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Chapitre 1er

 

Les premières traces juives

Centre séfarade important, son histoire est ancienne et riche de traditions. S'il est difficile de dater l'implantation d'une communauté juive à Rhodes, il apparaît néanmoins, selon des sources telles que les inscriptions et monuments de Rhodes, que dès la fin de la période hellénistique (Vième siècle avant E.C. - ère commune) et sans doute avant, des Juifs habitaient l'île.

Vers 142 avant EC, un décret romain, renouvelant le pacte d'amitié entre la nation juive et le Sénat romain, est envoyé entre autres à Rhodes. Ceci constitue donc la preuve flagrante d'une implantation juive dans cette partie du Dodécanèse. Mentionnons, au passage, que Suétone en parle également.

L'historien juif, Flavius Josèphe (37-100 ap. EC.) dans son ouvrage "Antiquité du peuple juif "(14:377/8) et également dans sa "Guerre des juifs contre les Romains" (1:280) affirme qu'en 40 av. EC, Hérode le Grand, en route pour Rome, fit escale à Rhodes et, trouvant la cité dévastée par la guerre contre Cassius, "malgré son manque d'argent (Hérode) aida la ville à se reconstruire". Il est probable que par son geste, Hérode tenait à aider la communauté juive. Après la bataille d'Actium entre Marc Antoine et Octave en 31 av. EC., ce dernier, devenu Auguste, rencontra Hérode qui fut, du fait de sa loyale amitié envers lui, reconfirmé roi de Judée (Flavius Josèphe : Guerre 1:387/8 et Antiquité 15:187/8)

Notre chroniqueur antique nous affirme également que "encore et encore le roi Hérode aida financièrement Rhodes" (Guerre 1:424, Antiquité 16:147).

Nous savons peu de choses sur la période byzantine, le sujet ayant été peu traité. Le sort réservé aux juifs n'est ni meilleur ni pire que dans les autres régions soumises à l'autorité de l'Empire Romain.

En 653 de notre ère, l'Arabe Muawiyya conquérant de l'île, ordonne la destruction du Colosse de Rhodes, une des sept merveilles du monde antique, ne l'oublions pas. (Fait curieux, un autre conquérant arabe fait brûler, vers la même période, la bibliothèque d'Alexandrie, une autre merveille ; deux conquérants dans une même fureur destructrice et iconoclaste envers tout ce qui n'est pas islam). Théophraste, dans sa Chronographie (1:345), mentionne que le bronze, chargé sur 900 chameaux, fut vendu à un juif d'Edesse, actuellement Urfa, en Asie Mineure.

Au XIIe siècle, Benjamin de Tudèle, le fameux voyageur juif, parle de 400 familles établies dans la ville de Rhodes. C'est vers 1280, que fuyant les persécutions en Aragon, certains juifs trouvent refuge dans cette cité, toujours au pouvoir des Arabes.

La période des Chevaliers

Après avoir été chassés de Jérusalem par Salah El Din (Saladin) en 1187, les Chevaliers de Saint-Jean trouvent un refuge précaire à Saint-Jean d'Acre avant de revenir à Jérusalem en 1299. Reconquise par les Turcs dix ans après, ils obtiennent du Pape Clément V et Roi de France Philippe le Bel, l'autorisation de s'emparer de Rhodes.

Les Juifs habitent alors un quartier qu'ils conserveront jusqu'à l'anéantissement de leur communauté en 1944. Les chevaliers réparent les remparts et donnent au mur bordant la juderia , la juiverie, le nom de "muraille des Juifs".

Ces nouveaux occupants transforment les synagogues en casernes et en écuries. Mais, selon la légende, les chevaux meurent sans raison, et les chevaliers effrayés évacuent les lieux de culte.

Au début du XVième siècle, le Grand Maître Filibert de Naillac, délimite de manière encore plus restrictive le quartier juif, l'étouffant entre une des enceintes et le port de commerce.

En 1480, lors d'une première attaque des Ottomans contre l'île, les assiégeants dirigent leurs coups contre la Muraille des Juifs. Le Grand-Maître Pierre d'Aubusson donne ordre de détruire synagogues et maisons juives afin de consolider les murs. Toute la population participe à la défense, femmes, hommes, juif ou non, l'assaut mené par Messih Pasah, est repoussé. Plus de 3500 boulets (que l'on retrouve de nos jours, comme ornements décoratifs, dans les patios des maisons de la Juderia) seront lancés contre les murailles.

Deux voyageurs juifs visitent l'île et laissent le récit de leur passage :
Le premier, Meshulam de Volterra (Italie) nous dit qu'à la suite des tremblements de terre de 1481 et 1482 qui détruisirent le quartier juif, les habitants fuient Rhodes. Il mentionne également sa rencontre avec le rabbin Abraham Daphne Eskénazi lors de sa visite, le 4 mai 1481. C'est la première fois que le nom d'un rabbin de Rhodes est nommément cité.

Le second, Obadia de Bertinoro, également d'Italie, ne recense plus en 1488, que 22 familles. Des pauvres qui vivent principalement de l'adresse et du travail de leurs femmes, couturières en majorité. Confirmation de son récit est donné dans le récit d'un pèlerin anonyme de Cologne qui parle de "l'extrême talent des femmes juives à travailler la soie". Certains Juifs sont également employés dans les tanneries.

Bien que la population juive ait aidé à défendre l'île, à la suite d'une épidémie de peste qui dura de 1498 à 1500, l'ordre hospitalier des Chevaliers de Saint Jean décide d'expulser tous les Juifs qui refusent la conversion au christianisme (du déjà vu sous d'autres cieux !), comme en témoigne le biographe de Pierre d'Aubusson :

" Comme il reconnut que les Juifs qui demeuraient à Rhodes menaient une vie fort scandaleuse, et qu'un si mauvais exemple était cause des plus grands pêchés de la ville, il prit la résolution de les chasser ".

Pierre d'Aubusson considère que sa victoire sur les Turcs tient du prodige. Le Pape l'élève à la dignité cardinalice et, fort de cet aval, il prend pour exemples Isabelle la Catholique et Ferdinand d'Aragon, et exige que tous les Juifs quittent les possessions de l'Ordre dans les quarante jours avec interdiction toutefois de s'établir dans le Levant afin de ne pas servir d'espion aux Turcs. Les Juifs sont obligés de s'expatrier partent pour Nice.

Imitant une fois encore les rois d'Espagne, il offre la liberté totale et une quantité de biens à tous ceux qui veulent embrasser le christianisme et, considérant que les Juifs sont les esclaves des Chrétiens, donc déchus de leurs droits parentaux, il entend faire baptiser tous leurs enfants pour les retenir à Rhodes.

Si la mort du Grand Maître, en 1502, empêche l'exécution totale de cette dernière décision, les Juifs sont malgré tout chassés de l'île.

Les Chevaliers, puissance maritime, attaquent les navires et les villes côtières. Durant les vingt années qui suivent, près de 3.000 Juifs en route vers la Terre Sainte, sont capturés par leurs vaisseaux et amenés comme esclaves. Travailleurs forcés, ils doivent renforcer les fortifications. Leurs coreligionnaires, dans l'Empire Ottoman, tenteront sans cesse de les racheter aux chevaliers très chrétiens.
Sous le règne du Grand Maître Fabrice Caretto, le Sultan Sélim 1er mande à Rhodes, pour se procurer les plans de la ville, Libertus Cominto, un juif converti de force au christianisme, et qui voue, depuis lors, une haine farouche aux chevaliers. Au moment où Comito veut tirer, des remparts, en direction des Turcs, une flèche enroulée dans une lettre, il est surpris. Mis à la question le médecin avoue avoir expédié cinq messages aux adversaires L'Abbé de Vertot qui relate les faits dans son "Histoire des Chevaliers hospitaliers de St.Jean de Jérusalem, appelés depuis Chevaliers de Rhodes et aujourd'hui Chevaliers de Malte", Tome III Paris 1853", ajoute: "Il meurt chrestiennement, découpé en morceaux ".

Selim 1er décède avant de pouvoir s'emparer de l'île. Son fils Suleyman, dit Soliman le Magnifique, attaque Rhodes et la conquiert le 25 décembre 1522. La cité, réputée imprenable, est tombée victime de la trahison de deux des siens, le Chevalier d'Amaral, Chancelier des Chevaliers, et son valet Blaise Diaz. Toujours selon l'abbé de Vertot, Amaral, d'origine portugaise, voulait se venger d'avoir été écarté de la grand maîtrise de l'ordre, au profit de Fabrice Carreto. Démasqués, Amaral et son valet sont écartelés par les assiégés mais le mal est déjà fait : Rhodes tombe aux mains des Ottomans.

La période ottomane

La prise de Rhodes est un soulagement pour les Juifs. Les convertis de force retournent à la foi de leur père, les synagogues sont rendues au culte.

Soliman le Magnifique veut encourager l'essor économique de son empire. Rhodes est une des clés de la Méditerranée orientale. Il doit donc la développer et a besoin pour cela des Juifs. Bienveillant envers eux, il encourage leur venue et leur accorde, par firman* (décret) certains privilèges :

- Exemption d'impôts durant une période de cent ans.
- Jouissance des bénéfices de mines de souffre existant sur l'île.
- Le droit d'accompagner en se lamentant leurs morts au cimetière même en passant par les quartiers musulmans.
- Le droit d'acheter de la viande casher au même prix et dans les même conditions que celle vendue aux musulmans.
- Le droit de disposer gratuitement d'une maison, celle-ci leur étant donnée par les autorités.

Ce firman est confié à la garde de la communauté juive.

Abraham Galante, dans sa monumentale " Histoire des Juifs de l'Empire ottoman " (Istanbul 1935) raconte :

" Il y a environ cent ans- vers 1820/1830 - (je tiens ce récit d'un oncle maternel qui l'a entendu dire à son père lequel joua un rôle dans l'affaire que j'avance) un boucher musulman, profitant de l'approche d'une fête juive, voulu vendre de la viande à un prix élevé. Un rabbin, du nom de Matatia Codron (le père à l'oncle de ma mère), qui avait été chez le boucher, refusa de prendre la viande que ce dernier lui donnait, sous prétexte qu'elle était de mauvaise qualité et bien trop chère. Sur le refus du rabbin, le boucher l'insulta en public et alla jusqu'à le menacer. Le rabbin, indigné de la conduite du boucher, interdit l'achat de la viande par les Juifs en se servant du "herem" <(excommunication) . Cette mesure eut pour résultat que les Israélites ne purent pas consommer la viande du boucher, qui en éprouva une perte d'argent. Fâché de l'acte du rabbin, le boucher alla trouver des compagnons et leur dit que les Israélites s'étaient coalisés pour détruire leur commerce ; en même temps il les engagea à s'en venger.

Pendant que le boucher essayait de mettre à exécution son projet, voilà qu'un notable se souvient de l'existence du firman du Sultan Suleyman, où il était dit que les Juifs pouvaient avoir de la viande au même prix que celle vendue aux Musulmans. Des recherches faites, le firman fut retrouvé et remis entre les mains du gouverneur qui put, de la sorte, calmer les esprits. "

Après cet épisode, la communauté remet le décret entre les mains des autorités. En 1855, lors de l'explosion de la poudrière, les archives officielles brûlent, et le firman disparaît

Privilèges exorbitants et rarement vus pour l'époque. En raison de cette attitude tolérante, plusieurs Juifs exilés d'Espagne, arrivant de différentes villes de l'Empire Ottoman s'établissent à Rhodes, les premiers venant de Salonique. Les nouveaux émigrés furent bientôt plus nombreux que les Juifs romaniotes indigènes et, dès 1535, l'espagnol remplace le grec pour tous les documents administratifs communautaires.

Les Ottomans dominent Rhodes 390 années. Durant cette période les Juifs vivent tranquilles, comme d'ailleurs le reste de leurs coreligionnaires dans l'empire. Protégés par les Turcs, comme tous les milet, les nations soumises à l'autorité ottomane, ils jouissent de tous leurs droits culturels, cultuels et économiques. Ils pratiquent leur langue, ont leurs propres tribunaux, peuvent commercer. Pendant que leurs frères d'Europe vivent misérables et brimés, les Juifs prospèrent en paix dans l'Empire Ottoman gagnant même le titre de sadik milet * , nation fidèle.

Grâce à cette paix, Rhodes devient un centre séfarade important; la population juive dépassant même en nombre la turque.

Avant de pousser plus avant notre travail, qu'il nous soit permit de faire la remarque suivante sur la dénomition de habitants de l'île. En plus des appelations: Rhodiotes (du grec), Rhodiens (du français); les Juifs de Rhodes se qualifient, eux exclusivement de "Rodeslis"., laissant les autres qualificatifs pour les grecs, les turcs, les italiens etc... Nous utiliserons donc cette dernière appellation afin de mieux rendre la réalité.

En 1826 un Juif ayant mis en circulation de la fausse monnaie est décapité. Le Dr Ricardo Pacifici, directeur du Collège Rabbinique, fait paraître en 1933 dans la Rassegna Mensile d'Israel (Rome) un article sur les Juifs de Rhodes où il les montre persécutés par les Turcs. Il prend comme exemple cette condamnation à mort. Il s'attire les foudres du président de la Communauté juive, Hizkia Franco qui, dans un article paru le 4 octobre 1933 dans la Boz de Orient (Istanbul) s'élève contre les inexactitudes de Pacifici. " Je crois devoir accomplir un devoir de conscience en affirmant que, généralement parlant, l'élément turc ainsi que les autorités traitèrent toujours les Juifs avec bienveillance. Leurs rapports furent toujours cordiaux. Le Turc protégea toujours le Juif, le considérant comme un élément fidèlement attaché au pays. La preuve est que Juifs et Turcs vécurent ensemble à l'intérieur de la même forteresse qui entoure la ville, ce qui n'était pas permis à l'élément grec. Ce que le Dr Pacifici rapporte n'est qu'une légende due, peut-être, à une erreur".

S'il est exact qu'un Juif fut exécuté, cette mesure le visait que comme faux-monnayeur. Peine appliquée à n'importe quel individu coupable de falsifier la monnaie. Ce châtiment n'avait rien de commun avec une persécution ethnique quelle qu'elle soit, il s'appliquait à tous ceux qui transgressaient les ordres des sultans.

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* Romaniote: Juif originaire de l'Empire byzantin et parlant le grec. Il en existe aujourd'hui encore dans la région de Ioanina et de Corfou, principalement et ils sont très fiers de leur origines, refusant d'être qualifiés de sépharades (venant d'Espagne)