Hanoucca ou la survie du judaïsme à travers les périodes noires de l'histoire, par le Rabbin David Meyer

La fête de Hanoucca, que nous célébrons le 25 kislev de chaque année, commémore la victoire des Maccabim, c'est-à-dire des fidèles de Juda Maccabé, sur les forces militaires grecques qui contrôlaient alors la terre d'Israël, et Jérusalem en particulier ; C'est l'époque de l'année où dans chaque foyer juif, les enfants allument les bougies de la Hannoucciah, se rappelant ainsi l'histoire de la petite fiole d'huile retrouvée dans les ruines du temple, et qui brûla miraculeusement pendant huit jours, alors même qu'elle n'aurait du suffire qu'à un. Pourtant, Hanoucca n'est pas une fête qui ne concerne que les enfants, et le miracle de Hanoucca ne se limite pas à la " petite histoire " de la fiole d'huile. Par delà cette histoire, la " fête des lumières " symbolise, avant tout, la survie du judaïsme, la survie de cette petite flamme qui brûle miraculeusement dans nos cœurs alors qu'à l'extérieur, nos agresseurs cherchent désespérément à nous faire disparaître. Ainsi, malgré les difficultés et les pressionsn externes, le judaïsme a su se maintenir et persister, et a su surmonter les épreuves terribles de deux mille ans de persécution. C'est cela le véritable miracle de Hanoucca, et c'est à cela que la fête nous invite à réfléchir.

La question de la survie du Judaïsme dans les périodes noires de l'histoire, pose à l'historien des civilisations un problème réel. Comment un peuple, si petit et sans Etat, a-t-il pu survivre à tant de persécution et de haine, alors même que de nombreux autres peuples, plus puissants et plus nombreux, ont tout simplement disparu de la carte ? A cette question, de nombreuses réponses " historico-sociales " ou " religieuses " ont été données. Pour certains, si le peuple juif a survécu à tant de siècle de persécutions, c'est parce que Dieu, en ayant " élu " le peuple juif, se deavait d'intervenir en sa faveur et de garantir, malgré les haines, son existence. Pour d'autres, les persécutions et l'isolement des communautés juives – qui pour la plupart vivaient sans contact réel avec le monde extérieur – a paradoxalement contribué au maintien de l'identité juive. Enfin, selon une certaine doctrine antiémite, " le juif errant ", et à travers lui le peuple juif tout entier, survit pour " témoigner " de la victoire du Christ et de la supériorité du nouveau testament sur l'ancien.

Cependant, toutes ces explications semblent ignorer le fait que non seulement le peuple juif a su traverser les perséccutions des 2000 dernières années, mais paradoxalement, plus les persécutions et les restrictions étaient violentes et sans pitié, plus le judaïsme et les Juifs semblaient trouver dans la pratique scrupuleuse des Mitsvoth, la force nécessaire à leur survie.

En effet, il semble que le secret de la survie du Judaïsme tienne davantage à sa structure légale stricte, qu'à une intervention miraculeuse de D. en faveur de son peuple. Dans la Halahka – la loi juive – ce problème s'exprime dans la notion de ……. L'idée du Kiddoush Hashem ", ou " sanctification du, Nom " exprime l'idée juive du martyr. Bien que la vie soit la valeur suprême de notre tradition et que, pour respecter ou sauver la vie, un Juif non seulement peut, mais doit trangresser la Torah, la tradition talmudique a mis à part trois lois, trois principes fondamentaux, pour lesquelles il convient de choisir la mort plutôt que de transgresser. C'est dans cette optique que le Talmud, dans le traité de Sanhédrin 74a, nous rappelle que l'inceste, l'idôlatrie et le meurtre ne doivent jamais être transgressés, même au prix de sa propre vie. Mais, là où le passage talmudique devient surprenant, c'est lorsque nos sages stipulent pue ce principe ne s'applique " qu'en temps normal " ; par contre, lorsque les Juifs vivent dans une période d'intense persécution, pas même la plus insignifiante des lois de la Torah, ne peut être transgressée. Un Juif doit alors choisir la mort plutôt que de renoncer aux Mitsvoth de la Torah.

Ce " durcissement " de la loi que l'on observe, peut paraître, au premier abord , choquant. Comment comprendre que la tradition juive, qui d'une façon générale place la vie au-dessus de tout, fasse dans ce contexte précis, pour ainsi dire, " marche arrière " ? Si la vie est si importante et précieuse, pourquoi durcir la loi au point de choisir la mort ?

La réponse à cette interrogation se trouve, me semble-t-il, dans le fait que la loi juive, la Halahka, s'impose comme " palliatif " à la liberté qui précisément est dénigrée aux Juifs par le monde extérieur. Lorsque nos ennemis cherchent à nous faire disparaître en mettant fin au sens de nos vies, la Halahka, pour celui qui y est attaché et la respecte, vient justement reposer un sens à la vie. Ainsi, lors des situations extrêmes, lorsque des forces extérieures ont cherché à déshonorer les Juifs, le respect de la Loi, jusque dans ses moindres détails, redonnait aux Juifs le sentiment de l'humain et de la liberté. Une histoire célèbre nous raconte l'exemple de ce hassid qui, durant l'occupation nazie, et malgré les dangers encourus, persista à refuser de se découvrir la tête devant les officiers SS, qui finirent par labattre de sang froid. De même, à Hanoucca, nous racontons l'histoire de Hannah et ses 9 enfants qui, au prix de sa vie et de celle de ses enfants, refusa de se prosterner devant les soldats grecs. Ou bien encore, pour ne prendre qu'un dernier exemple, mais ne datant que de 1991, je me souviens de ces journées terribles du début de la guerre du Golfe en Israël, où malgré les autorisations rabbiniques nécessaires, et malgré le danger, de nombreux orthodoxes de Jérusalem, préférèrent ne pas couper leur barbe – ce qui est nécessaire au bon usage des masques à gaz – plutôt que de modifier leurs traditions et mettre toutes les chances de survie de leur côté.

Ces trois exemples, pris au hasard de l'histoire juive, reflètent tous la même attitude. Face à un monde extérieur qui tente de nous anéantir, de nous priver de liberté et de nous déshumaniser, la loi offre, à celui qui la respecte, la liberté qui lui manque et l'humanisme dont on cherche à le priver. C'est en offrant la possibilité d'une liberté et d'une dignité palliative, que la structure de la loi juive a permis au judaïsme de se maintenir et de survivre, malgré les siècles de haine et de persécutions.

Mais les choses et les circonstances ont à présent changées. Ainsi, pout nous qui vivons à la fin du 20ème siècle, à une période où, il faut bien l'admettre, le monde – dans sa grande majorité- ne cherche plus à anéantir notre peuple, et où un vent de liberté et de tolérance semble souffler sur nos pays d'Europe occidentale, cette " rigueur de la Loi ", qui en d'autres circonstances était le garant de la liberté interne et d'une certaine humanité, se présente aujourd'hui comme l'un des obstacles majeurs à la survie du judaïsme.

Que la loi soit fixée et posée, reste un principe clair et fondamental. Cela est nécessaire et évident. Mais trop de rigueur risquerait d'éloigner du judaïsme un grand nombre de Juifs, et de renforcer ainsi le déclin démographique dramatique de notre peuple. Dans un climat général de liberté et de choix, nous ne devons pas oublier qu'une rigueur trop stricte, qui mène souvent à isoler le peuple juif du reste du monde, risque surtout " d'étouffer " la petite flamme du judaïsme, et non pas à la faire briller davantage. Dans un monde où l'on est surtout juif par choix, parce qu'on le veut, c'est à nous de trouver le nouvel équilibre qui permettra au judaïsme de survivre. Nous devons trouver l'équilibre entre l'ouverture sur le monde et le respect de la loi. C'est une entreprise délicate, mais dont la survie du judaïsme aujourd'hui dépend.

 
 

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