingigliardi était ainsi surnommée pour la blonde chevelure héritée de ses ancêtres burgondes. Paulette Sanson, questionnée au sujet d’Edmond, l’identifia comme l’un de ses amis de l’été 43, présent, en veste blanche et debout au-dessus d’elle, sur la photo de 4e de couverture de mon ouvrage « Les grands visiteurs ». Jean Carrasso, le fondateur de « Lettre Sépharade », se souvenait d’un Edmond Nadjari rencontré à Marseille… et c’est ainsi que de l’une à l’autre découverte je retrouvais enfin l’auteur des lettres, en Israël.

Edmond ne se souvenait plus d'Hélios et, de son côté, Hélios avait tout oublié d’Edmond… Nous avions alors 20 ans. On se souvient des choses extraordinaires, et ce n'est pas extraordinaire mais tout à fait normal d'aider ses amis en danger ! Pourquoi remuer tout ça ?

Pourquoi ? Parce que je ne peux accepter que soit définitivement oublié le rôle de ces villageois parfois déjà couchés sous une dalle de pierre, achevant à l'hôpital leur vie de misère, ou qui, s'ils sont encore vaillants, s'étonnent que l'on veuille les honorer… Mais pourquoi ? Étonnement si souvent exprimé face aux gestes d'amour humain comme à ceux générés par la malveillance, la stupidité, la jalousie, l'ambition, la haine… Ce mot : Pourquoi ? qu'Edmond Nadjari, petit enfant, prononça en assistant à Marseille, où sa famille avait émigré dans les années 20 après le terrible incendie destructeur de Salonique, à un défilé de Camelots du Roi brandissant des pancartes antisémites et vociférant… Mort aux Juifs !

Pourquoi, Grand-Père, pourquoi ils veulent tous nous tuer ?

À 17 ans, cette souffrance, gravée en lui à jamais, le pousse à répondre, aussitôt entendu, à l'appel d'un général inconnu : de Gaulle. Après de nombreuses actions, Edmond se trouve envoyé au printemps 43 en mission de renseignement en zone d'occupation italienne. Ses chefs n'oublient pas son problème : il est juif. Juif, mais Français, il ne peut obtenir de Georges Weinstein, délégué au Comité Dubouchage, son inscription sur la liste des assignés à résidence forcée. Alors, c'est en clandestin, comme tant d'autres, qu'il prend l'autocar à gazogène qui le conduit, par une route étroite et sinueuse, vers ce village perdu où réside déjà son cousin Maurice Benveniste, lui aussi Français et dans l'illégalité. Le séjour d'Edmond doit être provisoire, le temps de recevoir des documents consulaires portugais. L'Inquisition, en forçant les Juifs à la conversion, avait chassé du Portugal leurs ancêtres mais 5 siècles plus tard, victimes d'une nouvelle Inquisition où même leur conversion n'aurait pu les sauver, c'est d ce pays qu'ils attendent leur salut. Bien que l'obtention de papiers portugais soit difficile depuis la destitution, par Salazar, de Sousa Mendes, consul jugé coupable d'avoir permis à des milliers de persécutés de fuir en son pays neutre, un oncle diplomate va leur en procurer. Les documents, envoyés à Nice à la mère de Maurice, seront discrètement expédiés à Saint-Martin, au Chalet Adèle, chez un ami de la mère d'Edmond, le comte de Favernet…

La blonde Hélios travaille dans le Bureau des Postes situé au rez-de-chaussée de la Mairie, sur la place du village. Généreuse et gaie, elle est très populaire. Les Juifs qui se rendent à la Poste pour une lettre ou un mandat louent sa patience, car la plupart s'expriment mal, ou pas du tout, en Français. Un plancton des occupants italiens y attend en permanence les appels téléphoniques venant d’Italie pour courir chercher l’officier concerné. Courrier, télégrammes, communications téléphoniques, tout passe par la postière, situation qui n'a échappé ni aux membres du réseau de résistance Franc Tireur Vésubie dirigé par le notaire du village, Paul Sola, ni aux hommes de Séraphin Bermond, au service du 2e Bureau. Le soir, à la campagne où, après son travail, elle aide ses parents paysans, la jeune fille reçoit des visiteurs dont elle comprend que l'intérêt n'est pas motivé par la simple curiosité. Encouragée par son chef, le Receveur Henry Dupin, elle leur rapporte avec grande rigueur tout ce qu'elle a entendu, ne posant jamais de questions mais répondant à toutes… L'un d'eux lui présente Edmond Nadjari.

Celui-ci, touché par la bienveillance de la jeune postière, en fait vite sa confidente. Hélios, percevant la détresse du jeune homme inquiet pour sa famille, l'entraîne vers les bals clandestins… Avec tous les jeunes juifs, dit Éliane aujourd'hui, nous avons formé un groupe merveilleux. Avant leur arrivée, on s’ennuyait un peu, au village mais là, ces gens venus d’ailleurs nous ont beaucoup apporté. Nous allions tous danser clandestinement dans les granges. Nous avons passé un temps heureux avec nos amis juifs. Je volais du jambon à mes parents pour le leur donner !

Certains Juifs espèrent voir arriver dans ces belles montagnes la fin de la guerre et Edmond et Maurice attendent avec un peu moins d'impatience leurs papiers portugais, mais les évènements bousculent toutes les illusions. Le 3 septembre 1943, l'armistice est signé entre les Alliés et l'Italie. Cet accord doit demeurer secret jusqu'en octobre, afin de donner le temps à la IVe Armée de se replier pour se mettre en place en Italie du Nord, retourner ses armes contre les anciens alliés et défendre Rome. Le plan d’Angelo Donati va se réaliser et 4 bateaux attendent à Gènes, pour lever l'ancre vers l’Afrique du Nord, l'arrivée de Nice de 30, 40 000 Juifs… mais le 8 septembre le Général Eisenhower radiodiffuse prématurément la nouvelle, provoquant une catastrophe humanitaire et militaire. Italiens et Juifs se trouvent piégés dans une nasse où vont se précipiter la Wehrmacht, Alois Brunner, et ses spécialistes de la Solution Finale.

Le soir du 8 septembre, à Saint-Martin-Vésubie, c'est le désespoir et la panique. Ils ont dansé tout l’été, mais la bise est venue. Les organisateurs Avraham Paperman et David Blum donnent aux Juifs rendez-vous à 4 h sur la place pour les guider dans la fuite, par la montagne, vers la sécurité de l'Italie. Hélios, qui travaille ce soir-là à la campagne voit arriver, traînant une lourde malle qu'ils lui confient, Sarah et Ber Pryszkulnik, un couple logeant chez sa tante avec leur petit Alfred de 6 ans, à qui elle a donné des leçons tout l'été. Ils sont bientôt suivis d'Edmond et Maurice chargés d'effets et de documents. Tous ces dépôts sont profondément enfouis dans le foin de la grange. À l'aube du 9, Hélios assiste au départ de ses amis juifs, sur le trajet étudié et choisi par David Blum, vers le Piémont par le Col de Fenestre. La jeune fille est bouleversée en voyant s'éloigner à pied ces pauvres gens, chargés de ballots et d'enfants et se demande comment ils réussiront à franchir, sans nourriture suffisante ni vêtements et chaussures appropriés, des cols à près de 2500 m. Elle s'empresse de téléphoner à toutes les familles dont les fuyards lui ont remis les coordonnées. Elle voit arriver, le 17 septembre, 40 Allemands qui s'installent dans l'hôtel en face de la Poste, puis assiste avec horreur, le 21, à la rafle brutale de la centaine de Juifs demeurés dans le village. Elle a ensuite très peur car les Allemands, ayant réquisitionné le serrurier du village, ouvrent et fouillent les appartements et chalets abandonnés par les Juifs afin de récupérer leurs biens, mais ils ne songent pas à sonder le foin de la grange familiale. Elle apprend qu'après les souffrances de leur traversée des Alpes, les Juifs ont trouvé les Allemands en Italie… Que sont ses amis devenus ?

Elle reçoit rapidement des nouvelles des Pryszkulnik. Ayant échappé aux rafles dont furent victimes près de 400 des Juifs arrivés épuisés de Saint-Martin-Vésubie, puis revenus en Vésubie, ils sont cachés dans une ruine du village voisin, Roquebillière, où deux familles les cachent et nourrissent. Elle place le petit Alfred, à Saint-Martin, dans l’illusoire sécurité d'une pension, où séjournent déjà des jeunes enfants que leurs parents n'ont pas voulu entraîner dans les montagnes. Un matin, Alfred vient en courant se réfugier dans ses bras, ayant réussi à fuir les SS venus rafler les petits juifs. Dans la nuit, la jeune fille et l'enfant parcourent la dizaine de kilomètres le séparant de ses parents.*

Devenue la confidente de bien de ceux qui veulent faire passer en fraude des personnes, des effets et du courrier, Hélios sait que bien des villageois ont recueilli des persécutés. Les Raibaut "Spici", les Raibaut de la Mério, Louis du Teinch, Fanny Vassallo et ses nièces, Joseph Bernart, Angèle Blanchi, Eugénie Raiberti, Joseph Ciais, le comte de Favernet, les épiciers Martin, Louis et Charlotte Gasiglia…

Edmond et Maurice, eux-mêmes cachés dans le village piémontais d'Entracque par la famille Gaglione, gardent l'espoir en leurs papiers portugais. Peut-être sont-ils arrivés chez le comte, mais comment le savoir et leur faire franchir la montagne ? Le 3 novembre 43, Edmond confie à un passeur, Tarabelloni, sa première lettre à Hélios : "...je pense souvent aux bons moments passés ensemble cet été…" écrit-il, puis il la supplie de l'aider, lui donne des instructions pour sa famille et l'informe… "Presque tous les J… ont été arrêtés et internés, puis il évoque leurs amis communs ayant réussi à fuir : Liesel, Margit, Jacques. Téléphonant, transmettant dans un sens comme dans l'autre tous les messages, se dévouant sans compter, Hélios peut enfin signaler à Edmond que les papiers sont arrivés. Ne voulant les confier à personne Maurice, malgré les difficultés de la traversée et la hauteur de neige au Col de Fenestre, - il est tombé 1 m de neige à Entracque -, décide de revenir à Saint-Martin les récupérer. Alerté par le contrebandier Joseph Ciais, Hélios, de nuit, le conduit chez Madame Vassallo, qui le cache dans son hôtel où il retrouve Paulette, la famille Berlant, Rosa Shonbrün, et demeure une dizaine de jours.

Membres du réseau Franc Tireur ou sympathisants, tous les postiers des 7 communes de la vallée contribuent eux aussi à aider les Juifs. Dès l'arrivée de la malle-poste, ils identifient et cachent les centaines de lettres adressées à des Juifs par des membres de leurs familles et des amis ignorant tout de leur sort. Confiées à des contrebandiers sûrs, ces lettres partent discrètement en Italie où des Partisans et des membres de Comités Juifs et des Partisans tentent, parfois avec succès, de les livrer à leurs destinataires. Grâce au courage inouï qui leur fait affronter la montagne à skis, raquettes de fortune, ou se servant d'un sac comme luge, chargés de 80 kilos de contrebande sur le dos, les paysans contrebandiers sauvent leur village de la disette… et passent des Juifs et du courrier. Un passeur apporte la demande d'Edmond de lui envoyer encore des documents et des affaires à confier à Tarabelloni, le reste à Joseph Ciais. "J’ai écrit à ma famille… par (Louis) Raibaut, le frère de l’épicier". (Joseph Raibaut, qui fut plus tard déporté en juillet 44, à Dachau, pour avoir caché un Juif). Sylvette, la sœur d'Edmond, envoie une carte à Hélios pour la remercier. Toute la famille lui fait part de son inquiétude au sujet de Maurice… "…l’avez-vous vu? Il devait partir pour Entracque la semaine dernière. Le mauvais temps l’en a empêché ? Une lettre reçue d'Entracque le 1er décembre lui permet de tous les rassurer : Maurice est fatigué par la périlleuse marche dans plusieurs mètres de neige, mais est bien arrivé à bon port… avec ses précieux papiers portugais !

Les jeunes gens envoient encore des lettres à faire suivre à famille et amis, et à leur demande Hélios extirpe du foin de la grange familiale leurs dernières affaires et les confie à Joseph Ciais qui lui rapporte encore une lettre… Notre éloignement nous oblige nous et les nôtres à user, abuser de votre bon vouloir pour faire la boîte aux lettres. Soyez… avec la dame (Fanny Vassallo) et Émilie (sa fidèle servante) au courant de tous les passages sérieux... Amitiés à M. Arthur si serviable… les miens écriront à la poste. En cas d'absence, dites à votre frère Arthur de se rendre compte tous les jours si rien n'est arrivé." Edmond demande d'urgence des livres Français-Portugais et remercie …des soins que vous prenez ainsi que tous nos amis à nous être agréables. Il cite Mlle Mathilde de Nice, Joseph Graglia, envoie ses vœux à Mme Vassallo, à ses nièces Jeannine et Florette, et à son amie Paulette Sanson, dont il ignore qu'elle est maintenant cachée à Monaco (chez les Saïssi, nommés Justes en 2005). Maurice évoque Eugénie Raiberti, (infirmière membre de la Croix Rouge très active dans l’aide apportée aux Juifs), Merci à Mlle Martin de sa visite (à Nice) et de l'attention vis-à-vis des miens… Le 29 décembre, il envoie ses bons vœux et remercie car lettres, documents et veste leur sont parvenus. Il répète. … en ces durs moments c'est une consolation très agréable… de jouir du dévouement de ses vrais amis. Puis, enfin, il demande à Hélios d'avertir sa famille… Edmond parti en bonne santé chez Victor depuis ce matin - il embrasse toute la famille et espère à bientôt… Je te remercie beaucoup et te fais une grosse bise. Edmond

Encore une fois, Hélios, avec la fourche, creuse dans de foin et sort la boîte à biscuit pour y ranger cette lettre, qui sera la dernière, puis elle emplit de soupe une gamelle qu’elle monte, comme chaque soir, à des traqués... Durant l’Occupation Allemande, nous avions aidé des Polonais, des adultes cachés dans une grange du Vernet. Je descendais à Nice leur chercher de l’argent. Travaillant à la Poste, je servais de boîte à lettre à des Juifs cachés, mais ce sont des choses que l’on fait naturellement. Vous avez des amis dans le malheur, vous faites ce que vous pouvez pour eux. Vous avez un sens de la vie, de l’homme, et vous faites ce qu’il faut. J'avais pourtant du mal à croire les horreurs qu’ils nous racontaient. C’était inimaginable. On pensait qu’ils exagéraient. Parce qu'elle ne pouvait croire ce qu'on lui racontait, Hélios ne brûla pas les lettres mais les conserva longtemps, en souvenir de cet ami dont elle ne su jamais ce qu'il était devenu et dont le souvenir, peu à peu , s’effaçait de sa mémoire…

En mars 2006, Paulette Sanson Grunberg et moi sonnons à la porte d’Edmond Nadjari… Vous êtes venues me voir à Jérusalem, c'est une bénédiction pour moi ! Monsieur Nadjari, 86 ans, évoque Aldo Quaranta, chef partisan italien avec qui il partit lutter dans la montagne, je parlais l’Italien !, son engagement dans le Renseignement pour les Alliés… il y a même une mission que j’ai faite, secrète, pour le Général Clark. Dans une mission, j’étais dans un petit bateau de guerre… puis la terrible bataille de L'Authion, où il fut blessé à Turini… À la Libération, j'ai découvert que j'avais perdu 15 membres de ma famille, mais nous avons surmonté les problèmes et j'ai 15 petits-enfants. Sa pudeur l'empêche d'en dire plus sur ses faits de résistance, mais il s'émeut à la lecture de ses lettres oubliées… Pour nous, Saint-Martin fut une pause, puis j'ai trouvé là des gens de cœur, qui nous ont aidés… J’ai écrit ces lettres où je faisais état de ma situation restreinte. On a trouvé des gens qui se sont occupés de nous, des gens qui nous ont aidés... Yad Vashem? Ils font un travail considérable. Je suis heureux de ces lettres, je vous en remercie et si vous voulez obtenir à ces dames quoi que ce soit, faites les démarches, faites-le… 

Les démarches sont faites auprès de Yad Vashem. Grâce à Edmond Nadjari, aux lettres comblant les oublis et au témoignage d'Alfred Pryszkulnik j’espère lire un jour, sur une colline dorée par le soleil d’Israël, dans le beau jardin dédié à la mémoire, gravé dans le marbre parmi les Justes de France aux côtés de Fanny Vassallo, de Joseph et Victorine Raibaut, de Marguerite Raibaut et de Paul et Henriette Saïssi, le nom d’Éliane Ingigliardi. Elle y a mérité une place, notre blonde et généreuse Hélios. Parmi ses semblables. Les Justes.

Ils résistèrent aux ordres émis par la haine, ces petites gens de cœur.

Armés de leur seul courage ils réussirent parfois, au péril de leur vie, à arrêter la marche inexorable de leurs frères humains vers ces wagons de déportation que de puissants gouvernements alliés, pourtant informés dès 1942 de l’accomplissement de la mort industrielle des Juifs d’Europe, ne tentèrent jamais, malgré leurs milliers de bombardiers, d’empêcher d’arriver à destination.

Danielle Baudot Laksine

 

*Épisode relaté dans le tome 2 de « La Pierre des Juifs ».

 

Relation de cause à effet ?

Pierre Dreyfus, dont l’oncle fut Grand Rabbin de Belgique, ignorait tout du rôle d’Éliane Ingigliardi, Hélios, sa compagne. Je le lui ai révélé… Ils viennent de convoler en juste noce, après 35 ans de fiançailles !

 

BIOGRAPHIE

Danielle BAUDOT LAKSINE

Née en 1940 d’un père juif, de famille Khazar arrivée de Tiflis à Paris en 1899, et d’une mère chrétienne. En 1943 Georges Laksine, chirurgien-dentiste à Cannes, déchu de sa nationalité française et interdit de travail, installe sa famille dans la propriété varoise et vit caché par des paysans.

1945 : Retour à Cannes. Pour Danielle, Beaux-Arts de Paris, mariage, vie à l’étranger, deux enfants. En 66, l’achat d’un chalet à Saint-Martin-Vésubie marque le début d’une enquête auprès de bergers et villageois au sujet du séjour de Juifs dans le village. Grâce aux témoignages de plus de 50 « survivants » juifs retrouvés, et de documents inédits, un premier ouvrage paraît en 2003, « La Pierre des Juifs », concernant la période de l’occupation italienne et l’exode vers l’Italie. Un second sorti en 2005 « Les Grands Visiteurs », raconte le début de l’occupation allemande et le sauvetage de Juifs dans le village. Ces recherches ont permis la constitution, pour Yad Vashem, de dossiers ayant abouti à la reconnaissance de 6 Justes, le 11 septembre 2006, à Saint-Martin-Vésubie. Deux autres ouvrages sont en cours d’écriture…

 

 

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