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Milantia Bourla Cortes

Romain Gary - Le sens de ma vie - Editions Gallimard (24 septembre 2014)


par Milantia Bourla Cortès
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ROMAIN GARY
LE SENS DE MA VIE
 
Voici les derniers épanchements que Romain Gary a bien voulu nous laisser.
 
Quelques mois plus tard, en décembre 1980, âgé de soixante- six ans, il mettait fin à ses jours.
« Le sens de ma vie », est un bilan de vie, qui ne nous dévoile rien de trop insolite pour ceux qui ont déjà lu auparavant « La promesse de l’aube » ainsi que « La nuit sera calme » et « Chien blanc » qui sont ses trois romans autobiographiques.
 
Mais quand, comme moi on fait partie des adulatrices de Romain Gary, on se fait plaisir à lire et à relire encore et encore de lui et sur lui.
 
Même si nous ne sommes pas dupes parfois non sur la véracité de ses propos mais sur leur interprétation, on le prend tel quel.
 
Freud considérait toujours vaine et fallacieuse toute volonté de « posséder la vérité biographique : qui devient biographe s’astreint à mentir, à dissimuler, à embellir et même à cacher son propre manque de compréhension »
Gary nous dit clairement dans ce livre : « …Alors, j’ai menti, j’ai puisé dans mon imagination de romancier…. »
 
Pour ceux qui auront le bonheur de le découvrir maintenant, il faut savoir que Gary, de son vrai nom Kacew, aurait eu cent ans cette année. Il est donc né à Moscou(?) Wilno (?) le 8 mai 1914 d’un père comédien juif( ?) non juif(?) et d’une mère ancienne actrice et styliste avec laquelle il arrive à Nice en 1928 sans le sou. Le père n’est plus là.
 
Sa mère Mina est prodigieuse, et même si elle est autoritaire et possessive avec ce fils à qui elle répétait sans cesse : « Tu seras un grand écrivain, tu seras un grand ambassadeur de France… »,c’est bien elle qui le poussera et le portera au sommet.
 
Tout au long de ses pensées et dans la majorité de ses écrits, sa mère est omniprésente. Il y a eu son enfance, sa période de guerre, sa carrière diplomatique qui ne dura que 17 ans et les femmes, plutôt la Femme, la féminité.
 
Romain Gary est un fort bel homme racé, grand, d’allure hautaine, avec une voix cassée très sensuelle, imposant avec un regard perçant aux yeux bleus et un visage mélangeant son côté slave avec une apparence de chef apache.
 
Il a écrit beaucoup d’histoires en deux langues( français et anglais ) dont il faut rappeler qu’ aucune n’était la sienne, et publié plus d’une quarantaine d’ouvrages sous son nom ainsi que d’autres sous des pseudonymes dont le plus connu fut Emile Ajar .
 
Je ne peux évoquer Gary sans parler d’un passage majeur de « La promesse de l’aube » afin de situer l’homme face aux femmes. Gary a 45 ans lors de ce texte qui est plus qu’un hommage à sa mère, c’est un récit poignant sur l’amour maternel,
…Il n'est pas bon d'être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c'est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d'amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n'y a plus de puits, il n'y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l'aube, une étude très serrée de l'amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu….
… Je ne dis pas qu'il faille empêcher les mères d'aimer leurs petits. Je dis simplement qu'il vaut mieux que les mères aient encore quelqu'un d'autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n'aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants »...
 
 Pour ma part, il n y a eu à ce jour que Romain Gary et Albert Cohen pour évoquer de façon si bouleversante l’amour que porte un fils à sa mère.
 
Du lycée Massena à Nice où il fit  sa scolarité puis  des études de droit, il se lança dans le journalisme et le roman  
 
« Mon rapport avec les femmes a été d’abord un respect et une adoration pour ma mère, qui s’est sacrifiée pour moi, et un amour des femmes dans toutes les dimensions de la féminité, y compris, bien sûr, celle de la sexualité »
L’ouvrage où Gary donnera le plus de lui-même dans la tragédie amoureuse transparait dans : «  Clair de femme »
« J'ai connu tant de femmes, dans ma vie, que j'ai pour ainsi dire toujours été seul. Trop, c'est personne. »
Ou bien cette si belle réplique :
« -Est- ce que je suis envahissante ? -Terriblement, lorsque tu n’es pas là . »
 
A dix-neuf ans il se lie d’amitié avec Malraux, dont il dira à cette époque que c’est le seul qui l’ait aidé. Naturalisé français en 1935, il est incorporé dans l’aviation en 1938, puis rejoindra les forces aériennes de la France libre en 1940.
 
En 1944, il publiera à Londres son premier roman. Il entame alors une carrière diplomatique débutant en Bulgarie comme premier secrétaire à l’ambassade de France, puis en Suisse, à New York et en Bolivie. C’est au cours de ces quatre dernières années de diplomate comme  Consul de France à Los Angeles qu’il rencontre Jean Seberg avec laquelle il restera marié neuf ans et qui sera la mère de son fils Alexandre Diego. Ils divorceront « par logique de clarté et d’affection » dira Gary. Je vous laisse découvrir par vous-même cette femme remarquable d’humanité qui eut un destin très fort.
 
Gary était un tendre qui se contredisait souvent. Il déclara un jour à l’antenne   qu’il était totalement juif de père et de mère, alors que dans cet ouvrage il nous dit que : « …. ma mère était juive , mon père était orthodoxe et moi-même je suis catholique . Ma mère a fait de moi un catholique parce que la France étant un pays catholique, la moindre des politesses était d’être catholique, c’était la seule motivation …. »
A Nice, la mère, juive est rejetée par la colonie des Russes blancs au nombre de dix-mille en 1930.  Mère et fils ne sont dans aucun clan autre que celui du « culte de la France ». Gary se sentira toujours français.
 
Il reçut en 1956 le prix Goncourt pour les « Racines du ciel » dont il nous dit que du point de vue romanesque il a été : « le premier écologiste de France car cela traite même au-delà de l’environnement qui à cette époque n’était pas la préoccupation de la planète… »
 
C’est l’histoire d’un homme qui défend les éléphants contre les chasseurs d’ivoire au prix de sa vie : « …en faitles éléphants étaient aussi pour moi, les droits des hommes : maladroits, gênants, encombrants… »
 
On découvre un remarquable sens humain qui combat le racisme dans « Chien blanc »
« …Je ne devrais pas leur en vouloir : ils ont des siècles d'esclavage derrière eux. Je ne parle pas des Noirs. Je parle des Blancs. Ça fait deux siècles qu'ils sont esclaves des idées reçues, des préjugés sacro-saints pieusement transmis de père en fils, et qu'ils ont pieds et poings liés par le grand cérémonial des idées reçues, moules qui enserrent les cerveaux, pareils à ces sabots qui déformaient jadis dès l'enfance les pieds des femmes chinoises. J'essaie de me dominer, pendant qu'on m'explique une fois de plus que "vous ne pouvez pas comprendre, vous n'avez pas dix-sept millions de Noirs en France". C'est vrai : mais nous avons cinquante millions de Français, ce qui n'est pas jojo non plus. »
 
Certains détracteurs dénoncent Gary comme étant un cosaque dur, beau parleur, casseur, agressif, ivrogne et violent .Il ne se reconnait pas du tous  dans toutes ces   portraits sur lui dont il nous dira « :… il y a par exemple une légende dont  je n’arrive absolument  pas à me dépêtrer, c’est celle de grand buveur. Je n’ai jamais touché à l’alcool. … »
 
A partir de 1963, son appartement de dix pièces rue du Bac à Paris deviendra sa tanière à son retour de Los Angeles. Puis, peu à peu, il prendra ses distances avec la France   en se réfugiant très souvent dans sa maison sur l’ile de Majorque. Non il n’était pas mondain, non on ne le voyait pas partout comme le clamaient ses diffamateurs qui étaient de plus en plus nombreux à Paris.
Pour Gary : «  La plus grande force de tous les temps est la Connerie  »
On ne supporte plus Romain Gary .On jalouse  son parcours brillant que ce soit par ses très gros tirages ou par sa carrière de diplomate. Il est trop.
Trop brillant, trop éduqué, trop classe, trop  tout.
Oui il aime la beauté, oui il aime les jeunes et belles femmes.
 
En 1974 coup de tonnerre dans le Paris littéraire, Gary publie sous le pseudo d’Emile Ajar un texte qui est directement pressenti pour le prix Goncourt. C‘est un phénomène sans précédent ; à Paris, on ignore tout de cet écrivain Ajar qui refuse de se montrer. Pourtant certains y voient une similitude avec Gary dans la grammaire, la syntaxe et les jeux de mots.
Seul son ami Robert Gallimard était dans la confidence .
Romain Gary sera l'unique double lauréat du Prix Goncourt. Prix ne se décernant qu’une seule fois.
Gary jubile de ce jeu littéraire, il se venge en s’amusant car il commençait à déranger par son aura.
Il se teste pour voir si en trompant le monde par un autre nom de plume, il continuera à gêner.
Il s’aperçoit vite que c’est Romain Gary qui dérange et non l’œuvre.
Il recevra pour «  La vie devant soi », un second  prix Goncourt qu’il refusera en tant qu’Ajar, mais le président de l’Académie Hervé Bazin répondra aux attaquants   qui voulaient connaître le visage d’Ajar . : «  L’Académie vote pour un livre, non pour un candidat  ».
Au moment de ce scandale, Gary publie un nouveau texte cette fois sous son vrai nom de plume : « Au- delà de cette limite, votre ticket n ‘est plus valable ».
 
Autant «La vie devant soi » est un triomphe d’Ajar, autant son dernier texte est démoli par la critique car on y voit le désespoir d‘un vieil homme sur le déclin qui a des problèmes d’impuissance .Ce roman n’est pas du tout sensé être autobiographique, mais on associe Gary à son personnage de fiction.
 
Notre homme est à bout, de plus il refuse la vieillesse. Il se tirera une balle dans la bouche en décembre 1980 et fera dire quelques mois plus tard la vérité sur la supercherie d’Emile Ajar en disant « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci ».
 
Romain Gary ne sera jamais nommé officier aviateur mais juste caporal-chef, il ne sera aussi jamais promu au rang d’ambassadeur et ce d’après lui en raison d’un climat de xénophobie ainsi que d’antisémitisme de la part de ses supérieurs.
Pour rappel, Maurice Couve de Murvile, son dernier supérieur comme Ministre des Affaires étrangères sous De Gaulle, fut en 1942 durant le gouvernement de Vichy dirigé par Pétain, un expert financier responsable de « la diminution de l’influence israélite dans l’économie française ».
Quelque peu étonnant son lien si fort avec le Général de Gaulle dont il nous dit : «   le Général, c’était le seul homme au sein de l’humanité, avec ma mère pour lequel jusqu’ à ce jour j’ai gardé un attachement total et profond dans le respect qu’il m’est très difficile d’exprimer par écrit »
Pour rappel : après la victoire éclair d’Israël lors de la guerre des six jours en 1967, le sociologue également ancien résistant à Londres Raymond Aron, dénonçait que le Général de Gaulle avait solennellement réhabilité l’antisémitisme en France par cette formule sur   les juifs : «... Peuple d’élite sûr de lui-même et dominateur… »
Au moment du referendum qui devait faire partir volontairement de Gaulle du pouvoir en 1969, Romain Gary écrira au Général : « …je ne connais pas d’homme qui soit si peu antisémite que vous … »
 
Gary un clown ? Gary un farceur ? Gary qui veut dire en russe «  brûle  » a passé sa vie à s’adapter car ce n’est pas évident d’avoir eu une culture russe jusqu’à ses sept ans, puis polonaise durant cinq ans, pour plonger ensuite dans la culture française à son arrivée à Nice. Même s’il se comparait à un caméléon, Gary s’est toujours demandé comment il n’est pas devenu fou.
 
.. « On ne comprendra jamais rien à mon œuvre si l’on ne comprend pas le fait très simple que ce sont d’abord des livres d’amour et presque toujours l’amour de la féminité. »
 
Fin
 
Petit clin d’œil !
Au moment de terminer cette chronique, apparait   dans « le Point » du 18 septembre 2014, dans le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy sur « La grande peur des juifs de France », ce passage : «…de ne pas baisser les bras …Ce pays est le leur .Cette République est leur œuvre. De Bernard Lazare à Pierre Mendès France en passant par René Cassin, Romain Gary et tant d’autres, les juifs ont été parmi les bâtisseurs de cette République … »
 
MILANTIA BOURLA CORTES
SEPTEMBRE 2014

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