La
Communauté Juive de Salonique, bref rappel historique
On trouve trace d'une présence juive à Salonique dès
l'époque romaine. On sait par ailleurs qu'au cours de la période
byzantine, plusieurs centaines de Juifs vivaient dans cette ville, devenue
f1orissante. Conquise par les Ottomans en 1430, elle se peuple de musulmans
essentiellement, mais des Juifs continuent d'y habiter, résidant
pour la plupart dans un quartier séparé. Ils sont cependant
victimes d'un transfert forcé de populations après la chute
de Constantinople, en 1453, date à laquelle ils sont massivement
affectés à la reconstruction de la capitale de l'Empire.
La communauté juive salonicienne n'existe plus guère jusqu'à
ce que, dans les toutes dernières années du XVè siècle,
des immigrants venus du nord de l'Europe en reconstituent l'embryon, renforcé
peu après par l'arrivée de réfugiés d'Espagne
et du Portugal dont le nombre ne cesse d' augmenter, atteignant bientôt
plusieurs dizaines de milliers de personnes. Des flux se succèdent
tout au long du XVIe siècle.
Dès lors, les Juifs jouent un rôle déterminant dans
cette ville qui constitue un véritable carrefour, aussi bien terrestre
que maritime, et devient rapidement une métropole de premier plan.
L'économie de la ville repose essentiellement sur la fabrication
et le commerce des tissus, secteur qui emploie la plupart des membres de
la communauté juive. Nombre d'entre eux confectionnent en particulier
des uniformes destinés à l'armée ottomane.
Entre 1537 et 1826, les Juifs de Salonique peuvent acquitter une partie
de leurs impôts sous forme de pièces de tissus, en vertu d'un
décret du sultan Soliman le Magnifique, connu depuis lors sous le
nom d'" accord des vêtements du roi" ou
"impôt drapier".
Des congrégations quasi autonomes
" Résultant d'immigrations successives, du fait de son dynamisme,
la communauté juive salonicienne occupait une place à part,
explique Jacob Barnaï.
Dotée d'institutions propres, elle jouissait d'une grande autonomie
et d'un pouvoir économique unique dans l'Empire ottoman. Au XVIe
siècle, la structure économique reposait sur le kahal, congrégation
de fidèles regroupés selon leurs origines. Tel était
d'ailleurs le système en vigueur dans toutes les communautés
de l'Empire aux XVe et XVIe siècles, mais c'est à Salonique
que cette organisation - avec ses conséquences politiques et sociales
- connut son apogée. Au XVIe siècle, la ville comptait plus
de trente congrégations.
(...) Chaque congrégation était régie par ses propres
dirigeants et non par quelque institution centrale représentant
l'ensemble de la communauté.
D'ailleurs, les autorités ottomanes l'entendaient bien ainsi : chaque
congrégation était inscrite dans le registre des impôts
en tant qu'entité autonome.
L'appartenance de chaque membre à sa congrégation se manifestait
dans deux domaines : l'inscription dans le registre des impôts et
la fréquentation d'une synagogue. Le cadre religieux de chaque congrégation
était plus rigide à Salonique que dans le reste de l'empire.
Un fidèle ne pouvait, en effet, fréquenter une autre congrégation,
comme à Istanbul ou dans les autres communautés ottomanes.
Chaque kahal possédait son tribunal et sa propre organisation.
L'absence d'autorité de tutelle et le cloisonnement allaient entraîner,
au milieu du XVIe siècle, une crise structurelle et sociale profonde
; les frictions entre congrégations portant sur le paiement des
impôts ou résultant de divergences dans le domaine économique
ou social, ou de controverses entre rabbins à propos de quelque
point halakhique, suscitaient d'interminables conflits. Une certaine anarchie
régnait au sein de la communauté quant aux ordonnances (taqqanot)
concernant le logement, l'éducation, la cacherout, etc... que chaque
congrégation entendait fixer à sa façon, ce qui ne
pouvait qu'entraver le bon fonctionnement de la communauté.
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, celle-ci se dota d'un
embryon de comité directeur, composé de rabbins et de dignitaires
communautaires qui se réunissaient afin de débattre, de fixer
des ordonnances et de trancher à la majorité des voix les
problèmes concernant les intérêts communs de la communauté.
Ce n'est qu'au début du XVIIe siècle que naquirent des institutions
représentatives centralisées : un grand rabbinat et différents
organismes communautaires.(1)
Une culture florissante
Au XVIe siècle, la communauté juive de Salonique connaît
un rayonnement culturel extraordinaire - que l'on compare parfois avec
celui de Safed. On peut citer notamment les noms de Rabbi Joseph ben Solomon
Taitaçac, brillant talmudiste, et de Guedalia Yahia, fondateur d'une
académie littéraire de premier plan. Les écoles et
les yéchivot se multiplient. Un Talmud Tora est fond‚ en 1520 et
poursuit ses activités jusqu'en 1943, suscitant une admiration unanime
: outre les études juives, on y enseigne le latin et l'arabe, l'astronomie,
les sciences naturelles ; les cours se font en hébreu - avec lequel
tous peuvent ainsi se familiariser La ville compte en outre de nombreux
ateliers d'imprimerie d'où sortent des rituels, des livres de décisions
rabbiniques et des sections du Talmud : il s'agit en effet d'une production
exclusivement religieuse.
La vie culturelle est soutenue et encouragée par de riches mécènes
juifs exerçant des activités particulièrement lucratives
dans le domaine du textile, mais aussi de la teinture, de la tannerie,
de la fabrication de produits médicinaux, du commerce des épices...
Jusqu'à la fin du XVIe siècle, les Juifs impulsent et dominent
l'économie salonicienne.
Le déclin
Le début du XVIIe siècle voit l'émergence de
la concurrence d'Istanbul et de Smyrne et le développement d'un
mouvement migratoire vers ces deux villes en pleine expansion - notamment
parmi les Juifs de Salonique. La communauté, amoindrie, a les plus
grandes difficultés à payer ses impôts, d'autant plus
qu'une succession d'incendies et d'épidémies l'affaiblit
davantage encore. La venue de Sabbataï Tsvi, son succès auprès
des foules puis le désespoir de ceux qui ont suivi ce messie auto-proclamé
et qui le voient se convertir à l'islam.... Autant d'événements
qui achèvent de la déstabiliser
Au XVIIIe siècle, la misère est telle que la communauté
doit se résoudre, à deux reprises, à vendre les ornements
synagogaux. Certes, elle s'accroît numériquement avec l'arrivée
de Juifs livournais, mais ces derniers, protégés par les
consulats européens, sont exemptés du paiement de l'impôt
et ne contribuent donc pas à soulager les difficultés financières.
La vie culturelle périclite, les enfants doivent aller travailler
au lieu de poursuivre leurs études. "Un manteau lourd et sombre
couvrit les intelligences, emmaillota les esprits et la pensée ",
écrit Joseph N‚hama. "Il faut pourtant citer quelques noms qui font
honneur à la communauté", rappelle cependant Jacob Barnaï
: le kabbaliste et talmudiste Salomon Amarillo, Joseph Covo, Abraham Benveniste
Gattegno, Joseph Abraham Molho, Raphaël Elazar Nahmias. Les ouvrages
de quelques grands maîtres de la littérature religieuse furent
imprimés à Salonique, notamment la deuxième édition
du Meam Loez de Jacob Kuli en 1798. En dépit du marasme, et en particulier
râce à Bessalel Halévy, Salonique redevint un centre
important de l'imprimerie, mais les presses ne livrèrent plus que
des ouvrages sans grand intérêt."
Une ère de renouveau économique et culturel
Le judaïsme salonicien connaît une reprise économique
au début du XIXe siècle - reprise favorisée par une
réforme du système des impôts ainsi que par la construction
d'une voie de chemin de fer reliant Salonique à l'intérieur
du pays. Les Juifs se tournent vers de nouvelles activités, comme
l'industrie du tabac par exemple. Ils dominent l'activité portuaire
au point que celle-ci s'interrompt le chabbat et les jours de fêtes
juives. Ils sont extrêmement actifs dans la finance, le commerce
et l'industrie.
Parallèlement, la vie culturelle connaît un véritable
renouveau et les Juifs saloniciens sont parmi les premiers à s'ouvrir
aux idées modernistes de la Haskala, la "philosophie juive des Lumières":
les rabbins Judah Néhama et David Pipano, le talmudiste Baruch Cohen
et le docteur Moses Allatini comptent parmi les plus brillants maskilim
saloniciens. L'imprimerie refleurit, les journaux et les revues se multiplient.
C'est à cette époque également que l'Alliance israélite
universelle fonde à Salonique des écoles juives ouvertes
sur le monde. La Salonique juive retrouve son statut de métropole
culturelle on la surnomme volontiers, " la Jérusalem des Balkans
".
" A la fin du XIXe siècle, la population juive de Salonique atteignait
près de 75 000 personnes et les voyageurs occidentaux qui s'y rendaient
la dépeignaient comme une ville juive à part entière.
(..) Les Juifs ottomans parlaient un espagnol archaïque, la langue
du temps de l'exil. Avec les siècles et l' éloignement de
l'Espagne, cette langue s'était appauvrie et, à partir du
XVIIIe siècle, chargée de mots empruntés aux langues
ambiantes, le turc et le grec. Elle était devenue le judéo-espagnol
ou djudezmo. Le ladino était un espagnol biblique vieilli, écrit
en lettres hébraïques, les caractères Rachi.
L'espagnol restait donc sous toutes ces formes la langue quotidienne des
communautés saloniciennes. Pour les Saloniciens, quiconque ne parlait
pas espagnol n'était pas juif. Quelques rudiments de grec et de
turc permettaient les rapports avec les autochtones et les autorités.
Les Juifs, étonnamment polyglottes, étaient souvent interprètes
des consuls étrangers. La première langue étrangère
était l'italien, rapidement suivie par le français avec l'
établissement des écoles de l'Alliance.
Les options idéologiques se diversifient : il existe à Salonique
un mouvement ouvrier juif d'obédience socialiste, les militants
sionistes y sont actifs, d'autres se passionnent pour le modèle
de l'émancipation à la française et se trouveront
déchirés par l'Affaire Dreyfus...
L'annexion grecque
En 1912, Salonique est annexée par la Grèce. Les Juifs sont
alors au nombre de 90 000 et représentent plus du double de la population
non juive de la ville.
La Première Guerre mondiale engendre douleurs et misère.
En 1917 un gigantesque incendie ravage la ville et en particulier les quartiers
à forte composante juive - et nombreux sont ceux qui prennent la
route de l'exil, vers l'Europe occidentale ou les Etats-Unis surtout. Leur
nombre s'accroît après 1922, date à laquelle les autorités
grecques commencent à promulguer des décrets antisémites
parfois accompagnés de violences physiques. Après les émeutes
de 1931, qui évoquent un véritable pogrome, sionistes et
sympathisants partent pour la Palestine. En chacun d'entre eux, pourtant,
subsiste la nostalgie de ce qui fut la plus grande métropole séfarade
du monde.
Notes:
(1) La communauté juive de Salonique, 1430-1943 ", in Henry Mechoulan
(sous la dir. de), Les Juifs d'Espagne, histoire d'une diaspora, Paris,
Liana Levi, 1992, pp,397-408. Le texte publié doit beaucoup à
cet article.
Dossier communiqué aimablement par l'Alliance Israélite
Universelle. Le dossier complet se trrouve dans Cahiers de l'AIU N°17
que l'on peut obtenir en s'adressant à aux, 45 rue la Bruyère
F-75009 Paris
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