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A mi tambien vi veni eskarinio...

Nous étions restés quelque temps sans nous voir, séparés par la vie, entre l'Afrique et l'Europe. Nous nous retrouvions, lui commençant une lutte perdue d'avance contre le mal sournois qui l'emporterait un peu plus tard, moi accouru à son chevet. " Mi veni eskarinio " me lança-t-il. Et ces quelques paroles englobaient tant de mots non-dits, tant de phrases restées en rade, au fond des tripes, au fond du coeur, au fond de l'âme.

Ces mots, prononcés il y a près de 30 ans, chantent encore comme une vieille cantilène " Mi veni eskarinio, mi veni eskarinio ". Sans doute parce que les mots de tendresse entre nous étaient rares, trop rares et, qu'inconsciemment, ils formaient un testament spirituel. Ces mots sont, pour moi, les plus beaux qu'un homme puisse murmurer. Ces mots, ode d'amour d'un père à son fils, restent encore et à jamais son don chaque jour renouvelé. Depuis toujours, tout chez lui était tendresse, mais ces mots formaient la musique rehaussant le sonnet, le point sur le i du verbe aimer.

Pour me dire en trois mots l'affection immense et immodérée qu'il me portait, mon père n'utilisa pas le français que nous parlions entre nous ; il le fit dans la langue de sa mère, originaire de Rhodes. Ces mots si simples ; si superbes qu'ils semblent sortir tout droit du Shir Hashirim, du Cantique des Cantiques, ces mots si pudiques et si virils en même temps, ce fut en espagnol qu'il me les confia. Le " tu m'as manqué " n'a pas la même poésie, la même musique, la même force de " mi veni eskarinio " . Ces mots sont intraduisibles. " Tu m'as manqué " n'exhale pas le même amour. Ce furent aussi, hélas, les seuls mots espagnols que mon père m'offrit.

C'est en pensant à lui que cet ouvrage voit le jour. En songeant aux Rodeslis - sa mère ne l'était-elle pas ? - dont j'ai épousé langue et coutumes avec lesquels j'ai vécu et grandi au Congo qui sont mes amis.

C'est en pensant à ceux qui surent conserver, malgré une absence de plus de cinq siècles, ce parler si savoureux que ce livre paraît. Il marque la nostalgie d'une époque révolue, balayée d'abord par l'intolérance de l'Inquisition et ensuite par la peste noire du fascisme et du nazisme. C'est en songeant à nos enfants et aux enfants de nos enfants que cette oeuvre naît. Nos racines sont aussi belles que celles des autres, plus belles même, car nôtres. Mais, si elles ne sont pas entretenues, les racines les plus tenaces s'étiolent et meurent. Si nos larmes les ont, à ce jour, arrosées, c'est notre mémoire seule qui les vivifiera.

Tu transmettras nous recommandent nos Sages ; nous avons le devoir de demeurer fidèles.

Ce " mi veni eskarinio " exigeait une réponse. Mon père n'eut pas la joie de l'entendre ; on aime mal, on exprime mal lorsqu'on est jeune. Nalda. La voici.

J'ai tenté, sans doute incomplètement et maladroitement de lever quelques voiles sur l'histoire peu connue des Juifs de Rhodes

Bien que les historiens de la Shoa prennent généralement peu en compte le destin des communautés orientales et encore moins leur héritage culturel, nous ne devons ménager aucun effort pour préserver cette mémoire spécifique et ô combien attachante. Et bien que cette Communauté fut petite (elle compta moins de cinq mille personnes) l'effort à fournir doit l'être au même titre que celui fait pour préserver la mémoire des autres communautés, séfarades ou ashkénazes, anéanties. Comme ses soeurs européennes, la Communauté juive de Rhodes a payé un très lourd tribut au nazisme: 90% de sa population fut exterminée. Tous les moyens doivent être mis en oeuvre afin de sauvegarder sa mémoire, notre mémoire. C'est un devoir pour nous, séfarades ou non, simples membres de communautés ou dirigeants d'institutions de maintenir cet héritage.