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A nos ancêtres qui ont montré la voie
A nos enfants qui continueront le chemin

PREFACE.

 

C'est un redoutable privilège que de diriger pareil ouvrage. Surtout lorsque l'homme chargé de le faire n'est ni historien, ni homme de lettres, ni philosophe. Quand le seul motif qui le guide est la transmission. Je tiens à exprimer toute ma gratitude aux personnes qui ont permis, par leur contribution, pareille œuvre. Ils l'ont fait par amitié d'abord et par souci de transmettre la mémoire. Qu'ils en soient remerciés.

Quand on évoque SEFARAD, deux éléments nous viennent immédiatement à l'esprit : L'Espagne et l'Age d'Or.

Alors que nos frères d'Europe du Nord subissaient un antisémitisme virulent et meurtrier – nous avons tous en mémoire les épisodes dus aux Croisades et l'anéantissement de communautés entières de France, d'Allemagne, de Bohème – en Espagne sous le Caliphat de Cordoue, les Juifs (et non seulement eux) connurent l'Age d'Or. Des noms nous viennent immédiatement à l'esprit : Maïmonide, Juda Halévy, Ibn Gabirol, Ibn Pakuda,, Abravanel etc… Dans tous les domaines : culturel, artistique, scientifique, politique sans oublier le religieux ceux-ci excellèrent.

Mais il y a bien plus important. En un lieu précis, l'Espagne, et en temps précis, le Haut Moyen-Age, des hommes de culture et de culte différents : Juifs, Chrétiens et Musulmans apprirent à vivre pacifiquement ensemble et construisirent de concert une civilisation. Ils prouvèrent que le dialogue, la tolérance, e respect de l'autre dans sa diversité étaient quelque chose de possible, quelque chose d'excellent.

Malheureusement, suivant en cela la destiné des Communautés de la Diaspora tout au long de notre histoire jusqu'à la création de l'Etat d'Israël, au nom de la raison d'Etat, survint l'Inquisition et son cortège de fanatisme et d'intolérance. 1492 sonne le glas de leurs espérances et nos ancêtres ont le choix : l'expulsion ou la conversion. Nous, Séfardim, sommes le témoignage vivant de ce choix. Au confort d'une conversion, nos aïeux préférèrent maintenir cette chaîne, renforcer les maillons en supportant les affres de l'exil. Ce fut une "Diaspora dans la diaspora" comme le dit joliment Edgar Morin dans sa préface au livre "Les Juifs d'Espagne, histoire d'une diaspora" dirigé par Henry Mechoulan et une partie de ceux qui choisirent une conversion de façade revinrent, dès qu'il le purent, à la foi de leurs aïeux. Parfois au bout d'un demi-millénaire comme les Juifs de Belmonte. Nos ancêtres ont emporté et nous ont légué un bien des plus précieux, peut-être le plus précieux d'entre tous : la mémoire. Nous sommes, dit-on, le peuple de la mémoire.

Il faut se pencher sur le passé pour comprendre le présent. Le refus de l'autre dans sa diversité, l'intolérance, le racisme, causes de ce "hourban", de cette catastrophe d'il y a cinq siècles, causes de cet indicible malheur d'il y a cinquante ans: La Shoa, sont hélas d'une actualité brulante aujourd'hui.

En cette année 5752 de la création du monde nous commémorons le 500ème anniversaire de cet infamant édit d'Expulsion. Le 31 mars 1992, sa majesté, le roi d'Espagne Don Juan Carlos l'abrogera officiellement. Depuis longtemps déjà l'Espagne recherche ses racines juives; elle les redécouvre et s'aperçoit que, chez les Séfardim, vit encore une certaine Espagne, une autre Espagne, une Espagne dans les cœurs et dans les mémoires. Nous sommes, comme le dit Angel Pulido; "Españoles sin patria", des Espagnols sans patrie.

Dans l'histoire de l'humanité, 1492 représente une date charnière, une date aux conséquences incalculables. C'est la fin du Moyen-Age (même si certains choisissent 1453 et la chute de Constantinople pour marquer le début de la Renaissance). C'est pour la majeure partie du monde la découverte de l'Amérique par Colomb. Ce dernier est-il Juif comme l'affirme dans son "Christophe Colomb Juif", la regretté Sarah Leibovici ? Est-il parti à la recherche des 10 Tribus perdues d'Israël comme le prétend certains ? Je l'ignore. Mais il faut relever que, parmi son équipage, plusieurs étaient Juifs, sinon conversos : son navigateur, son intermrête, Torrès Les cartes dont Colom se servait étaient l'œuvre de cartographes juifs de Mallorque. Parti à la recherche d'une nouvelle route pour les Indes il découvre le Nouveau Monde. L'Europe connaîtra la prospérité avec l'apport de l'Or du Pérou, de la pomme de terre, du tabac. Elle apportera par contre dévastation, maladie, épidémies. Les Conquistadors, Cortes en tête, dévasteront un contient, annihileront une civilisation celle des Aztec, des mayas, des Incas, assassinant MONTEZUMA le dernier empereur, détruisant sa capital : Mexico… En Amérique Latine et du Nord, pour les populations indiennes 1492 n'est pas une date festive…

Mais 1492 marque également un tournant dans l'histoire de l'Espagne. Après la prise du Royaume musulman de Grenade, le 2 janvier, l'Unité du Royaume est réalisée. Les Rois Catholiques décident, à l'instigation de Fray Torquemada, d'expulser de leurs Royaumes les Juifs et plus tard, ne l'oublions pas, les Maures.

Contrairement aux autres pays l'Espagne n'était pas considérée terre d'exil. C'était une patrie. Le grand historien espagnol José Amador de Los Rios, n'écrivait-il pas, en 1875 dans sa magistrale HISTROIRE DES JUIFS D'ESPAGNE ET DU Portugal" ; Il est difficile d'ouvrir un livre d'histoire d la Péninsule ibérique sans y trouver, dans tous les domaines, civil, politique, religieux, scientifique ou littéraire, un nom ou un événement mémorable relatif au peuple hébreu pendant presque deux mille ans".

Pour nous, Juifs l'expulsion de 1492 représente un des chapitres les plus tragiques de notre histoire. Mais pourra-t-on rétorquer, les Juifs furent expulsés d'autres pays : de l'Angleterre, de la France par exemple. Alors pourquoi cette expulsion d'Espagne a tellement marqué notre mémoire que nous la comparons à la destruction du Temple de Jérusalem, le 9 av.

L'Espagne était pour les Juifs qui y habitaient depuis plus de mille ans, une patrie, et c'est en Espagne, je le soulignais, sous le Caliphat de Cordoue, qu'il connurent leur Age d'Or.

Les Rois ne se présentaient-ils pas comme "Empereur des Trois religions" ? Alphonse VII, Pierre le Cruel, ne revendiquaient-ils ce titre de gloire ?

Déjà bien implantée au Xe siècle avec des poètes tels Menahem Ben-Saruk, Isaac Ben-Chicatilla, Dunas Bel Labrat, les XIe et XIIe siècles marquent l'apogée du judaïsme espagnol… Des géants tels que Ibn Gabirol, Ibn Ezra, Ibn Pakuda, Yehuda Halévy et peut-on l'oublier Ibn Maimon dit Maïmonide.

L'Ecole des Traducteurs de Tolède avec ses chercheurs Juifs, chrétiens et musulmans, fidèles des trois religions abrahamiques, devient le berceau de la langue castillane. Qui mieux que les Juifs pouvaient servir de trait d'union, de pont, entre la tradition grecque, la culture arabe et l'héritage latin d'Europe.

Tant de souvenir glorieux, qui atténuent, un peu les vicissitudes dont nos ancêtres furent victimes il y a 6* et 500 ans, nous font comprendre ainsi mieux pourquoi nous, Séphardim, avons conservé cette langue, véhicule de la culture. Cette langue espagnole que nos parents parlent et transmettent et qui est la langue maternelle, la langue du cœur. ¿ Avla espagnol ? Demandons-nous quand on croise un autre Sépharade. Nous avons aussi emporté et conservé de Sépharad cette "hildageria" cette fierté qui fait de tous les Espagnols, de tous les Sépharades des "cousins du roi", Oh oui, fiers nous le sommes. Il y a aussi les romances, les refranes, les contes ou nous parlons de chevaliers, de châteaux, de tours… de princes et de princesses. Et d'où prenons-nous cet imaginaire si ce n'est de l'Espagne.

Epoque bénie de tolérance ou les fils d'un même D-ieu oeuvraient ensemble au bénéfice de tous. Il y a cinq siècles, cette ère dont nous portons encore en nous la nostalgie, prenait fin.

Au nom du fanatisme et de l'intolérance Juifs et Musulmans étaient chassés de la maison qu'ils avaient aidée à bâtir et qu'ils avaient partagé. Il est temps, aujourd'hui, non pas d'oublier – nous n'en avons pas le droit, mais de tourner la page. Il est temps d'espérer, en souvenir de ce siècle d'Or, qu'au nom de la raison d'état, Chrétiens, Juifs et Musulmans apprennent à se connaître ou à se reconnaître – et je veux dire par-là à se re-découvrir. A vivre ensemble sur un pied d'égalité. Que cette connaissance ou re-découverte de l'autre apporte tolérance et fraternité. "Iména Tov ou Manaïm Chevet Akhim Gamvahat" dit le chantre. Il est doux, il est bon d'être avec ses frères. Et je veux prendre frères dans le sens le plus large, Ben Adam, fils de l'Homme.

C'est à mon sens, le but réel de Sefarad 92. Et nous les descendants des Exilés d'il y a cinq siècles, pouvons et devons contribuer à atteindre ce but : Un Nouvel Age d'Or pour l'Humanité. Non ce n'est pas utopique si nous tous ensemble, le voulons réellement.

Et comme geste symbolique et combien émouvant, les descendants des exilés entendent au cours de manifestations éparses dans le monde, remercier publiquement, une fois encore, les descendants de ceux qui accueillirent les errants. En mémoire de nos ancêtres nous témoignons notre gratitude aux peuples de Bulgarie, de France, de Grande Bretagne**, de Grèce, d'Italie, du Maroc, des Pays-Bas**, de Turquie et de Yougoslavie. Ils furent compatissants il y a cinq siècles. Ceux qu'ils accueillirent furent loyaux, aidèrent à développer leur pays d'accueil, s'illustrèrent souvent au service de leur Nation. Nous, cinq siècles après et habitant parfois sous d'autres cieux, leur disons une fois de plus : Merci. Au cours de cérémonies religieuses, partout dans le monde, c'est la prière des Cohanim, des prêtres, qui sera dites pour ces Nations : "Que l'Eternel vous bénisse et vous protège. Que 'Eternel vous éclaire de Sa Face et vous soit gracieux. Que l'Eternel tourne Sa Face vers vous et vous donne la Paix".

Moïse RAHMANI
Président du Comité Belge Sepharad'92
* Les premiers pogroms eurent lieu en 1391
** aux 16e et 17e siècles.