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Avant propos

 

« Jamais, je dis bien jamais – à part peut-être deux ou trois époques très circonstancielles, comme la période andalouse, et encore - les juifs n’ont vécu en pays arabe autrement que comme des gens diminués et exposés. Avec de temps en temps un pogrom par ci par là pour les rappeler à la raison. »

« J’ai vécu les alertes du ghetto, les portes et les fenêtres qui se fermaient, mon père qui arrivait en courant après avoir verrouillé son magasin en hâte parce que les rumeurs qu’il y allait avoir un pogrom s’étaient répandues, mes parents qui faisaient des provisions dans l’attente d’un siège. Il ne venait pas nécessairement, d’ailleurs, mais cela donne la mesure de cette angoisse, de cette insécurité permanente. »

Albert Memmi (Tunis-Paris : la mémoire empêchée, L’Arche, n° 202, 26 décembre 1973).

« L ‘ensemble des victimes des pogromes russes, polonais et allemands, n’excède probablement pas l’ensemble des petits pogroms successifs perpétrés dans les pays arabes ».

« D’un point de vue historique… le sionisme ne fut pas à l’origine de l’antisémitisme arabe…

Israël est la réponse à la répression que les juifs ont rencontré dans le monde entier, y compris la répression que nous, les Juifs des pays arabes, eûmes à endurer. »

Albet Memmi (Juifs et Arabes, Gallimard, Paris,1974).

« Voici une devinette En quoi les réfugiés palestiniens sont-ils différents des cent trente cinq millions d’autres réfugiés du vingtième siècle ?

Réponse : Dans tous les cas de figure, la peine causée par l’expropriation, la privation de patrie, et la pauvreté a diminué avec le temps. En fin de compte, les réfugiés soit ont été réinstallés ailleurs, soit sont retournés chez eux, ou sont morts. Leurs enfants – qu’ils vivent en Corée du Sud, au Vietnam, au Pakistan, en Israël, en Turquie, en Allemagne, ou aux Etats-Unis - ont abandonné le statut de réfugié et ont intégré la condition commune.

Ce n’est pas le cas des Palestiniens. Chez eux, le statut de réfugié se perpétue, d’une génération à l’autre, créant un terrain générateur de plus en plus d’angoisse et de mécontentement. » Daniel Pipes, New York Times, 19 août 2003.

Quand Moise Rahmani m’a demandé d’écrire cet avant-propos à son livre, j’ai tout d’abord plongé dans ma mémoire, dans mes souvenirs de lumières, d’odeurs et de senteurs spécifiques. Je retrouvai soudain l’odeur du jasmin, le goût sirupeux et délicieux d’un thé à la menthe, la lueur si particulière et l’enivrement des sens devant certains paysages comme celui de Sidi Bou Saïd. Mais ceci n’est presque qu’une mémoire par procuration, un travail de mémoire, au travers de souvenirs de vacances qui m’ont permis de mieux comprendre ce qu’avait pu être le traumatisme occulté, enfoui, informulable, subi par mes parents lors de leur déracinement de ce terroir que représentait pour eux la Tunisie. Quelques notions permettent de définir une culture et une identité : l’art de vivre, de cuisiner, de s’habiller, le terroir, la langue, l’environnement humain, l’atmosphère, les odeurs et les bruits, les cérémonies et les coutumes.

Car depuis plus de deux millénaires, les juifs du Maghreb pouvaient revendiquer une présence effective, notamment depuis la destruction du Premier Temple de Jérusalem, en 586 avant l’ère civile. La présence juive s’étendit ensuite au sein du monde musulman, après l’arrivée de l’islam, de l’Inde au Maroc. Ils étaient soit arrivés de Palestine, soit sépharades judéo-arabes, descendants des tribus berbères judaïsées, soit encore sépharades judéo-espagnols, anciens sujets de l’Espagne, exaltée et maudite à la fois.

Le mythe, la légende de la coexistence idyllique judéo-arabe.

Il est important de signaler que le contentieux judéo-arabe préexistait à l’existence d’Israël.

Les Juifs du soleil étaient marginalisés dans la société arabe. En tant que dhimmis, condition politique et religieuse inférieure et ségrégative, ils subissaient une infériorité civique et une certaine précarité. Ils devaient payer l’impôt attaché aux terres de dhimmis (le kharadj), la taxe de capitation (la djeziya), au cours d’une cérémonie où le juif devait recevoir sans broncher un coup sur la nuque ou la tête. Subir la discrimination et toutes sortes d’humiliations quotidiennes liées à leur condition de dimmi , c’était notamment céder la place aux musulmans dans la rue, descendre de la seule monture qui leur était autorisée (l’âne), l’interdiction de boire du vin en public, de porter des armes, de prier ou de déplorer ses morts à voix haute. C’était enfin encourir la peine de mort si on était accusé d’avoir injurié le Coran, l’islam ou Mahomet, si on épousait une musulmane ou si on convertissait des musulmans.

Le dhimmi était ainsi « protégé », mais jamais libre, toujours soumis, véritable intouchable au sein de la cité islamique, « asfal al aslfilin », le plus bas parmi les plus bas.

Le mythe d’une idylle judéo-arabe est encore aujourd’hui répandu, et parfois même par certains Sépharades eux-mêmes qui ont tendance à embellir le passé, et à minimiser ou effacer complètement le souvenir des persécutions. Pourtant, les juifs connurent à toutes les époques des pogroms (Fostat, en 1011, Fez, en 1033, Grenade en 1066, Yémen en 1165, par les Almohades (1130-1212)). Ils subirent notamment des massacres, des conversions forcées, des confiscations et impôts arbitraires, des accusations fabriquées, des lois vexatoires et humiliantes. Ils durent souvent quitter leurs foyers en catastrophe, en perdant tous leurs biens.

Les Arabes n’ont, en fait, jamais admis l’existence des minorités juives. Ces minorités devaient survivre au sein d’un milieu hostile, avec les peurs, les angoisses, le sentiment constant de fragilité des plus faibles.

« La cohabitation avec les Arabes n’était pas seulement malaisée, elle était menaçante. Les communautés juives vivaient dans les ténèbres de l’histoire, l’arbitraire et la peur, sous des monarques tout-puissants. Tout passant juif était susceptible de recevoir des coups sur la tête de tout musulman qu’il rencontrait. A chaque crise, à chaque évènement important, la populace déferlait, brûlait les magasins juifs. » (Albert Memmi)

Les Juifs ne devaient leur statut récent de citoyen émancipé que du fait de la présence des puissances coloniales, dont le départ signifiait leur retour à la condition de dhimmi.

Avant l’arrivée des Européens dans les pays arabes, par l’implantation de comptoirs commerciaux, les Juifs étaient pour la plupart soumis à la condition de dhimmis, avec les vicissitudes inhérentes à cette condition. L’arrivée des Européens en terre d’islam permit soudain aux juifs de sortir de leur statut inférieur de « protégés de l’Islam », de « dhimmis ».

Ce fut surtout à la suite de la résolution des Nations unies sur le partage de la Palestine que de violentes émeutes éclatèrent contre de nombreuses communautés juives du monde arabo-musulman. Des Juifs furent assassinés dans la rue, d’autres furent battus ou emprisonnés, des synagogues, des maisons, des magasins juifs furent pillés et/ou incendiés. Les juifs devenaient des otages dans leur pays d’origine, et devaient se résoudre à l’exil, spoliés de leur citoyenneté, de leurs biens, avec leurs comptes bancaires gelés. Ils devenaient soudain des étrangers au sein même des contrées où ils avaient vu le jour et où leurs ancêtres s’étaient épanouis depuis des millénaires. Dépouillés de tous leurs biens, ils étaient expulsés et diabolisés, car considérés comme des sous-hommes auxquels on déniait le droit d’être un autochtone, un vrai citoyen.

Le sionisme devenait une véritable planche de salut : la possibilité pour un peuple dominé, paria, intouchable, de choisir une autodétermination contestée.

Des neuf cent mille juifs qui vivaient dans le monde arabo-musulman en 1945, il n’en subsiste même pas cinq mille aujourd’hui. Sept cent cinquante mille choisirent de s’installer en Israël, tandis que les autres émigrèrent vers la France, la Grande-Bretagne, l’Australie et les Amériques. La majorité de ces nouveaux immigrants installés en Israël arrivèrent durant les trois années qui suivirent la création de l’Etat, c’est-à-dire entre1948 et 1951.

Les Sépharades subissaient le drame du déracinement, la perte du maillage culturel et linguistique de leur pays d’origine, la perte de ce terroir originel, où la condition des juifs était une condition d’exil, de dominé à la marge de la société, une véritable impasse existentielle.

Ils se retrouvaient ainsi frustrés, transplantés, dispersés, souffrant en silence, car il leur était même dénié la transmission de leur mémoire oubliée, de leur mémoire dénigrée, interdite.

Cette souffrance non formulée, ni reconnue ne permettait donc pas un nécessaire travail de deuil du passé.

Aujourd’hui nous nous devons, vis-à-vis de nos ancêtres, d’effectuer ce « « travail de mémoire », nécessaire pour dénouer la conscience sépharade, … qui doit tirer son énergie d’un rapport au présent et d’une projection vers l’avenir . Il s’agit en effet pour la mémoire de rendre présent ce qui n’est plus, de le re-présenter pour le communiquer et le transmettre » (Shmuel Trigano).

Ce véritable blocage de la mémoire, cette mémoire empêchée étaient favorisés :

- d’une part par la réécriture tendancieuse de l’Histoire de la Méditerranée, par les Arabes qui les avaient rejetés. Après des siècles de présence en terre musulmane, on niait soudain leur identité et leur histoire; ils étaient rangés dans les bagages des anciens colonisateurs européens et étaient chassés par les peuples arabo-musulmans en cours d’émancipation. Les pieds dans deux mondes, à la fois indigènes, proche de la société musulmane et « européens» proches des colonisateurs, avec un statut d’intermédiaires. C’est encore aujourd’hui la thèse défendue par les altermondialistes, anti-impérialistes et autres gauchistes révolutionnaires.

L’idéologie altermondialiste tend à assimiler les Sépharades au colonialisme, ce qui explique que pour les altermondialistes, il reste aujourd‘hui une plaie coloniale ouverte en Israël. La souffrance sépharade fut ainsi étouffée sous la culpabilisation tiers-mondiste de l’Occident. Les Sépharades furent ainsi assimilés aux « petits blancs » du colonialisme.

- Ce blocage mémoriel, cette histoire étouffée des Sépharades était aussi lié à leur propre impression de gêner, de ne pas avoir autant souffert que leurs coreligionnaires ashkénazes, qui venaient, eux, de subir l’innommable, le pire des crimes de l’Histoire humaine : la Shoah.

« Cette véritable tragédie subie par des millions de personnes et leurs descendants imposait aux Sépharades de taire leurs propres souffrances, de les refouler en eux, tant cette catastrophe que fut la Shoah apparaissait comme autrement plus grave. La mémoire de la Shoah fut ainsi une mémoire-écran pour la mémoire des Sépharades, « écran d’occultation autant que surface de projection pour leur propre mémoire » (Shmuel Trigano).

Il faut aujourd’hui considérer les deux faces du problème des réfugiés qui s’est joué en Terre Sainte. D’après les statistiques onusiennes, le nombre de réfugiés palestiniens du conflit de 1948 serait de six cent quatre vingt deux mille si on le met en parallèle avec celui des réfugiés juifs des pays arabo-musulmans, de neuf cent quarante mille, il apparaît clairement qu’il y a eu un gigantesque échange de populations, un peu semblable à celui qui a eu lieu entre l’Inde et le Pakistan, lors de l’indépendance de ces deux pays, les musulmans tentant de passer la frontière pour se rendre au Pakistan, et les Hindous tentant le chemin inverse pour fuir le Pakistan vers l’Inde.

D’où qu’ils viennent, tous les réfugiés subissent une dispersion des communautés, une érosion des traditions et une acculturation galopante, qui mènent à un oubli de l’identité originaire; Leur déracinement, leur désarroi identitaire, peut les conduire au bord de l’assimilation et de la disparition, au terme d’un processus d’acculturation. Cela vaut pour tous les réfugiés, autant pour les Juifs des pays arabo-musulmans que pour les arabes palestiniens. Seulement, on ne parle aujourd’hui que d’un seul de ces immenses déplacements de population, insistant sur les frustrations, humiliations et vexations des Palestiniens, mais jetant un voile commode sur la souffrance et la mémoire volée des Juifs arabo-musulmans. On n’imagine pas demander aux Hindous d’origine pakistanaise de revenir au Pakistan, de même qu’on demanderait aux musulmans venant d’Inde de faire le chemin inverse vers l’Inde.

Or, c’est ce qu’un certain matraquage médiatique tente de faire accroire, mais à sens unique (et inique), dans le cadre du conflit israélo-arabe. Cela signifierait que si l’on envisageait un retour de réfugiés palestiniens, il faudrait de façon symétrique que les réfugiés juifs retrouvent leurs biens et leurs racines au sein du monde musulman.

Or, cela n’est souhaité réellement ni par les pays arabes, ni par Israël, ni même par les réfugiés des deux camps.

Aujourd’hui les Juifs des pays arabo-musulmans doivent pouvoir faire le deuil de leur passé. Ils n’ont pas encore rompu symboliquement avec leurs racines. La moindre des choses serait de leur rendre leur mémoire et leur honneur bafoués en ne les oubliant pas dans les bas-fonds de l’Histoire. Ils pourront ainsi d’autant mieux tendre la main vers les anciens concitoyens arabo-musulmans et favoriser le dialogue pour permettre vers une véritable réconciliation entre Juifs et Arabes, dans le respect mutuel.

Yves Kamami.

Président de l’Union des médecins, dentistes et pharmaciens juifs de France

Membre fondateur de l’association des fils et filles des réfugiés des pays dits arabes.