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Prologue

Poser ses valises

Longtemps j’ai envié les truculents personnages de Giovanni Guareschi, les inoubliables Don Camillo et Peppone, et ceux de Marius, de Fanny et de César, l’immortelle trilogie de Marcel Pagnol à l’exception, toutefois, d’un Monsieur Brun d’importation. Je ne voulais plus être un étranger.

Longtemps – le songe ne s’achève pas - j’ai rêvé de ce que pouvait être la vie dans une demeure familiale qui m’aurait vu naître, comme elle aurait vu naître mes parents, et les parents de mes parents, et les parents des parents de mes parents. Qui aurait vu naître mes enfants, et les enfants de mes enfants.

Longtemps j’ai un peu jalousé ces petits Belges, Français, Italiens, Grecs qui avaient l’insolente, car réelle, certitude de leurs racines physiques alors que j’avais la désolation d’un chez nous récent et aseptisé.

Nos parents ont tout perdu. Même plusieurs fois. Sinon immigrés nous-mêmes, nous sommes nés, pour la plupart, de parents exilés de fraîche date. Pour reprendre une belle phrase de Maya Nahum, nous avons été privés, dans notre jeunesse, des greniers que nos camarades non juifs possédaient sans en comprendre le bonheur.

Nous n’avons pas eu la chance de fouiller, dans la maison nouvelle, ces malles féeriques qui abritent tant de trésors : robes à crinoline de nos aïeules, cahiers d’écoliers à l’écriture malhabile de nos mamans, jouets en bois, cassés, de nos papas, photos jaunies de personnages figés en un sourire éternel. Ah les photos ! S’il y a bien une chose qui me manque, dans mes joies et mes tourments d’adulte, ce sont ces moments, ces instantanés de vie, ces clichés d’antan, ceux que l’on regarde chez les autres avec ce désespoir d’orphelin de la mémoire.

Nos parents ont dû abandonner la maison de l'enfance sans pouvoir emporter de souvenirs tangibles. Les conflits, les convulsions politiques en sont la cause. Certains ont tenté de bâtir d'accueillants refuges, au Congo. Des années durant, ils ont creusé les fondations d’un havre, et fixé, petit à petit, sur pellicules, d’autres ancrages. En vain. Les soubresauts de l’Indépendance ont aussi détruit ces jours patiemment remodelés.

D’autres, osant un avenir meilleur en Europe, l'ont vu balayer par la guerre et la déportation.

Nous avons la lourde tâche de nous enraciner. Plaise au Ciel que nos racines perdurent et que les enfants de nos enfants, et les enfants des enfants de nos enfants, s’émerveillent demain devant les souvenirs que nous leur aurons laissés, dans les greniers qu’amoureusement nous aurons construits pour eux.