Les Echos
ont rencontré Albert Bensoussan
Mon itinéraire est le suivant : né à Alger en 1935
dans une famille traditionnelle enracinée en Algérie, avec
une ascendance marocaine, et plus lointainement espagnole (Tolède
serait le berceau ancestral, mais mes 2 patronymes - Bensoussan et Benayoun
- sont également attestés au XIVe siècle à
Majorque), j'ai vécu une enfance heureuse et pieuse, où le
temps se partageait harmonieusement entre un judaïsme quotidiennement
vécu au sein de la famille et à la synagogue, et une adhésion
à la culture française passionnément entretenue par
l'école et l'université. Mes études ont été
jalonnées par une agrégation d'espagnol, un doctorat d'études
ibériques et un doctorat ès-Lettres. Ma carrière s'est
déroulée successivement aux universités de Paris-Sorbonne
et de Rennes. Parallèlement j'ai commencé à écrire
et à publier : mon premier texte fut publié par le Congrès
Juif Mondial à Alger en 1957: L'humanisme dans la pensée
juive médiévale. Mais mon premier texte de fiction paraît
seulement en 1965, Les Bagnoulis (Mercure de France) et raconte, sous la
fable, le naufrage de l'Algérie française. J'ai publié,
depuis, une bonne vingtaine de fictions, dont Frimaldjezar qui a obtenu
en 1976 le " Prix de l'Afrique méditerranéenne " et qui a
été traduit et publié en espagnol sous le titre Argelayer.
Q. On sent dans vos livres de très forts rappels au passé,
à cette enfance en Afrique du Nord. Ceci est particulièrement
vrai dans 'l'Oeil de la Sultane". Ce rappel au passé est empli d'émotion,
de mélancolie mais on sent dans le regret de cette époque
révolue et perdue uniquement le regret de certaines gens qui ne
sont plus. Ces récits sont-ils autobiographiques ?
Presque tout ce que j'ai écrit sort de cette mémoire et a
un caractère fortement autobiographique. Cependant, la fiction se
mêle constamment à l'autobiographie, d'autant plus facilement
que la quête et l'exaltation du territoire enfantin font facilement
accéder à l'univers mythique et fabuleux. L'Oeil de la sultane,
s'il prend appui sur le village de Montagnac où vécut ma
mère et sur les talents de guérisseuse de ma grand-mère,
veut être sous forme de courts récits une chronique souriante
d'un village archétypique de l'Algérie d'autrefois. Ce qu'était
déjà le premier livre de cette série, L'Echelle de
Mesrod, centré, lui, sur la figure truculente de mon grand-père
maternel. En fait, ces récits, parfois nostalgiques, sont une sorte
de mémoire pieuse, comme à la synagogue est rappelé
le nom de ceux qui furent vivants. L'exil, thème principal de mon
œuvre, qui n'est pas seulement le passage à l'autre rive - l'âge
adulte et la maturité - mais passage physique sur le rivage d'un
autre pays, exacerbe l'enfance, qui n'apparaît pas seulement comme
une planche de salut, mais aussi comme le lieu même de l'équilibre,
la maison - celle d'autrefois, celle de là-bas, celle qui a disparu.
Q : Vous avez publié un nombre important de titres chez l'Harmattan
et certains dans une collection "écritures arabes". Pourquoi avoir
choisi cette collection et non, par exemple, une autre telle que méditerranéenne
par exemple ?
J'ai publié un peu partout en France (éditions Calmann-Lévy,
Denoël, Gallimard, Flammarion, Maurice Nadeau), mais principalement
à l'Harmattan, et dans la collection qui m'a été ouverte,
" Écritures arabes ", où je suis entré en quelque
sorte frauduleusement, puisque je n'étais pas arabe, mais français
d'Algérie d'origine juive, et de lointaine ascendance marocaine
et espagnole. Je suis toujours resté très attentif à
la part arabe de mon ascendance, car je n'ai jamais oublié que mes
grands-parents étaient de langue arabe - en Algérie et au
Maroc - et que ma mère et mon père avaient été
élevés dans la langue arabe. De là dans mon œuvre
de fiction, la multitude de références au monde arabe, et
le choix de mots et expressions arabes - souvent mal écrites, parce
que mal prononcées, comme témoignage d'un univers, qui est
celui de l'enfance, et d'une langue perdus. En définitive, je dirais
que le débat identitaire, corollaire du thème de l'exil,
fonde cette écriture dont j'assume et les contradictions et les
ambiguïtés - et aussi, éventuellement, les parures.
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- Copyright © 1997 Moïse Rahmani
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