MES SOUVENIRS DE LA GUERRE 1939 - 1945  

suite du Los Muestros n°66  

Le 21 mars mon mari essayait de me rassurer : « Je ne suis pas en danger, mais je peux te jurer que c’est très calme. Je me suis fait photographier dans la tranchée. Le lieutenant a pris quelques photos. On ne peut pas se figurer être aux Avant-postes tellement règne le calme. Nous montons la garde pour ne pas être surpris mais c’est tout. Il te sera difficile de me reconnaître quand je t’enverrai les photos tellement j’ai de la barbe depuis que nous avons quitté Isle. Je ne me suis ni rasé, ni coupé les cheveux, cela fait près d’un mois. Aussi cet après-midi j’en ai profité pour me couper les cheveux, me tailler le collier et me faire une bonne toilette car je ne me suis pas lavé depuis une semaine : crois bien que pour faire une bonne toilette à 200 mètres des boches, il faut croire qu’ils ne nous embêtent pas beaucoup. Ne t’en fais donc pas tellement. Aies du courage et prends patience, tout au contraire tu devrais être fière de ton mari qui accomplit son devoir alors que d’autres…. Enfin n’insistons pas ».

Vendredi 22 mars je lui écrivais : « Gérard va bien mieux, rassure toi à son sujet. Les boutons ont commencé à sécher, il n’a plus de fièvre, il reste qu’il est encore enroué tellement il a pleuré. J’ai hâte de recevoir ta lettre du 27 mars où tu me diras que tout s’est bien passé et que tu pars en repos. D’après ce que tu m’en dis, tu es en première ligne depuis le 14 mars et tu y resteras jusqu’au 26 ».

 

Samedi 23 mars : « Tes parents sont venus voir Gérard : il était très animé, très éveillé, il poussait des cris de joie, mais chose curieuse, il n’aime aller sur personne qu’avec ma mère ». 

 

Samedi 23 mars il m’écrivait : « Cette vie au grand air, ce camping forcé est très salutaire pour la santé. Nous constatons avec plaisir que nous nous portons tous en parfaite santé et le commandement le sait car il nous fait obtenir des casse-croûtes supplémentaires. Je te devine le matin lisant les communiqués : « Rien à signaler » et tu dois te demander si c’est bien vrai. C’est absolument exact. Mon secteur est très calme. Rien, pas le moindre coup de canon ne vient interrompre la monotonie des lieux. Je me demande si réellement nous sommes en guerre » et avec son tempérament de poète il ajoute : « quand j’aperçois les belles prairies françaises devant moi et les collines boisées allemandes à ma gauche, j’apprécie les bruits très pacifiques qui animent ce paisible paysage : le piaillement des oiseaux qui fêtent le printemps et le chant de l’eau dans la rivière qui nous sépare de nos ennemis. Le temps est incertain, parfois le soleil nous gratifie de ses chauds rayons, quelques instants après, une pluie maussade vient mal à propos emplir nos tranchées de boue. Les nuits sont très claires jusqu’à minuit, on peut voir comme en plein jour et nous sommes assurés que des patrouilles ennemies n’oseront pas se risquer. Mais de noirs nuages venant du ciel allemand nous incitent à nous tenir sur nos gardes ».

 

Entre ces deux précédentes lettres, le dimanche 24 mars il m’adressait ses bons souhaits pour mon 21ème anniversaire et me rappelait le précédent, celui de mes 20 ans, journée mémorable : j’avais été convoquée pour assurer ma première suppléance à l’école de garçons, rue Horace Vernet à Alger. Il ajoutait : « Dorénavant n’écris plus sur l’adresse le nom de mon régiment (c’était le 9ème zouaves). Ecris-moi : M. Azen 3ème compagnie 1ère section SP 13250 » alors que longtemps c’était SP 59.

 

Dimanche 24 mars je lui écrivais : « En me rappelant de l’an dernier je n’ai pu retenir mes larmes. En effet, c’est aujourd’hui Pourim. Il y a des gens qui peuvent fêter ce jour parce qu’ils ont le cœur gai, les leurs sont ici, mais pour moi il n’y aura de fête que lorsque tu seras près de nous. Par exemple, ce soir j’ai eu mal au cœur de voir tant de bonnes choses à table et penser que tu es bien loin de moi, près des canons ennemis. Je te souhaite d’avoir beaucoup de courage et de conserver ton sang-froid en toutes circonstances. Tu m’as souvent dit que tu étais fataliste ».

 

Me reportant à mes cartes-lettres je lui écrivais le 25 mars : « tous les jours sur le journal je lis avant tout les communiqués officiels du Grand Quartier Géné-ral et je me sens tranquille lorsque je lis : « Rien a signaler » ou « journée calme sur l’ensemble du front ».

 

Le 27 mars : « J’ai fait photographier Gérard pour que tu le voies, mais plus tard, je le ferai dans le studio d’un photo-graphe ».

 

Le 31 mars je lui écrivais : « D’après les communiqués officiels parus aujourd’hui la journée d’hier aurait été bien mouvementée sur le front. Il y avait une reproduction d’un poste d’observation. On voyait de la neige et j’étais bien peinée de te savoir là-bas. Souvent il y a sur les journaux des photos de boyaux de tranchées.

 Pour me changer les idées j’ai emmené Gérard au jardin public dans sa petite voiture. Il était émerveillé devant la cascade par le bruit de l’eau. J’aurais voulu que tu voies ses grâces et comme il réagit si bien à tout à 4 mois ».

Dans une de mes cartes-lettres datée du 4 avril, je lui écrivais : « Je suis heureuse d’apprendre que tu as été relevé. Ton travail consiste à présent à garder avec 4 copains le bureau du colonel. Je te félicite d’avoir reprisé tes chaussettes et lavé ton linge sale ». Le 30 mars, il disait de ne plus lui envoyer ni colis, ni argent avant qu’il ne m’en demande.

 

Lundi 6 avril j’exprimais le plaisir d’avoir reçu ses trois lettres des premiers jours d’avril : « J’ai lu ta joie d’avoir reçu la photo de notre Gérard chéri. Ah ! Comme j’aurais désiré que tu sois près de moi pour le voir pousser et être heureux par toutes ses grâces ». Toutes mes lettres lui décrivent combien « il est nerveux et s’intéresse à tout. Il a tiré et déchiré la lettre que j’écrivais. Je la défroisse et te l’envoie. Il a aussi renversé la boite de talc, etc… »

Le mercredi 10 avril je lui écrivais : « Je suis inquiète au sujet des évènements : l’Allemagne a paraît-il envahi la Norvège et le Danemark. Gérard m’occupe et me distrait beaucoup, autrement je sombrerais toujours dans des idées noires et je serais triste continuellement ».

 

Le samedi 13 avril je lui écrivais : « Je suis inquiète de te savoir enrhumé et contente que l’on t’a fait des ventouses. J’espère que cela va mieux. Ce sont tes lettres seules qui me consolent et me donnent le courage et la patience pour supporter cette dure séparation que la guerre nous a imposée. En m’occupant de Gérard, j’oublie mon chagrin pour répondre à ses grâces et ce, continuellement ». Ton frère Maurice doit se rendre à Oran le 19 prochain. Il sera affecté au 145ème Infanterie de Bourg, chef-lieu du département de l’Ain. Ils seront 10 Bel-abbésiens à partir ».

 

Lundi 15 avril je lui écrivais : « Ainsi te voilà de nouveau aux Avant-Postes. Tu m’annonces devoir y aller le 8 avril au soir. Tu me recommandes assez de ne pas m’inquiéter. Je te promets d’être courageuse, mais je suis très impatiente de recevoir tes lettres ». C’est encore en relisant mes cartes-lettres, que le 13 avril je le savais toujours au même endroit : « les heures de faction à des heures où il faudrait dormir » écrivait-il. Il prend tout cela avec courage en se rappelant « les souvenirs de notre vie passée à Alger avant la guerre ».

 

Mardi 16 avril il m’écrivait : « Je suis toujours aux Avant-postes où nous attendons d’être relevés d’un jour à l’autre. Il a neigé et nous pataugeons dans la boue ». Mercredi 17 avril : « Hier après-midi, après m’être beaucoup gratté, j’ai cherché. Ah ! Qu’est-ce que j’ai trouvé comme poux ! Une énorme quantité et de toutes sortes de catégories ! J’en ai fait une hécatombe. Vivement que nous soyons relevés pour prendre une douche et faire bouillir notre linge. Il fait un temps épouvantable. Il ne fait pas froid heureusement, mais il pleut beaucoup et nous pataugeons dans la boue jusqu’à mi-jambes ».

 

Jeudi 18 avril : « Je ne compte plus beaucoup sur la relève, les permissions sont suspendues. Le secteur est toujours calme heureusement. Hier au soir les boches sont venus nous distraire avec un pick-up et des disques. Auparavant ils ont blagué, qu’ils n’en voulaient pas au peuple français, qu’ils n’avaient aucun différend avec nous, etc. Enfin si toute leur activité ne consiste qu’à venir nous raconter des bobards et nous faire entendre de la musique, de jolis disques, nous ne sommes pas trop malheureux ».

 

Vendredi 19 avril : « Demain soir ce sera la 13ème nuit que nous sommes ici, aux Avant-postes où nous attendons assez impatiemment, ma foi, d’être relevés. On nous prévient au dernier moment. Je suis impatient d’être relevé pour me laver et me changer surtout. Depuis que nous sommes ici, je n’ai pas passé une goutte d’eau sur mon visage. Bien entendu nous couchons par terre dans une cagna où nous sommes obligés de nous serrer pour y tenir tous. Nos couvertures sont mélangées, aussi les poux s’en donnent-ils à cœur joie de nous taquiner et même de nous empêcher de dormir ! Mais cela n’est rien. L’essentiel est que nous redescendions tous sains et saufs au repos et les poux disparaîtront plus vite qu’ils ne sont venus ».

 

Samedi 20 avril : « Ici le secteur est calme heureusement, et si ce n’étaient les tirs d’artillerie, on ne penserait pas que nous sommes en guerre. Le temps est meilleur. Il était temps car nous nageons presque dans la boue ».

 

Dimanche 21 avril : « Je crois que nous allons devenir tous abrutis à force de vivre loin du monde civilisé. Il y a bien 2 mois que je ne vois que des militaires et rien que des militaires. Quand aurai-je le plaisir d’être dans une ville, voir du monde, faire un bon repas, aller au spectacle, etc. et surtout quand aurai-je le bonheur d’obtenir une permission ? C’est encore bien loin… Cette séparation a assez duré : bientôt 8 mois ! »

 

Lundi 22 avril son frère Maurice vient d’être incorporé à Bourg et il me prie « d’aller consoler ses parents, tous les jours si possible ». Le secteur est calme, il est allongé sur l’herbe et a joint des fleurs dans sa lettre.

 

Mardi 23 avril : « Enfin c’est notre dernier jour aux Avant-postes. Les sous-officiers de la section de relève sont ici depuis ce matin. Par ce temps printanier, estival même, c’est devenu un plaisir de vivre en plein air, dans les bois où on assiste à la résurrection de la nature. En quelques heures la forêt a changé de couleur et de gris foncé est devenue verdoyante. Il faisait un tel clair de lune qu’on se serait cru en plein jour. Sache que ton souvenir est un grand réconfort pour moi pendant ces durs moments ».

 

Mardi 23 avril je lui écrivais : « Dans ta lettre du 15 écoulé, tu m’apprends avoir eu une alerte. C’est la deuxième fois que cela arrive. Ton second séjour aux avant-postes me semble plus périlleux que le premier ».

« Hier après-midi nous avons eu la surprise de voir arriver ton frère Maurice. Comme il ne s’embarque qu’aujourd’hui, il a fait comme plusieurs copains israélites, ils sont venus passer le premier soir de Pessah chez leurs parents. Ils sont repartis le lendemain à 6 heures du matin pour être présents à l’appel de 8 heures 30. Vers 19h 30 hier soir, en sortant au balcon, j’ai été ébahie de voir défiler un très grand nombre de légionnaires dans notre rue. Mon père en a compté 315. Ils marchaient 3 par 3, ces israélites de toutes nationalités venus faire la prière à la petite synagogue du Kahal en face de chez nous. Ensuite ils se sont rassemblés pour aller souper à « La Bel-Abbésienne » (salle de gymnastique). Le consistoire les a tous invités pour les 8 jours de Pessah à déjeuner et dîner. Une quête a été faite auprès de tous les israélites de la ville et parait-il qu’ils ont ramassé 200 000 francs pour les légionnaires de Bel-Abbès et ceux de Saïda. De tous les coins les gens étaient venus les voir ».

« J’étais bien triste hier soir lorsque mon père a lu les prières. Je me suis souvenue de l’an dernier où tu l’accompagnais à lire la Haggada. Nous avions le bonheur d’être ensemble, en un mot nous étions heureux. J’ai pleuré en songeant à toi, me demandant où tu devais être ce soir de fête. J’ai assis Gérard près de moi sur sa chaise haute que mon père lui a offert pour Pourim. Ma mère lui a mis un couvert et son petit verre pour le vin. Elle a aussi pensé à mettre à table ton couvert et ton verre. Mon père en faisant « Bétsmol » (qui consiste à faire tourner 3 fois le plateau du Séder au-dessus de la tête de chaque convive) a passé le plateau sur ta place vide. Gérard regardait, étonné, et suivait le plateau des yeux. J’avais et j’ai encore beaucoup de chagrin, et il me tarde que ces fêtes passent bien vite ».

 

Henriette Azen

 

 

à suivre dans le n° 68

 

 Retour au sommaire


- Copyright © 2007: Moïse Rahmani -