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Milantia Bourla Cortes

Patrick Modiano - Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier


par Milantia Bourla Cortès
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Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier par Modiano

PATRICK MODIANO
POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER – GRASSET
Prix Nobel de Littérature 2014
Après le Grand Prix du Roman de l’Académie française en 1972 pour Les Boulevards de ceinture et le Prix Goncourt en 1978 pour Rue des boutiques obscures, Modiano a eu sa consécration en obtenant le Prix Nobel de Littérature 2014, à la suite de ce roman et pour l’ensemble de son œuvre, « l’art de la mémoire ».
En 1968, par son sublime ouvrage La place de l’étoile, il dénonce déjà l’antisémitisme galopant. Avec son dernier livre, Modiano nous transporte dans la vie d’un certain Jean Daragane, qui suite à la perte de son carnet d’adresses va être en relation avec un couple très dérangeant, qui le lui ramène en lui posant mille questions sur son passé… Lui, Modiano, feint l’amnésie, un état récurrent dans son univers, tout comme l’atmosphère pesante, bizarre et peu compréhensible.
Son œuvre vaste porte principalement sur la période de l’occupation et surtout la collaboration dans ce Paris trouble. Travail de mémoire, conçu comme une enquête policière douce sur des gens ordinaires, pleins de mystère mais sans vraies identités. Toute une époque pour l’auteur, qui nous dépeint un Paris bouillonnant de théâtres, de music-hall, de restaurants et de cinémas pleins avec en toile de fond, un grand silence dans les rues sans voitures. Modiano considère que plus les choses sont mystérieuses, plus elles sont intéressantes.
Modiano est né à Paris en 1945. Son enfance sombre l’a marqué. Dans son discours à l’Académie du Nobel, il a dit : « … certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succédaient… »
De sa mère, nous avons des informations dans un ouvrage paru en 2005, Un pedigree, qui est un tout petit recueil autobiographique de l’auteur jusqu’à ses 21 ans. On apprend entre autres que sa maman, jolie fille au cœur sec, est une comédienne belge flamande, fiancée en 1940 à Bruxelles avec un nommé Georges Niels, qui dirige un hôtel, le Canterbury. Le restaurant de cet hôtel est en partie réquisitionné par les officiers de la Propagandastaffel. Les parents de ce Georges Niels, riches hôteliers bruxellois, ne veulent pas qu’elle épouse leur fils… Suite à ses relations avec des officiers allemands, la mère part à Paris en juin 1942, où elle vivra quai de Conti en ayant pour voisine Arletty.
Au sujet du père, Alberto, nous savons qu’il est né à Paris en 1912 et qu’il perd son père à l’âge de 4 ans. Le grand-père Modiano est un Juif sépharade né à Salonique, qui a passé son enfance à Alexandrie, a vécu à Caracas, puis se fixe à Paris en 1903 comme antiquaire, rue de Châteaudun, avec un passeport espagnol. Ce grand-père venait d’une famille juive de Toscane établie dans l’empire Ottoman, avec des cousins à Londres, Budapest, Alexandrie et Milan.
À la remise de son Prix Nobel, Patrick Modiano mentionnera son lointain cousin, le peintre Modigliani.
Le père, Alberto, ne passe pas son bac et est très tôt plongé dans des affaires louches. Durant la guerre, il ne se fait pas recenser comme juif. « Tel était le monde où évoluait mon père. Demi-monde ? Haute pègre ? »
Ses parents se rencontrent en 1942. À ce moment, le père porte le nom d’Henri Lagroua.
Le couple fréquente des tas de gens connus, aristocrates français, russes ou italiens, tout comme des Allemands bien gradés à Paris.
Autre élément récurrent dans les récits de Modiano, les longues listes de noms. Il cite, il cite des tas de personnes dont on ne sait pas du tout si elles sont authentiques ou non.
Recherché par la police, par les Allemands, le couple part se cacher en Touraine.
1945 : retour à Paris, où naît le premier enfant, Patrick. En 47, c’est la naissance du deuxième fils, Rudy. Celui-ci s’éteindra suite à une maladie à l’âge de dix ans. Ce malheur sera à jamais la plus grande souffrance pour notre auteur.
Le père est un être glacial, parfois dans la misère, essayant en vain de jouer les intermédiaires dans des coups souvent foireux ; la mère est peu aimante, très volage et mondaine, absente car minée par une carrière de comédienne qui ne décollera jamais. Les enfants, confiés à des gens, se feront baptiser en leur absence.
Modiano, ce n’est pas gai : toujours obscur, peu nostalgique, très flou, trouble, presque violent, entre autobiographie et fiction. L’on ressent à chaque ligne le manque d’amour qu’il a vécu durant toute son enfance, ballotté de pensionnat en pensionnat.
À 17 ans, il décide de ne plus voir son père, remarié avec une ignoble femme, comme il y en a, hélas ! et qui ne veut pas entendre parler de ce fils.
Modiano nous dit « qu’il vivra sa vie en transparence » jusqu’à ses 21 ans.
Il n’est pas historien et ne fera pas d’études universitaires. Il ne sera pas un auteur engagé. Il a l’art de ne pas porter de jugements, mais nous implore, nous lecteurs, de remplir ce devoir.
On l’admire, cet auteur ; en même temps, il nous agace avec ses zones d’ombre. On ne sait jamais la vérité, ni sur lui ni sur ses personnages flous, qui ne sortent pas de la même époque.
Le terme modianesque désignerait une situation ou un personnage glauque, clandestin souvent, mais toujours dans l’idée de la reconstruction du passé.
Modiano est un être introverti qui n’arrive à s’exprimer qu’à travers ses ouvrages. On a du mal à l’imaginer autrement que dans la recherche de soi. Et pourtant, il a été un excellent scénariste, comme pour le film Lacombe, Lucien,de et avec Louis Malle. Il a aussi été un excellent parolier pour Régine, Françoise Hardy et tant d’autres.
Par ce côté si peu à l’aise en société, il ressemble à Michel Houellebecq. Curieux de constater que pour la majorité, ces deux écrivains sont les meilleurs du moment, quand ni l’un ni l’autre ne représentent vraiment notre époque.
Et si toute l’œuvre de Patrick Modiano n’était qu’un questionnement afin de comprendre ce père qui avait un rôle si ambigu durant l’occupation ? Est-ce par ses origines juives qu’il nous entraîne dans ses tourments ? Ses écrits nous racontent toujours la même histoire : la sienne.
Modiano s’étant senti si blessé par la vie dans sa jeunesse, avec ce manque total de tendresse et cette recherche constante d’identité, j’opte plutôt pour l’idée que son œuvre est une longue lettre de rage, mais aussi d’amour, à ses parents.
 
Milantia Bourla Cortes
Janvier 2015

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