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Préface

           

Un proverbe yiddish dit : « C’est un plaisir de raconter les ennuis passés ». Cette phrase pourrait résumer l’humour juif. D’autant qu’au cours de sa longue histoire, le peuple élu a eu le temps, depuis l’Egypte, d’accumuler des siècles d’ostracisme et de tracas. Au point d’inspirer cette question adressée à Dieu : « Seigneur, tu nous as choisis entre tous les peuples. Pourquoi fallait-il que tu tombes justement sur les Juifs ? » Au point aussi d’influer sur la pratique musicale de Woody Allen. A quelqu’un qui lui demandait la raison l’ayant poussé à abandonner le saxophone pour la clarinette, il répondit : « C’est moins encombrant à emporter en cas de pogrom ! » Ou bien encore, cet encouragement de Tristan Bernard à sa femme en larmes, alors quela Gestapo vient l’arrêter : « Pourquoi pleures-tu ? Jusqu’à présent nous avons vécu dans la peur. A partir de maintenant, nous allons vivre dans l’espoir. »

 

Qu’il ait l’accent des shtetl d’Europe Centrale, des mella du Maghreb ou du Machrek, des rues de Moscou, de Varsovie, de Salonique, de New-York, de Los Angeles ou de Tel-Aviv, l’humour juif, puisant son inspiration dans la Bible, le Midrash, le Talmud, les traditions et l’errance au milieu de populations souvent hostiles, apparaît comme une sorte de pied de nez aux malheurs, un soutien moral quand tout s’écroule, une lucarne ouverte vers un idéal de bonheur jamais oublié, une consolation de l’inconscient face aux rigueurs et aux injustices de la réalité. Henri Heine soulignait qu’il célébrait « les noces du rire et des larmes. » Même lorsque la tragédie atteint l’innommable. Ainsi, dans « La danse de Gengis Cohn », Romain Gary mène-t-il son personnage jusque dans « ce camp illustre » : « Mon nom est Cohn. Gengis Cohn. Naturellement, Gengis est un pseudonyme : mon vrai prénom était Moïché, mais Gengis allait mieux avec mon genre de drôlerie. Je suis un comique juif et j’étais très connu jadis, dans les cabarets yiddish : d’abord au Schwartze Schickse de Berlin, ensuite au Motke Ganeff de Varsovie, et enfin à Auschwitz. Les critiques faisaient quelques réserves sur mon humour : ils le trouvaient un peu excessif, un peu agressif, un peu cruel. Ils me conseillaient un peu plus de retenue. Peut-être avaient-ils raison. Un jour, à Auschwitz, j’ai raconté une histoire tellement drôle à un autre détenu qu’il est mort de rire. C’était sans doute le seul Juif mort de rire à Auschwitz. »

 

La Shoah, les massacres, les pogroms, l’antisémitisme, les persécutions, les brimades en tout genre ont donc façonné ce prisme qui aide à rire pour ne pas pleurer. Et à travers lui, c’est un œil ironique porté sur la vie, une liberté de ton prise avec Dieu, la religion et ses rabbins, un sourire amusé sur le quotidien, avec ses petites difficultés et ses grandes peines, qu’il allège de ses lourdeurs, comme les toiles de Chagall dont les personnages et les objets évoluent dans une totale liberté jusqu’à défier les lois de la pesanteur. Rien n’échappe au tourbillon de sa sagacité : couple, fidélité, enfants, mère, amis, voisins, goyims, employeur, affaires, pouvoir politique… L’humour juif, qu’il soit ashkénaze ou sépharade, place le monde à portée de sourire. Et l’ironiste ne s’épargne pas. Il est généralement sa première cible. S’il se moque de quelqu’un c’est d’abord de lui-même. L’autodérision constitue l’un des fondements de l’humour juif.

 

Autre particularité : il ne fait pas de victime. De manière sensible et discrète, il débusque, par touches légères, les travers des uns et des autres. Ici l’hypocrisie. Là l’arrogance. Un peu plus loin la fatuité. Il ne juge pas. Il rit affectueusement. Indulgent, respectueux, il ne cherche ni à détruire, ni à blesser. Il évite de ridiculiser. Il n’humilie et ne rejette personne. Jamais méchant, ni vengeur, ni arrogant, étranger à la vulgarité des grosses blagues grasses souvent placées au-dessous de la ceinture, à la bêtise des jeux de mots haineux et à la méchanceté des vannes fielleuses, notamment racistes et antisémites, il tend simplement à dédramatiser les maux afin de les rendre supportables, à couvrir de miel le goût, trop souvent salé, des larmes. Mais surtout, il laisse apparaître, en filigrane, une éthique de vie, un humanisme qui, loin de la rigolade à s’en battre les flancs, pousse à la réflexion sur la tolérance et la relativité des choses. Il délivre un message universel que chacun, Juif ou non, peut méditer.

           

Dans ce livre, qu’il dédie à son père, Victor, Haïm ben Moshe z l., « bon vivant, joyeux drille », décédé le 22 février 1972, Moïse Rahmani a rassemblé histoires, anecdotes, dictons, proverbes, devinettes, et perles diverses qu’il a commencé à glaner dans son enfance et qu’il n’a cessé de savourer et d’enrichir au fil des années. Il espère qu’à leur tour, ses filles et ses petits-enfants feront fructifier cet héritage, qu’ils le transmettront à leurs descendants, perpétuant ainsi le souvenir de ses parents. Son père, né au Caire en 1911 citoyen ottoman, était devenu Egyptien en 1922 après le démembrement de l’Empire de la Sublime Porte. Sa mère, institutrice de l’Alliance Israélite Universelle, était Italienne. La famille fut expulsée d’Egypte en 1956. Moïse avait 12 ans. « Je suis aussi un réfugié », a-t-il écrit dans l’un de ses précédents ouvrages consacré à « l’Exode oublié » qu’ont subi les Juifs des pays arabes. Il sait « la blessure profonde » d’être chassé d’un pays « qu’on imaginait être sa patrie ». Aujourd’hui, quand il pense à ses parents et à leurs amis, il avoue que, parmi les larmes, le rire n’est jamais très loin. D’où la tendresse qui imprègne ces pages. Car il ne s’agit pas d’une simple compilation, mais du regard chaleureux que Moïse porte sur le monde. Généreux, il veut partager ce qu’il voit.

 

Dans le « Deutéronome », il est écrit : « J’appelle aujourd’hui à témoin devant vous les cieux et la terre : j’ai placé devant toi la vie et la mort, le bonheur et la malédiction. Choisis la vie ! Et tu vivras toi et ta descendance. » Moïse pourrait conclure son livre par ces mots : « Choisis d’en rire ! »

 

Alain Vincenot