Les déguisements de Pourim font écho à cette confusion des sens, comme pour indiquer que l'on ne sait plus qui est qui. Mais, par delà cet excès de boisson et de déguisement, l'histoire à proprement parler est, elle aussi, très excessive. Ainsi, la morale et l'éthique du texte sont souvent discutables. En effet, en prenant l'histoire telle qu'elle nous est contée, Esther ne fait rien d'autre que de se prostituer pour le roi de Perse, alors que Mordéchai - le héros de l'histoire - l'encourage dans son action. Plus tard dans le récit, les Juifs se vengent de leurs ennemis en tuant non seulement Haman, mais aussi ses enfants et de nombreux autres dignitaires du royaume, mettent ainsi l'accent sur le sentiment de vengeance et de haine. Et pourtant, malgré ces excès, Pourim - bien que fête mineure du calendrier, car ajoutée par les Rabbins - est l'une des fêtes les plus portantes de l'année juive. A ce titre, le Talmud de Jérusalem n'hésita pas à déclarer que " à l'époque messianique, si toutes les fêtes seront annulées, Pourim seule continuera à être célébrée".
Cette injonction du Talmud n'est pas d'ordre anecdotique. Bien au contraire, cette persistance de Pourim au-delà même de l'époque messianique est une donnée fondamentale pour notre compréhension du sens réel de cette fête, ainsi que le rôle qu'y jouent les vêtements et les déguisements. Pour le comprendre, il me semble nécessaire de citer un texte de Rabbi Chenour Zalman de Lady, le fondateur du mouvement Chabad, sur cette question:
"Lors de Pourim de l'époque messianique, l'obscurité sera transformée en lumière. Il ne s'agira plus seulement de soumettre le Mal et de l'anéantir comme dans les autres exils, mais de le transformer en Bien, comme l'exprime le verset ' la langue des peuples sera changée en langue claire'. Il s'est passé quelque chose de cet ordre avec le miracle de Pourim: la cour d'Assuréus a été transformée en Bien. La même bouche qui a dit à Haman ' Ce peuple fais-en ce qui te plaît', a aussi dit à Esther et Mordéchai ' Ecrivez pour les Juifs ce qui vous plaira' C'est cela la transformation de l'obscurité en lumière.
Ce texte, tiré du Tora Or de Rabbi Chenour Zalman de Lady, est pour nous riche d'enseignements. Il nous rappelle que le sens profond de la fête de Pourim réside dans la transformation du Mal en Bien, symbolisée par la transformation de la situation des Juifs qui, en l'espace de quelques jours, passent de la précarité la plus terrifiante à l'acceptation la plus totale. Mais cette transformation s'exprime aussi au niveau individuel dans la lecture de la Megilla. Avec le roi Assuréus, ce changement s'opère de façon claire et précise. Alors que le roi accepte de participer à la destruction des Juifs et du Judaïsme au début de l'histoire, il en arrive à être celui qui sauve le peuple et qui met tout son pouvoir en action afin d'y parvenir.
Par contre, avec Haman, ce changement ne s'opère pas. En refusant de changer, c'est lui-même qui disparait et non pas le peuple juif. C'est à ce niveau que nous pouvons comprendre l'importance du rôle des vêtements et des déguisements dans la fête de Pourim. Le vêtement, c'est l'habit qui nous caractérise, c'st l'élément extérieur qui reflète notre personnalité et notre façon d'être.
Ainsi, accepter de se déguiser à Pourim,, c'est, d'une certaine façon accepter de changer, accepter d'essayer de transformer le Mal qui est en nous en Bien. Par le biais du déguisement, nous opérons sur nous mêmes le changement dont parle avec justesse Rabbi Chenour Zalman de Lady. Mais, par contre, si comme Haman, nous refusons ce changement en refusant de nous déguiser, alors comme lui nous disparaîtront de la scène de l'histoire. "Change ou disparaît; déguise-toi ou disparaît", voilà le sens et le message de Pourim.
Cette idée et cette analyse de la signification de Pourim avaient
déjà été formulées par les Rabbins dans
un passage fort connu du Talmud. En une phrase, nos sages avaient saisi
cet élément fondamental de la fête, cette notion de
changement, en disant:"Yom Ha-Kipourim, Youm Ke-Pourm", c'est-à-dire"You
Kippour, un jour comme Pourim". En jouant sur les mots et les sonorités,
en comparant de façon audacieuse le jeûne et l'extrême
sobriété de Kippour avec l'exubérance de Pourim, la
tradition talmudique nous enseignait, il y a déjà plusieurs
centaines d'années, que malgré la fête, malgré
les boissons et malgré les déguisemnts, Pourim - comme Kippour-
nous interpellait au plus profond de notre être. La Techouva de Kippour,
ce besoin de changement que nous exprimions au moment du jeûne, se
retrouve dans les d&eacut guisements que nous portons durant la fête
de Pourim. Mais si à Kippour nous prions pour trouver la force d'anéantir
le mal qui est en nous, à Pourim nous recherchons dans la joie et
dans le déguisement le moyen de transformer ce mal en bien .
Nous le remercions de nous confier - bien que nous ne soyons pas membre de sa Synagogue (Beth Hillel -Libérale) ses réflexions sur le judaïsme.
Homme de dialogue et d'ouverture, prêt à partager son érudition, malgré un empoi de temps réellement chargé (enseignant, rabbin, animateur etc...) En plus de ceux prodigués en sa Synagogue, il n'hésite pas à donner cours, conférences et leçons dans les milieux les plus divers. On le lit également beaucoup.