Se repentir, oui, mais pas pour être pardonné ! , par le Rabbi David Meyer et le Rabbi Abraham Dahan

Dans le monde judéo-chrétien dans lequel nous vivons, l'histoire biblique du livre de Job est connue de tous. Job, nous enseigne la Bible, c'est cet homme qui, sans raison aucune si ce n'est la volonté absurde de tester sa foi en Dieu, est amené à souffrir et à perdre tout ce qui lui était précieux, à perdre ses enfants, sa fortune et bien sûr sa propre santé. Job c'est donc l'exemple même de la souffrance injuste, c'est l'exemple du juste qui, dans la douleur et l'affliction, interroge Dieu sur le sens de cette souffrance. Pourtant, un Midrach (c'est-à-dire un commentaire rabbinique sur le texte) se refuse à voir dans les malheurs de Job l'exemple du triomphe absurde du Mal. Ainsi nous apprenons que lorsque Moïse se présenta devant le Pharaon afin de lui adresser sa requête :  "laisse partir mon peuple ", le souverain se tourna vers ses trois conseillers - etro, Bilam et Job - pour les interroger sur ce qu'il convenait de faire. Chacun d'eux, bien entendu, répondit selon sa nature. " Laisse-les partir " a proposé Jetro, le beau-père de Moïse. " Non, ne les laisse pas partir " a rétorqué Bilam, le prophète païen qui tenta de maudire Israël. Mais Job, lui, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait ? Quand est venu son tour, Job est resté silencieux, il s'est tu, et c'est pour ce silence qu'il a été puni?...

Cette histoire nous enseigne que pour la tradition juive, le silence est souvent coupable. Face à une situation où l'on peut choisir entre le bien et le mal, celui qui, par son silence, refuse de choisir, est considéré comme fautif. Pour la communauté juive, le silence de l'Eglise durant la Shoa s'apparente au silence de Job dans cette histoire Midrachique.

Il ne faut cependant pas rester aveugle aux évolutions qui se produisent aujourd'hui au sein de l'église catholique. Suite aux déclarations de l'épiscopat français sur le silence de l'Eglise durant la guerre, c'est à présent au tour du Vatican de publier ses " Réflexions sur la Shoa ".

Certainement il s'agit là d'un pas important que nous ne pouvons ignorer. Ceci étant dit, les réactions, souvent mitigées et tièdes, des personnalités juives engagées dans le dialogue judéo-chrétien, et l'incompréhension que ces réactions suscitent au  sein de l'Eglise, nous semblent refléter deux approches essentiellement différentes du problème. Pour le Vatican, l'acceptation de responsabilité s'inscrit dans une recherche de demande de pardon. En d'autres termes, reconnaître sa part de responsabilité pour que le Judaïsme d'aujourd'hui puisse pardonner. Pour le Judaïsme par contre, tant que la démarche de l'Eglise se fait dans une optique de " pardon ", elle ne peut être vue qu'avec suspicion. Comme l'enseignait le grand penseur juif américain Abraham Joshuah Heschel, " Personne ne peut pardonner le crime commis contre un autre. Il est donc inadmissible de prétendre qu'une personne vivant aujourd'hui puisse pardonner pour la souffrance et le crime commis contre l'une des six millions de victimes de la Shoa. Selon la tradition juive, même Dieu ne peut que pardonner les crimes commis contre Lui-même, mais pas contre les autres hommes ". Ainsi, pour que le Judaïsme puisse voir d'un ?il franchement favorable cette prise de conscience, encore faut-il que l'Eglise abandonne sa doctrine du " pardon ", et cesse de se repentir pour être pardonnée. Ce qu'il faut par contre, c'est que ce repentir et cette prise de conscience se fassent pour, qu'ensemble, nous puissions, malgré le passé irréparable, construire un avenir meilleur.

Le jour de Yom Kippour - journée de jeûne et de réflexion sur les erreurs que nous avons commises - nous lisons dans notre liturgie la phrase suivante ; " Le repentir, la prière et l'action, seuls peuvent annuler le jugement que Dieu porte sur nous ". En termes actuels : connais ton problème, reconnaît le (prière et expression) et agit. Le repentir, c'est la prise de conscience de nos fautes. La prière, c'est l'expression orale de ce repentir ; non seulement être conscients de nos fautes mais être capables de les dire et de les exprimer. Et l'action, ce sont les actes concrets que nous posons pour faire en sorte que les erreurs du passé ne se répètent pas dans l'avenir. C'est donc vers l'avenir que l'Eglise doit se tourner et non pas vers une recherche impossible du pardon. Beaucoup d'indices montrent que c'est vers cela que l'Eglise s'oriente en tâtonnant non sans courage. C'est une raison d'espérer.

 
 

 
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