Le Séfaradisme,
par Naïm Kattan
Au lieu de me cantonner dans l'étymologie dans l'Histoire pour et
pour définir le séfarade, je voudrais dire d'entrée
de jeu que j'entends par séfarades ceux qu'on qualifie aujourd'hui
comme tels, même s'ils ne sont pas "purs", tahor, et même,
comme c'est notamment le cas des Irakiens, des Egyptiens et des Syriens,
s'ils préexistaient aux séfarades et, à plus forte
raison, aux ashkénazes. Par conséquent, séfarade est
un terme commode qui recouvre une réalité telle qu'elle existe
en Israël, en France, au Canada et ailleurs même si, dans de
nombreux cas, il peut être considéré erroné,
voire abusif.
Il existe, selon moi, un style de vie séfarade qui change, se modifie
par le voisinage, la rencontre et parfois l'affrontement avec les ashkénazes,
les Arabes, les Français, les Canadiens. Il s'agit d'une manière
d'être juif, de vivre le judaïsme par rapport à une histoire,
à des traditions, mais aussi par rapport au monde actuel, juif et
non juif. Bref, le séfaradisme peut être considéré
par conséquent comme une modalité d'établir un rapport
avec le réel et avec l'Autre.
Cependant, on ne peut appréhender la réalité actuelle
sans évoquer l'Histoire. C'est dans les terres d'Orient, en Israël,
Mésopotamie et Egypte, que le judaïsme s'est développé
à partir de sa fondamentale opposition à l'idolâtrie
ainsi qu'aux sociétés ambiantes : assyrienne, babylonienne,
égyptienne, et finalement grecque et romaine dont il subissait,
souvent, la domination et dont les idoles frappées d'interdiction
représentaient néanmoins une constante tentation.
Le Talmud de Babylone était plus une illustration qu'une défense
du judaïsme en terre étrangère. Il disait la vie présente
mais aussi celle de l'attente et de la promesse.
Dans le même espace, le christianisme constituait un autre style,
une autre modalité. Deux réalités qui furent la terre
nourricière de l'islam et qui, après son triomphe, ont vécu
dans ses confins et sous son autorité. Fait essentiel, l'islam ne
nie aucunement ces religions qui ont alimenté sa substance, mais
les reconnaît, les intègre à son corps, les incorpore
dans sa démarche. Aux côtés de Mohammed, l'ultime et
dernier prophète, les grandes figures présentes dans le Coran
sont Abraham (Ibrahim), Moïse (Moussa), Joseph (Youssef), Jésus
(Aissa).
Aussi, pendant des siècles, les monothéismes ancêtres
ont vécu en marge de l'islam, reconnus, respectés, même
si les communautés juives et chrétiennes vivant dans son
sein furent parfois marginalisées et socialement infériorisées.
Les dhimmis furent des protégés qui ne participaient pas
au djihad, à l'effort de l'islam dans son expansion et dans son
implantation dans le monde. Ils devaient payer une taxe en compensation
de leur dispense. Des juifs et des chrétiens, individuellement,
jouaient, dans certains cas, un rôle important non seulement sur
le plan intellectuel mais aussi socialement et politiquement. Ce qui importe,
c'est que sous l'islam, utilisant fréquemment la langue du Coran
(Maimonide écrivit le Guide des égarés en arabe dans
l'alphabet hébraïque), les juifs ont préservé,
protégé et célébré leur religion.
Le contraste semblerait de prime abord important entre ces juifs et ceux
qui vivaient en terre chrétienne. D'abord concurrents dans la conquête
des peuples idolâtres, les juifs ont assez tôt abandonné,
ou furent forcés de le faire, les visées de conversion et
d'expansion.
Les adeptes de la nouvelle religion leur reprochaient de n'avoir pas reconnu
le Messie, leur propre Messie, et de l'avoir crucifié. Coupables
et culpabilisés, ils étaient contraints à se retrancher
dans leur coin, à être sur la défensive avant d'être
persécutés, chassés, subissant haine et mépris,
de l'Inquisition à la Shoah en passant par les pogromes.
Sous l'islam, les juifs tout autant que les chrétiens ont vécu
comme communautés distinctes non exclues de la vie publique, et
l'Empire ottoman permit aux juifs qui fuyaient l'Inquisition de s'installer
dans les espaces de son règne. Là, l'autonomie des communautés
juives et chrétiennes, qui était un fait social sous l'autorité
des Arabes, est devenue une réalité légale. Le millet,
la communauté, était légalement en charge de la vie
personnelle : mariage, divorce, héritage étaient sous la
gouverne des tribunaux rabbiniques qui étaient reconnus par l'Etat.
Ces dispositions furent reconduites par les Britanniques, de sorte qu'elles
sont encore aujourd'hui en vigueur, du moins partiellement, en Israël.
Dans ses dépendances, la France n'accorda le statut de citoyen qu'à
des individus et non à des populations, à l'exception de
la loi Crémieux qui accorda aux juifs d'Algérie la citoyenneté
française. On peut même avancer que le débat qui se
déroule actuellement en France sur le statut des groupes découle,
du moins en partie, de la distinction, sinon de l'opposition, entre la
citoyenneté républicaine et le statut de millet, de communauté.
L'affrontement, en Israël, entre les juifs orientaux, qualifiés
sans distinction de séfarades, et les ashkénazes est relativement
nouveau dans l'histoire juive. Choc de cultures, certes, mais aussi tentative
implicite de hiérarchisation. On constate là un phénomène
que connaissent tous les pays d'immigration. La préséance
équivaut à une supériorité, les premiers venus
acquérant ainsi des droits qu'ils cherchent à conserver,
fût-ce comme privilèges, et à ne pas partager avec
ceux qui les suivent Ce fut le cas entre autres des juifs ashkénazes,
au début du siècle, en Grande-Bretagne. Dans ses romans,
Israël Zangwill a décrit le mépris et la discrimination
déployés par les séfarades britanniques, qui se trouvaient
dans le pays depuis plusieurs générations et qui avaient
donné à l'Empire des noms illustres comme Ricardo et Disraëli
à - l'égard des artisans, des colporteurs, des ouvriers tailleurs
fuyant les pogromes de Russie et de Pologne et peuplant l'East End de Londres.
Fondé principalement par ces mêmes juifs de l'Europe centrale
et orientale, Israël a hérité d'une administration britannique
familière aux juifs du Proche-Orient Ainsi, dès leur arrivée
en masse en 1951, les juifs d'Irak ont pu remplir les fonctions de douanier,
de postier ou d'employé de banque qu'ils exerçaient à
Bagdad.
Cinquante ans après leur arrivée en Israël, les juifs
du bassin méditerranéen ont pu, lentement, gravir l'échelle
sociale, utilisant parfois la force du nombre pour s'affirmer et assurer
une présence politique. L'armée et l'école demeurent
cependant les grands facteurs d'intégration.
En France, le judaïsme affaibli par l'Occupation, les déportations
et par Vichy, fut renforcé par l'arrivée massive des juifs
d'Afrique du Nord. A l'instar de toutes les immigrations, celle-ci, cherchant
à s'installer et à s'épanouir au mieux, s'est affirmée
par la vigueur de son apport, de son expression intellectuelle et culturelle,
contribuant ainsi au renouveau de la vie communautaire.
Aux Etats-Unis comme au Canada, les premiers immigrants juifs furent des
séfarades, venant dans le premier cas du Brésil, et dans
le second avec l'armée britannique, les Bourbons ayant interdit
aux juifs et aux huguenots l'accès à la Nouvelle-France.
De sorte que les plus anciennes synagogues de New York et de Montréal
sont les synagogues espagnoles et portugaises. Mais l'immigration des juifs
de l'Europe centrale et orientale fit vite oublier ce qui apparaissait
désormais comme un accident de l'histoire. Aujourd'hui cependant,
de petites communautés séfarades renaissent aux Etats-Unis
et au Canada, notamment à Montréal où les juifs marocains
constituent entre le tiers et le quart d'une communauté globale
de 100 000 âmes.
L'Histoire nous permet de déceler le caractère du juif séfarade,
qui a vécu et a appris à vivre son judaïsme sans honte
ni culpabilité. Ce qui ne veut nullement dire qu'à certaines
périodes et dans certains pays, et l'on peut facilement citer des
exemples récents, ce juif n'a pas dû faire face à la
discrimination et à la peur. Cependant, cela n'a pas mis en question
son judaïsme ni entamé son sens de la dignité, voire
sa fierté d'être juif.
L'autre caractéristique est que dans l'ensemble des pays où
il a vécu, il a pu et su développer une vie communautaire
non pas défensive ni même isolée, mais plutôt
distincte. Pour les juifs comme pour les musulmans, la religion représente
un fait, une manière de vivre, une modalité du rapport avec
le réel et du lien avec l'Autre. Un fait qui n'a pas besoin d'être
expliqué ou justifié. Ainsi quand le séfarade se trouve
à l'extérieur de son territoire, il n'a d'autre instrument
de préservation de son identité, en dehors du culte, que
les traditions culinaires et la célébration des fêtes.
Il n'a pas eu à développer, autant que l'ashkénaze,
des instruments idéologiques de défense et une armure d'autoprotection.
Il demeure vulnérable jusqu'au moment où il découvre
et forge un rapport renouvelé avec le passé, la tradition
et le culte qu'il a pris l'habitude de vivre naturellement, fût-ce,
parfois, superficiellement Aussi, le séfarade conscient de l'être
tente-t-il de redécouvrir et d'exprimer, à partir du passé,
de la tradition, mais aussi d'un engagement dans le présent, la
plénitude de l'être juif. Pour la première fois dans
l'Histoire, la frontière physique, géographique entre ashkénazes
et séfarades s'amenuise, tend à disparaître. Ils ne
se partagent plus séparément le monde de la diaspora. Sur
la terre ancestrale, celle de la Promesse, ils se trouvent face à
face, côte à côte avant d'être ensemble, réunis
sinon unis dans un projet commun, sur un même territoire. Ils se
regardent, s'affrontent, cherchent réciproquement à se dominer
pour finir, petit à petit, par se libérer, de part et d'autre,
de la suspicion, du doute, de la crainte, mais aussi du mépris,
de l'envie et de la condescendance. Côte à côte, ils
marchent sur des voies parallèles, dans l'attente et l'espoir d'une
bifurcation, d'un chemin oblique qui les ferait se rejoindre.
En France comme au Canada, le séfarade et l'ashkénaze se
trouvent face au monde extérieur, sur un même territoire,
mais se présentent avec des visages distincts. Leur destin commun,
même s'il est en partie imposé par le monde extérieur,
relègue au passé toute prétention de hiérarchie.
Ils n'ont de choix que de présenter leurs différences non
pas comme singularités, mais comme diversité et par conséquent
comme éléments de richesse, de liberté, d'échange,
d'emprunt et finalement de découverte d'une source identique et
d'un commun projet . Ce projet a pour finalité le rapport avec le
monde. Le séfarade possède des siècles d'expérience
des rapports avec les musulmans et les chrétiens. Avec des réussites
et des ratés. Il a réussi à préserver ses traditions,
à redire perpétuellement la Parole dans la dignité,
le respect de lui-même et le respect de l'Autre, le différent,
l'étranger.
De Bagdad à Salonique, en passant par Fez, Oran, Tunis et Le Caire,
ce juif a su, quand il en a eu l'occasion et la liberté, participer
à la vie de la cité, occuper des postes d'autorité
tout en demeurant, sans honte et sans vanité, membre de sa propre
communauté. Il a su vivre sa foi et pratiquer son culte dans le
respect de la société ambiante. C'est dire qu'il a dû
souvent "reconnaître" l'environnement tribal autant que la société
industrielle et urbaine. Certains, de Spinoza à Disraëli, sans
parler des contemporains de Philon d'Alexandrie, ont choisi ou furent contraints
de quitter leurs communautés. Il y a eu toujours "le reste", comme
dit le prophète.
Aujourd'hui, les séfarades s'expriment à nouveau. Non pas
pour se défendre ou se justifier, mais pour se dire. Ils sont juifs,
et leur judaïsme n'est pas qu'une survivance. Dans la confusion des
questions, dans l'opacité et l'ambiguïté des réponses,
ils sont présents. La question n'est plus simplement de se demander
où va le séfaradisme. Elle est d'abord de savoir où
va le judaïsme, et encore davantage où va la civilisation.
Puisant dans une tradition redécouverte, les séfarades se
joignent aux autres juifs pour poursuivre leur quête millénaire
et reprendre "le chemin".
Avec l'aimable autorisation de "Passages"
Naïm Kattan, essayiste, romancier, auteur de nouvelles, est
né en Irak et vit, depuis 1954 au Canada. Il est l'auteur, entre
autres, de La Fortune du Passager (N° RO-F 2963 disponible à
la Bibliothèque de l'Institut.)
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