Logo sefarad.org

Milantia Bourla Cortes

Pierre Assouline - Sigmaringen, Editions Gallimard (10/03/2014)


par Milantia Bourla Cortès
    MENU    


INDEX
HUMEURS LITTERAIRES
LU POUR VOUS

PRECEDENTE Page

SEFARAD.org

LOS MUESTROS

AIDEZ-nous

Pierre Assouline

Sigmaringen – Editions Gallimard

 
Lire Assouline, c’est à chaque fois se grandir par le fait d’apprendre encore et encore.
Alors Sigmaringen c’est qui, c’est quoi ? C’est juste une petite ville dans le sud de l’Allemagne qui ne possède rien de spécial comme place stratégique si ce n’est un énorme château  féodal de 385 pièces appartenant depuis dix siècles à une toute grande famille princière : les Hohenzollern.
 
Tout le roman d’Assouline va se jouer dans et autour du château entre septembre 1944 et avril 1945. Ce lieu, cet abri a servi de refuge au gouvernent en exil de Vichy à la presque fin de la deuxième guerre mondiale. Pourquoi presque fin ? Car pour beaucoup de Français, dans l’inconscient collectif, la fin de la guerre se termine à la libération de Paris en août 44 et hélas peu réalisent que, entre autres, les derniers camps de concentration ont dû attendre et vivre encore 8 mois d’horreur pour être libérés.
 
Ce sont donc plus de 2000 collabos français qui arrivent en force à Sigmaringen pour attendre selon eux la victoire imminente de l’Allemagne.
 
C’est Ribbentrop alors Ministre des Affaires étrangères d’Hitler qui fait réquisitionner le domaine princier. Il ordonne au prince et aux douze membres de sa famille de quitter les lieux sur-le-champ pour partir en résidence surveillée, afin d’héberger au château le gratin des dirigeants vaincus de Vichy.
 
« …cela avait été la première faute de certains princes que de rendre Hitler « socialement acceptable » par la haute société et le patronat, les Thyssen, Beschtein, Krupp ; ils étaient responsables d’avoir « mondanisé » les nazis, de leur avoir facilité le travail en les faisant pénétrer dans les cercles où ils n’auraient jamais pu mettre les pieds autrement …. Les nazis avaient été en outre financièrement bienveillants avec ces grandes familles…les princes avaient eu quelques retours profitables sur  investissements …et l’assurance que leursbiens ne leur seraient pas confisqués. Les princes conservaient un souvenir édénique du monde d’avant ; issus du XIXème siècle où leur empire subsistait, ils en avaient la nostalgie et les nazis avaient su jouer là-dessus.
 
Le château est sous statut d’extraterritorialité ; c’est la France avec son drapeau qui flotte.
Á ce moment, Hitler et les siens commémoraient le douzième anniversaire de leur prise de pouvoir.
 
L’auteur se met dans la peau d’un Allemand : Julius (qui a vraiment existé), le majordome des princes de Hohenzollern qui était à leur service depuis toujours comme l’était son propre père.
Le premier arrivant est le maréchal Pétain, suivi de son épouse, son médecin et toute sa suite, dont la deuxième personne importante du roman : Mlle Wolfermann, la chef de tout le personnel français.
 
Pétain est le seul à vivre cela non pas comme un exil forcé, mais comme prisonnier.
 
On  donne directement au Maréchal l’étage du Prince avec un ascenseur privé dont il aura l’exclusivité.
 
Arrivent le même jour au château Pierre Laval ainsi que les ministres de Vichy les plus importants. La milice est là ainsi que beaucoup de collabos partis dans la panique se disant que la victoire de l’Allemagne n’est qu’une question de semaines, voire de jours.
Ils croient encore à un retournement de situation suite à une contre-offensive dans les Ardennes qui peut encore changer la face du monde avec ces nouvelles armes d’Hitler que sont les V1 et V2.
 
Les hauts dirigeants, bien sûr, sont tous bien logés au château et les collabos et la milice sont dans le village en bas qui devient vite un enfer par manque de nourriture, de vêtements, de soin, de tout. Le froid est terrible et les épidémies se propagent parmi ces 2000 français qui vont se disputer les deux hôtels.
 
Il n’y a que 2 médecins pour toute cette colonie de réfugiés, dont l’écrivain Céline qui est là avec son épouse, procurant des soins aux malheureux. Il relate cet épisode dans son ouvrage
« D’un château l’autre » où curieusement on n’y trouve plus de hargne antisémite.
Céline erre entre le château et la ville ; il comparera cela au Moyen Âge à savoir que les habitants du château ne se mélangent point à ceux du village.
 
C’est une décharge humaine en bas dans le village avec tous ces militants collaborationnistes ; on retrouve des civils français, qui sont encore les derniers à croire et vénérer l’Allemagne nazie, en se disant : là où est le Maréchal, on est bien protégé - .
 
Les habitants de Sigmaringen n’acceptent pas que leur Prince ait dû quitter son château ; de plus à cause de tout cet arrivage, les habitants sont de plus en plus rationnés en nourriture.
« il a fallu qu’on nous envoie les plus mauvais des Français, des Français pro-allemands dans le pire sens du terme, car rien n’est pire que ce qu’ils crient aimer en nous . Notre part maudite, notre foi collective... »
 
Le majordome Julius nous raconte l’arrivée plein d’arrogance et de mépris de Léon Degrelle, le chef des fascistes belges qui électrisait son public par ses fanfaronnades venant  de sa propre mythomanie. Céline qui assista à l’un de ses discours dira tout fort en sortant : « quel est ce roi des cons qui ne fera même pas un beau pendu avec sa gueule de jean foutre ? »
Toute l’équipe du journal collabo de Vichy : « Je suis partout » est dans cette foule aux abois dans les rues de Sigmaringen, tandis qu’au château c’est royal et festif. Il y a quatre salles à manger qui servent trois repas par jour, car la rivalité est telle que personne ne veut se mélanger.
 
Ils vont tous jouer le jeu de la guerre. Il y a de grandes jalousies au château entre les ministres passifs et les actifs.
 
Le personnage de Julius est atypique de ces  Allemands, car se cache en lui beaucoup de bon sens et d’humanité. Ce brave majordome, passionné pour les lieds de Schubert, est en fait un musicien frustré car, pour des raisons obscures, il a préféré se mettre au service du Prince au lieu de briller par son talent musical.
 
Personnage mystérieux qui vit seul dans les combles du château de façon bien humble et discrète, il voit tout, entend tout, comprend tout et ne porte aucun jugement.
Il se voit comme le plus indispensable de tous pour assurer le fonctionnement du château et la bonne marche de l’intendance générale.
Il est d’une obéissance totale à ses nouveaux occupants par respect au Prince.
C’est là qu’Assouline nous montre parfaitement le caractère allemand, qui allie le pire et le meilleur,  au point  de vue de l’obéissance absolue. Il n’y a pas de cas de conscience.
 
Cette obéissance poussée jusqu’à l’absurde est très propre à ce peuple : « Individuellement, l’obéissance est quelque chose que l’on peut maitriser, mais collectivement, elle peut devenir atroce ».
 
Par ce très beau texte, Assouline s’appuyant sur des faits authentiques ressuscite tout un pan méconnu du III ème Reich, qui n’a en rien fait changer son cours, mais qu’il est utile de  connaitre, et le définira comme une « Parenthèse dans l’Histoire de France ».
 
.
Milantia Bourla Cortes

- Copyright © sefarad.org - 1997 - 2016