Le
chant silencieux des chouettes, par Albert Bensoussan
Mais quoi...vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un chouette ? à
Majorque ? J'acquis une documentation facile à la librairie de Palma
- chez Ripoll - le lendemain, en profitant d'une virée en capitale
pour retrait de fonds. Et je sus de quel cousinage voulait parler le bonhomme.
Les chouettes étaient visiblement montrés du doigt. Sur le
mur de la cathédrale, à côté de l'inévitable
et infâme : " José Antonio Primo de Rivera : Presente " ,
on pouvait lire quelques insultes bien senties à l'encontre du maire
socialiste de Palma - qui était de " la famille " - " Aguiló
juetó " et " Judíos fuera " - et je compris pourquoi
le directeur de la Banca March s'était ostensiblement signé
devant moi en lisant mon drôle de nom sur le chéquier. Mais
quoi, tous les chouettes étaient parfaitement chrétiens,
l'étant plus que les autres puisqu'ils avaient choisi de l'être,
eux, lors de la conversion générale de 1391. Ça ne
datait pas d'hier.
En cette fin du XIVe siècle, donc, alors que dans toute l'Espagne
les bûchers rôtissaient la chair assassine - les assassins
du Christ, disait-on incongrûment, alors même que les Judéens
avaient peuplé Hispania du temps de la colonisation romaine, bien
avant la crucifixion - et qu'on expulsait sur toutes les mers à
Juif que veux-tu, dans les Iles Baléares la communauté maudite
au grand complet, sauf deux ou trois transfuges qui franchirent le bras
de houle jusque chez les barbaresques, se convertit collectivement à
la foi de Jésus, et depuis six siècles, s'entourant de crucifix
et de chapelets à très gros grains comme autant de fétiches
protecteurs, ils vivaient au giron de l'église, quoique s'asseyant
sur les stalles arrière. Car ces convertis n'en furent pas moins
montrés du doigt. N'avaient-ils pas pourtant changé de nom
? Tous ces fils d'Abraham s'appelaient désormais Aguiló,
Bonnín, Cortés, Forteza, Fuster, Martí, Picó,
Pinya, Pomar, Segura, Tarongí, Valentí, Valleriola ou Valls,
quinze patronymes infamants, pas plus, oui, mais pour de certaines peccadilles
- était-ce un si grand crime que de s'abstenir de lard, de ne croquer,
macrobiotiques avant la lettre, que graines et légumes, ou de cumuler
au repos tous les samedis que Dieu fait ? - ils avaient été
dénoncés, convaincus et réconciliés, et la
foule baléare avait conservé haineusement cette mémoire.
L'île, vraiment, était une marmite sous pression, un exigu
cachot, un ghetto dérisoire où chacun cherchait à
enfermer l'autre dans un cercle plus étroit. Quinze familles montrées
du doigt résistèrent au grand melting-pot de l'histoire de
l'Occident. Les san-benitos de leur réconciliation restèrent
jusqu'à ce jour exposés au cloître du couvent, maintenant
disparu, de Sant Domingo à Palma où l'on pouvait lire sur
les robes effilochées tous ces noms que l'on ne cessait de montrer
du doigt. Et la place Gomila, au sortir de la ville, garde encore, comme
une odeur de brûlé, le souvenir des bûchers pour eux
allumés au centre de la foule paysanne hurlant les noms des maudits
qui avaient judaïsé en secret : " Aguiló juetó...
Miró juetó... Fora els xuetes ! " Et puis non, ils n'étaient
pas partis, ces chrétiens convaincus arboraient de si lourdes croix
du Christ accrochées au sternum et entortillaient leurs poignets
en permanence de chapelets aux œufs de pigeon pour grains. Ils étaient
restés, quoique frileux, bien que menacés ; alors ils s'étaient
regroupés à Palma dans cette fameuse rue de la Platería
qu'on appelle El Carrer , et l'on disait toujours de tel juif avéré
qu'il était de la Rue . Certains avaient émigré
vers d'autres places : l'ultime victime de l'Inquisition avait été
cet instituteur Ripoll au début du XIXe siècle, brûlé
publiquement à Valence. Depuis, les Xuetes - les chouettes - faisaient
le gros dos et les Palmenses les toléraient sur le territoire de
l'île, et même jusqu'à Minorque, parce qu'ils étaient
les seuls joailliers des Baléares : c'est chez eux que l'on allait
toujours choisir telle bague de fiançailles, le brillant que les
hommes parvenus glissaient à leur doigt, les bracelets d'or des
matrones, les semainiers, les rivières de perles de Manacor, le
diadème de la pubilla - l'héritière - , les parures
de promises. Ils furent tolérés, voire respectés,
dès lors que l'île se peupla de boutiques précieuses.
Un peu partout le platero venait de la Rue , fréquentait la
même paroisse que les autres, quoique toujours loin du maître-autel,
par déférence, et il suffisait de le tenir à l'écart
- pas de mariages mixtes, grand Dieu ! -, ou même de l'offenser un
peu en agitant à Pâque ces crécelles que l'on appelle
en catalan des " mata-jueus " et qui servent à chasser les marchands
du Temple comme au temps de Celui dont on a oublié depuis belle
lurette qu'il était, lui aussi de la famille.
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- Copyright © 1997 Moïse Rahmani
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