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Milantia Bourla Cortes

Tobie Nathan - Ethno-roman (05/12/2012)


par Milantia Bourla Cortès
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Ethno-roman de Tobie Nathan (05/12/2012)

 
.Ce livre est-il un roman ? Est-ce plutôt une autobiographie ? Disons que j’opte plutôt pour
l'autobiographie.
Mon premier sentiment, après avoir lues quelques pages, est de m’etonner que cet ouvrage soit
récompensé par le prix Femina de l'Essai 2012. Etonnée ? Oui, et même plus, c'est plutôt rare
aujourd'hui qu'un jury apprécie les récits traitants du judaïsme ! - Au fil des pages, il n'est question que
de cela, avec beaucoup finesse et d'humour, humour parfois sombre.
Donc merci et bravo au jury pour avoir accordé ce prix à Tobie Nathan.
Ethno-roman raconte le parcours d'un homme, aujourd'hui une des figures - si ce n'est "LA" figure -
marquantes de l'ethnopsychiatrie.
Ce récit nostalgique et souvent troublant, de sa vie très favorisée en Egypte, est haut en couleurs.
On s'y retrouve également avec grand plaisir, du moins pour ceux qui ont connu cette période, dans ses
propos sur sa période "mai 68" ou, pour les plus jeunes, il y a beaucoup à apprendre sur le pourquoi et
le comment de cette "révolution" étudiante que l'auteur à vécu non pas comme spectateur mais en acteur.
Après sa tragique expulsion d'Egypte de 1957, Tobie Nathan et sa famille séjourne un an à Rome,
Comme les soixante-dix mille juifs qui partagèrent le même sort, tous leurs biens furent confisqués, ils
partent, en laissant tout, sans argent ni bijoux, pour échoir en banlieue parisienne dans une de ces cités,
où à l'époque, les habitants n'avaient qu'un but : s'intégrer. Et c'est une évidence, cette intégration passe
par la culture.
En 1958 Tobie est alors âgé de dix ans, entre sa vie familiale, son école de Gennevilliers, la situation en
France - c'est la fin de la guerre d'Algérie - il subit le choc des cultures. Tout est triste, comme le nom de
sa résidence baptisée « la cité des paumés. »
Que ce soit dans son lycée français du Caire en petite section ou bien en France, Tobie Nathan, nous
avoue n'avoir jamais rien appris en classe qu'il ne sache déjà.
« J'ai gardé la conviction que l'école ne m'enseignait rien, qu'elle ne pouvait que modeler. Apprendre,
c'est si facile avec un maître qui aime enseigner ! Mais, avec "elle", j'ai par contre tout appris, dit-il.
" Elle ", c'est bien entendu sa mère, qui pour lui, est comparable à George Sand et Sarah Bernhardt.
Une grande érudite qui, sa vie durant, n'a cessé d’apprendre afin de faire partager son immense culture
aux autres, et qui jusqu' à la fin de sa vie, donnera l’amour du savoir aux petits des banlieues.
Pour "Elle" l’auteur refusera plus tard tous les postes qui lui seront proposés à l’étranger, non pas par
devoir, mais comme une évidence, afin de ne pas être séparé de sa mère.
A quinze ans, l'auteur découvre Freud dont il dira plus tard que c’est une lecture pour adolescents.
C'est à dix-huit ans, qu'il décide de devenir psychanalyste. Il nous dit : « au fond, la psychanalyse a été
pour notre petit groupe d'enfants d'immigrés ce que fut la boxe pour les italiens des années 30 ; ce
qu’est aujourd'hui le rap ou le slam pour les enfants de banlieues : un moyen de plonger sans retard
dans les profondeurs de la société. »
 
 
Drôle est la manière dont il "dénonce" un de ses amis qui ne lit pas Freud mais Pierre Daco qui a écrit
“Les triomphes de la psychanalyse”, sorte de manuel pour innocents des banlieues pauvres. ».
Il poursuit : « Nous étudions Freud comme nos anciens le Talmud, avec la même ferveur … »
Tobie a vingt ans en 1968, il est étudiant en sociologie à la Sorbonne, tout comme Daniel Cohn-Bendit
qu’il avait rencontré à Nanterre lors du déclenchement des révoltes étudiantes : « une grosse bouille
rousse à peine sortie de l'enfance, des yeux illuminés d'intelligence, un don inné de la politique des
grands groupes… »
C’est à cette époque qu'on lui suggère d’assister aux cours de Georges Devereux au Collège de France.
«Après quatre séances de séminaires, suivies de débats au café encore plus intenses, j'avais le sentiment
d’avoir séjourné dans une lessiveuse… »
Devereux est franco-américain. Juif Roumain d'origine, anthropologue et psychanalyste, il fut un des
pionniers de l’ethnopsychanalyse. Dans la lignée de Claude Lévi-Straus, Tobie Nathan développera
avant tout ses idées, comme celles sur les familles migrantes névrosées, avec en plus un apport
psychanalytique. Il développera également le travail de réhabilitation des thérapies traditionnelles, en
prenant très au sérieux le contexte culturel de l'individu, et en ayant soin de comprendre et d'admettre le
recours aux morts, aux esprits, aux rêves, aux fétiches, aux chamanes, et tous autres facteurs qui, chez
nous, étaient considérés comme pures aberrations des tribus primitives.
Il nous fait part de son défi à ne plus douter du monde des guérisseurs, personnages bien troublants et
souvent meilleurs que la psychanalyse.
Dans son ouvrage Il relate quelques cas à ne pas négliger, pour nous qui sommes conditionnés à ne
croire que ce qui est démontrable scientifiquement.
"Je n’ai jamais rien appris à l'université, alors que durant les deux premières années du séminaire de
Devereux, je n’ai fait qu’apprendre. En deux ans, j'ai comblé cinq ans de vacuité universitaire. C'est là
sans doute que j’ai acquis la conviction que pour former les étudiants, il n'est besoin d'aucun
programme, d'aucun plan, d'aucun cursus de formation, mais uniquement de professeurs, des vrais, de
ceux qu’on appelait autrefois « Maîtres ».
Quelques temps plus tard, le grand ethnologue Devereux, lui dira : « c'est toi qui poursuivras mon
oeuvre. Tu seras mon successeur...
En 1972 c'est grâce au professeur et psychiatre Georges Ostaptzeff que Tobie Nathan peut enfin se
consacrer à sa grande ambition : Faire de la psychanalyse gratuite dans les dispensaires, « apporter la
psychanalyse la plus avancée aux populations défavorisées, aux habitants démunis et hospitalisés en
psychiatrie… »
Grand humaniste, tout au long de cet ouvrage, l’auteur nous fait revivre sa saga familiale pleine
d'émotions, son parcours drôle et touchant de juif sépharade depuis l'Egypte. Il nous fait part des
aboutissements que son travail de longue haleine à imposer au monde médical et révèle son extrême
priorité à tenir compte des valeurs ancestrales des populations migrantes atteintes psychologiquement.


Milantia Bourla Cortes

Ethno-roman
Par Tobie Nathan - Editions Grasset
300 pages - 19,50 euros - ISBN 978-.2-246-79006-9

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