Beaucoup d'entre nous ont oublié les circonstances qui ont entouré la genèse de ce document tant attendu et qui, à en croire de nombreuses réactions juives et chrétiennes, déçoit tant. Il a paru utile d'en rappeler ici l'essentiel, avant même de tenter une évaluation de ce texte 1.
Dans le document du Vatican, publié le 24 juin 1985, sous le
titre : Notes pour une correcte présentation des juifs et du
judaïsme dans la prédication et la catéchèse
de l'Église catholique, on pouvait lire ce qui suit : "La catéchèse
devrait (...) aider à comprendre la signification, pour les juifs,
de leur extermination pendant les années 1939-1945 et de ses conséquences".
Les juifs ont fait bon accueil à cette affirmation, mais ils lui
ont reproché en même temps de ne pas tenir compte du fait
que pour l'Église et le christianisme aussi la Shoah a une signification
spéciale qui les concerne directement. Ils ont affirmé qu'il
était important, et même nécessaire, que l'Église
fasse une déclaration à ce sujet. L'Église n'a pas
laissé cette critique sans réponse. Dans sa lettre du 8 août
1987, adressée à l'archevêque de Saint Louis (USA),
John L. May, et à l'occasion d'une rencontre avec des représentants
juifs, le 11 septembre de la même année, à Miami, le
pape Jean-Paul II a promis que la Shoah ferait l'objet d'études
historiques et religieuses, et qu'il y aurait un document catholique sur
la question. Ces études ont été présentées
à la 13ème réunion annuelle du Comité International
de Liaison entre l'Église Catholique et le judaïsme, qui s'est
tenue du 3 au 6 septembre 1990. À cette occasion, la Commission
du Saint Siège confirma que le Vatican avait l'intention de préparer
un document sur la Shoah.
Dans son rapport, le professeur Hendrix écrit: "Par ailleurs, la 14ème réunion annuelle du Comité International de Liaison qui s'est tenue à Baltimore, du 4 au 7 mai 1992, comprenait une contribution du P. Bernard Dupuy, o.p. (dominicain), qui proposait une réflexion sur la Shoah. À cette même réunion, le cardinal Cassidy m'a demandé de préparer, en collaboration avec le P. Dupuy, un texte préliminaire au document du Vatican sur l'antisémitisme et la Shoah. Une série de discussions et d'accords entre le P. Dupuy et moi-même, au cours de la réunion de Baltimore et dans la suite, ont abouti à la décision que le groupe de travail 'Questions sur le judaïsme' de la Commission des affaires oecuméniques de la Conférence épiscopale allemande serait chargé de réaliser la première rédaction."
Le professeur Hendrix énumère ensuite les têtes de chapitre de ce document de travail, qui sont les suivantes : I. La voie frayée à la Shoah, dans l'Église. II. La question de la co-responsabilité et de la culpabilité de l'Église. III. Les tâches de l'Église dans le travail de mémoire sur la Shoah.
On lira, ci-dessous, quelques extraits significatifs de cet avant-projet, toujours d'après le rapport Hendrix.
- "Il ne suffit pas d'affirmer simplement le fait du fardeau historique que représentent les relations de l'Église avec les juifs, bien au contraire, l'Église et les chrétiens doivent 'reconnaître leur part de responsabilité', comme il est dit dans les Orientations et suggestions pour l'application de la déclaration conciliaire Nostra Aetate, n° 4, de janvier 1975.
- "Les termes de 'co-responsabilité et de culpabilité' ont été choisis délibérément. Il s'agit d'attirer particulièrement l'attention sur le lien qui existe entre l'implication historique et la responsabilité éthique, et sur les différences qui les séparent. Par implication historique on veut dire que la tradition d'antijudaïsme théologique et ecclésial a été un élément important sur le chemin qui mène à la Shoah. L'Église et le christianisme ont contribué, dans le passé, à créer un climat d'indifférence et parfois d'hostilité au peuple juif et au judaïsme, qui a frayé la voie à l'antisémitisme moderne. Mais l'antijudaïsme chrétien n'a pas été le seul facteur dans cette évolution. Cet aspect historique connote une 'co-responsabilité'. Dans un contexte de confession, on comprend souvent qu'il s'agit d'une culpabilité 'commune'. Nous trouvons ceci insuffisant, pour des raisons de théologie morale. Si ceux qui confessent leur culpabilité regardent en même temps celle des autres, cela porte atteinte à l'intégrité et à la sincérité de leur confession. Devant Dieu, la culpabilité ne peut être partagée, elle est indivisible. Celui ou celle qui reconnaît sa culpabilité parle de lui (ou d'elle)-même, et non des autres. Il existe donc une 'co-responsabilité historique qui, dans une analyse historique, peut être indiquée comme un facteur ayant, parmi beaucoup d'autres, joué un rôle dans l'évolution de l'histoire; mais, en ce qui concerne la confession elle-même, celle-ci doit reconnaître qu'il s'agit là d'une 'culpabilité'."
- "Un autre point est demeuré sujet à controverse (...) Il s'agit de savoir si oui ou non le document, sur la base de la confession de culpabilité exprimée par l'Église d'Allemagne et celle de Pologne, doit contenir une confession séparée. En fait, le groupe de travail allemand a un espoir, un rêve. Ses membres veulent recommander à la Commission vaticane, pour qu'elle en fasse l'examen dans un esprit ouvert et critique, une confession expresse de culpabilité, dont voici le texte tel qu'il se présente aujourd'hui' :
'Le fait que les Églises allemande et polonaise fassent une demande de pardon en ce qui touche le sort des juifs pendant les années du National-Socialisme est déjà, en soi, une réponse à la question de la co-responsabilité et de la culpabilité de l'Église par rapport à la Shoah. Ce que disent ces deux Églises particulières est adopté par l'Église dans son ensemble. Celle-ci confesse qu'elle porte une co-responsabilité en ce qui concerne la Shoah et que pèse sur elle le fardeau de la culpabilité.
Pendant des siècles, ni la prédication ni la théologie n'ont considéré la permanence du judaïsme comme une manière de vivre et de croire faisant partie du plan de salut de Dieu. C'était, par rapport à celui-ci, une énigme. L'existence des juifs comme juifs semblait anormale. Tout ce qui, dans la pensée chrétienne, pouvait être dépassé ou périmé n'a pas été suffisamment reconnu au moment du danger. Alors que les vies étaient menacées, les chrétiens, influencés comme ils l'étaient, n'ont pas perçu la situation réelle de la minorité juive. Des siècles de théologie et de prédication avaient endormi la conscience des gens et diminué leur capacité de résistance quand, en Europe et en Allemagne, l'antisémitisme national-socialiste a surgi avec toute sa brutalité et sa puissance criminelle. Beaucoup de chrétiens croyant que l'alliance de Dieu avec Israël était rompue et que l'existence des juifs contemporains était un anachronisme, étaient, avec leurs évêques, si aveuglés par leurs préjugés qu'ils n'avaient pas la clairvoyance nécessaire pour reconnaître le mal dans la persécution antisémite du National-Socialisme et qu'ils sont restés sans réagir. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme (Synode de Würzburg, 22 novembre 1975). Ceci a conduit à la culpabilité sous maintes formes de nombreux chrétiens et aussi de l'Église : coupables de ne pas avoir fait le bien qu'il aurait fallu faire, et aussi d'avoir commis le mal, coupables de n'avoir rien dit et de n'avoir pas aidé, coupables de n'avoir pas été là quand protestation, assistance et protection étaient nécessaires et possibles.
L'Église reconnaît un lien entre "l'enseignement du mépris", longtemps préconisé à l'égard du judaïsme, et le brutal antisémitisme dans le monde occidental moderne. L'histoire de son échec et de sa culpabilité envers le peuple juif fait partie d'elle-même. C'est un fait que l'Église déplore.Elle éprouve honte et repentance et reconnaît le besoin de se convertir. Au sujet de l'échec de l'Église et des fidèles à l'égard du peuple juif, nous confessons, selon le témoignage de Jean : Si nous disons : "nous n'avons pas péché", nous faisons de lui un menteur et sa parole n'est pas en nous (1 Jn 1, 10). Nous invoquons le pardon de Dieu et nous demandons au peuple juif d'entendre cette parole de conversion et de volonté de renouvellement."
Point n'est besoin d'être un spécialiste de l'analyse des textes pour mesurer la distance considérable qui sépare cet avant-projet généreux de 1994 de la version qui vient d'être rendue publique. Un rapprochement s'imposera à l'esprit de quiconque connaît l'histoire de l'accouchement aux forceps de la Déclaration Nostra Aetate, n° 4, qui connut trois versions successives, et dont la version finale était indéniablement très en retrait sur la première2.
Dans un article récent, le P. Jean Dujardin, secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme, tente d'expliquer et, d'une certaine manière, de justifier ce que d'autres considèrent comme de graves insuffisances, dans le texte de la Commission romaine3 :
"Le document s'adresse aux catholiques du monde entier. Cette perspective est essentielle pour en comprendre la portée. La plupart des catholiques, qu'ils soient d'Asie, d'Afrique, ou même d'Amérique latine, ne se sentent pas concernés par la Shoah. Il faut le savoir. Pour eux, c'est une affaire strictement européenne. Il nous revient d'assumer notre responsabilité, mais pas de la faire porter à des chrétientés qui n'y ont pas été mêlées."
Si je comprends bien le propos, la modération dans l'expression de la repentance et les justifications de l'attitude de l'Église, qui caractérisent le document romain, sont motivées par la crainte qu'un aveu de culpabilité ¦cuménique de l'Église ne donne l'impression d'impliquer solidairement, dans la responsabilité de la Shoah, des nations qui n'y ont eu aucune part. Mais à ce compte, aucune responsabilité ecclésiale ne sera plus jamais envisageable. Il se trouvera toujours une Église non européenne (et il y en a beaucoup) pour se proclamer innocente des abus et des exactions de l'Église et de la société chrétienne médiévales, dont l'autorité n'excédait guère, alors, dans sa plus grande expansion, les frontières de l'empire romain, puis celles de l'empire byzantin. Dans le même esprit, l'Église ne devra plus battre sa coulpe pour les excès de l'Inquisition, ni la société catholique pour les dragonnades anti-protestantes, par exemple. On conviendra qu'on est ici fort loin de la conception biblique de l'individu qui fait pécher tout le peuple.
Voici une autre mise au point du P. Dujardin :
"S'il fallait établir une distinction entre les sources païennes de l'antisémitisme, et les sources religieuses de l'antijudaïsme. Distinction nécessaire si nous voulons extirper le mal dans toute sa profondeur. Car si l'antisémitisme comme racisme a été récusé à l'époque de Pie XI, l'Église universelle n'avait pas procédé à un examen d'ensemble de l'antijudaïsme chrétien. Aujourd'hui le message est ferme. On ne peut pas être chrétien en étant antijuif. On ne doit pas arguer des textes du Nouveau Testament pour justifier les préjugés antijuifs. Cette distinction ne signifie pas que, dans les consciences, 'l'enseignement du mépris' ait permis l'éclosion de l'antisémitisme... Mais il serait historiquement faux de faire porter sur ce fait la cause de la Shoah comme si la culture européenne n'était pas concernée dans son ensemble. Le texte n'entend pas éviter la responsabilité chrétienne. C'est un acte de repentance qui engage l'avenir."
L'argumentation est habile. Elle procède indéniablement de la conviction de son auteur. Mais elle a peu de chances de convaincre ceux et celles qui ont consacré leur vie à mise au jour des racines et des causes de la haine du juif. Et peu importe que ces dernières soient raciales, païennes ou confessionnelles : il suffit qu'elles aient en commun le même fonds de préjugés, de mépris, de ressentiment ou de haine envers les persécutés, pour que la collusion dégénère en complicité mortifère, comme l'illustre la crapuleuse amitié qui succède, aux dépens de Jésus, à la dissension qui existait entre Hérode et Pilate. En témoigne ce passage de l'Évangile :
"Après que lui-même et ses gardes l'eussent traité avec mépris et bafoué (Jésus), Hérode le revêtit d'un vêtement de dérision et le renvoya à Pilate. Et, ce même jour, Hérode et Pilate devinrent amis, d'ennemis qu'ils étaient auparavant." (Lc 20, 11-12).
Le P. Dujardin a raison d'affirmer qu'il n'y a aucun lien entre 'l'enseignement du mépris' chrétien et l'éclosion de l'antisémitisme. Mais ce faisant, il ne pose pas le problème dans les termes où il se pose pour les juifs déçus par ce document, qu'à tort ou à raison, ils estiment faible et confus. Les juifs ne prétendent pas que l'enseignement du mépris est à l'origine de l'antisémitisme, mais ils affirment qu'il a, avec ce dernier une connivence naturelle et donc qu'il a contribué à le renforcer, ou à tout le moins n'a rien fait pour l'endiguer ni le combattre. Affirmer le contraire, reviendrait à nier farouchement toute influence, même indirecte, de la violence au cinéma ou à la télévision sur celle, souvent gratuite et cruelle, qui nous épouvante chez les jeunes, ou l'impact de la pornographie et de l'immoralité des spectacles et de la littérature sur le débridement des murs.
Quant à l'affirmation selon laquelle "il serait historiquement faux de faire porter sur ce fait ('l'enseignement du mépris') la cause de la Shoah, comme si la culture européenne n'était pas concernée dans son ensemble", elle procède de la tendance - très humaine, mais qui n'en constitue pas moins un piètre alibi - à relativiser sa culpabilité propre en dénonçant celle des autres. S'il est vrai que la Shoah n'a pas sa source directe et unique dans l'antijudaïsme de la Chrétienté, il est non moins indiscutable que ce dernier a mis à la disposition de l'antisémitisme raciste des nazis un riche et multiséculaire florilège de comportements haineux, de mesures de coercition et de ségrégation, ainsi qu'un vaste argumentaire d'accusations plus ou moins mortelles, allant du déicide au crime rituel, en passant par l'empoisonnement des puits et un appétit insatiable pour l'usure, sans oublier la propension irrédentiste aux complots internationaux pour la domination de la terre, qui aboutira fatalement à l'obédience que ce peuple maudit est censé devoir faire à l'Antichrist, à la fin des temps.
On donnera acte au P. Dujardin de son affirmation selon laquelle "le texte n'entend pas éviter la responsabilité chrétienne", non sans avouer qu'il est difficile de se défendre, en le lisant, de l'impression qu'il fait feu de tout bois pour en disculper l'Église, là même où l'agir, l'inaction, l'enseignement ou le silence de cette dernière laissent place à bien des interrogations qu'il ne serait pas honnête d'esquiver.
Le P. Dujardin ajoute une remarque importante : "il ne faut pas... séparer (ce texte) des actes de repentance des épiscopats nationaux". Malheureusement, il l'assortit d'une restriction, qui semble dommageable : "Préparés en communion avec le Pape, à partir d'une situation donnée, ils n'ont pas, comme tels, une valeur universelle." Théologiquement juste, cette note minimisante a le sérieux inconvénient de donner l'impression de nous ramener subrepticement à une conception antéconciliaire, centripète et un brin ultramontaine, où il n'est bon bec que de Rome. En tout état de cause, tel ne semble pas être la conception de Jean- Paul II. J'ai remarqué, à l'occasion d'études fouillées, que j'ai réalisées, des déclarations de ce pape concernant le peuple juif, qu'il reprenait souvent les meilleures formulations de ses confrères dans l'épiscopat du monde entier, en cette matière. Notons d'ailleurs que le meilleur du document romain qui nous occupe ici est dans les citations qu'il fait de textes de Jean-Paul II.
Pour ma part, je crois que le sensus fidei de la chrétienté concernant le peuple juif s'exprime avec beaucoup de force et de pertinence, tant dans les écrits du pape actuel, que dans les textes émanant de Conférences épiscopales locales. Il suffira de lire les extraits des déclarations de plusieurs épiscopats européens, sans parler de celui d'organisations catholiques et protestantes, qui constituent l'essentiel de la deuxième partie de cet article, pour constater à quel point le projet de la Commission de travail allemande, rédigé par le prof. Hendrix, dont nous avons cité le texte plus haut, est consonant avec ces textes.
1. Lettre Pastorale collective de l'épiscopat allemand, du 23 août 1945 4 :
"Des actes horribles ont été commis par des Allemands, dès avant la guerre en Allemagne, et pendant la guerre elle-même, dans les territoires occupés. Nous le déplorons très profondément; de nombreux Allemands, y compris dans nos rangs (ceux de l'épiscopat) se sont laissé envoûter par les fausses doctrines du National-Socialisme et sont restés indifférents devant les crimes commis contre la liberté et la dignité humaine..."
2. Conseil des Églises évangéliques d'Allemagne (Stuttgart, 18 octobre 1945) 5:
"Nous nous reconnaissons profondément unis, non seulement dans une commune souffrance, mais dans la solidarité d'une faute commune (...) Il est vrai que nous avons, à longueur d'années, combattu, au nom de Jésus-Christ, cet esprit qui trouva son expression dans l'horreur du régime de violence national-socialiste,. Mais nous nous accusons de n'avoir pas porté témoignage avec plus de courage..."
3. Déclaration des Synodes de l'Église évangélique d'Allemagne (Weinssensee, 27 avril 1950) 6 :
"... Nous nous déclarons solidairement coupables, par nos omissions et par nos silences, devant le Dieu de miséricorde, des crimes qui ont été commis contre les juifs par des membres de notre peuple..."
4. Résolution du Synode de l'Église évangélique en Allemagne, au sujet du procès d'Eichmann (1961)7 :
"En présence de ce crime dont nous portons la responsabilité en tant que nation, nous ne pouvons fermer les yeux et les oreilles. Tous les allemands qui, en âge de raison, ont assisté à l'horreur de l'extermination des juifs, même ceux qui ont secouru leurs concitoyens dans la détresse, tous doivent reconnaître devant Dieu que, par manque de vigilance et d'esprit de sacrifice dans l'amour, ils se sont rendus complices (...) C'est pourquoi nous voulons nous soumettre au jugement de Dieu et reconnaître notre manque d'amour, notre indifférence et notre crainte, voire notre complicité avec le crime, comme notre propre part à cette faute. Nous voulons nous encourager mutuellement à expier notre complicité et à croire, du fond du coeur, que le pardon de Dieu nous donne la vraie liberté et la vie."
5. Déclaration du Synode des évêques catholiques de la République fédérale allemande (Würzburg, 22 novembre 1975) 8.
"Nous sommes le pays dont l'histoire politique récente a été assombrie par la tentative d'extermination systématique du peuple juif. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme. Aussi, un grand nombre d'entre nous se sont-ils rendus coupables purement et simplement parce qu'ils ont eu peur de risquer leur vie. Et c'est pour nous une humiliation particulière que des chrétiens aient pu prendre une part active à cette persécution. La sincérité réelle de notre désir de renouvellement dépendra de l'aveu de ces fautes et de notre disponibilité à nous laisser douloureusement instruire par l'histoire des forfaits de notre pays et de notre Église..."
6. Texte à lire dans toutes les paroisses catholiques d'Allemagne fédérale, à la demande de la Conférence épiscopale allemande, à l'occasion du 40ème anniversaire de la 'Nuit de Cristal' (9 novembre 1978) 9:
"La faute et les souffrances de ce passé ne sauraient être refoulées et oubliées. Les événements de cette époque se sont produits au vu et au su de tous, dans d'innombrables villes et villages de notre pays. Nos concitoyens juifs se sont trouvés abandonnés. Les Églises et les communautés chrétiennes ont, pour la plupart, gardé le silence devant ce déni de justice publique. C'est pourquoi, pour nous chrétiens, le 9 novembre est un jour de tristesse et de honte."
7. "L'Église catholique et le national-socialisme". Déclaration du Secrétariat de la Conférence épiscopale allemande (31 janvier 1979)10 :
"Dans de larges milieux de la population allemande existait une tradition antisémite, et les catholiques n'y échappaient pas. Mais la position de l'Église se fondait sur une divergence doctrinale traditionnelle et non sur une idéologie raciste (...) Il est d'autant plus difficile de comprendre aujourd'hui que, ni lors du boycottage des commerces juifs, le 1er avril 1933, ni à l'occasion des lois raciales de Nuremberg, en septembre 1935, ni à la suite des excès commis après la 'Nuit de Cristal', des 9-10 novembre 1938, l'Église n'ait pas pris une position suffisamment claire et actuelle."
8. L' Église luthérienne et la communauté juive(1979) 11:
(Préambule) "Les chrétiens doivent prendre conscience de cette histoire au cours de laquelle ils ont profondément aliéné les juifs. Il est indéniable que les nations chrétiennes ont initié et approuvé la persécution. Des générations entières de chrétiens ont considéré avec mépris ce peuple (qu'elles croyaient) condamné à rester errant sur la terre, du fait de la fausse accusation de déicide. Les chrétiens devraient reconnaître, avec repentance et profond regret, la part qui est la leur dans cette tragique histoire de l'aliénation (juive)..."
9. "Vers la rénovation des relations entre chrétiens et juifs". Déclaration du Synode de l'Église protestante de la région rhénane (1980) 12 :
"L'Église est amenée (à développer de nouvelles relations avec le peuple juif) par (plusieurs) facteurs (dont, entre autres) : la reconnaissance de la co-responsabilité et de la culpabilité chrétiennes dans l'Holocauste - la diffamation, la persécution et le meurtre de juifs dans le Troisième Reich (...) En conséquence, le Synode provincial déclare que, frappés, nous confessons la co-responsabilité et la culpabilité de l'Église allemande dans l'Holocauste..."
10. "Considérations oecuméniques sur le dialogue entre juifs et chrétiens". Conseil mondial des Églises (1982) 13 :
(3.2) "Des enseignements du mépris des juifs et du judaïsme dans certaines traditions se sont avérés être un terreau fertile pour l'iniquité de l'Holocauste nazi. L'Église doit apprendre à prêcher et à enseigner l'Évangile, de manière à s'assurer qu'il ne puisse être utilisé aux fins de mépris du judaïsme ni à l'encontre du peuple juif..."
11. Déclaration du Synode de l'Église évangélique allemande de la Province de Baden, sur les relations entre chrétiens et juifs (mai 1984) (14) :
"Le Synode évangélique de Baden obéit à l'incitation de l'histoire à parvenir, en conformité avec l'enseignement biblique, à une nouvelle relation de l'Église avec le peuple juif. Au cours des siècles, la théologie chrétienne, l'enseignement et les actes de l'Église ont été viciés par l'idée que le peuple juif était rejeté par Dieu. Cet antijudaïsme chrétien devint l'une des racines de l'antisémitisme. En conséquence, nous qui sommes concernés, confessons que la Chrétienté en Allemagne porte la responsabilité et la culpabilité communes de l'Holocauste..."
12. "Accepter le poids de l'histoire". Déclaration commune des Conférences épiscopales d'Allemagne fédérale, d'Autriche et de Berlin (20 octobre 1989) 15:
"Aujourd'hui, bien des gens regrettent que les Églises n'aient pas prononcé publiquement une parole de condamnation (du pogrome de la 'Nuit de Cristal', en novembre 1938). Certes, à la suite de leurs critiques ouvertes contre les mesures antijuives prises par les autorités nazies, de nombreux prêtres et laïcs firent l'objet de poursuites (...) Par contre nos prédécesseurs (les évêques et cardinaux) n'élevèrent aucune protestation collective du haut de la chaire (...) Une protestation officielle, un geste fortement explicite d'humanité et de solidarité, n'auraient-ils pas été la réponse qu'exigeait le ministère de vigilance de l'Église? (...) Pourtant, en dépit de toutes les interrogations sur l'opportunité relative à cette époque, nous nous demandons si, en novembre 1938, d'autres formes de solidarité n'auraient pas été possibles et nécessaires : une prière commune pour les innocents persécutés, ou une mise en ¦uvre renouvelée, démonstrative, du commandement de l'amour chrétien. Que cela n'ait pas été fait nous frappe aujourd'hui, où nous considérons l'engagement pour les droits élémentaires de tous les hommes comme un devoir qui englobe les confessions, les classes et les races..."
13. La responsabilité des catholiques dans la persécution contre les juifs. Déclaration des évêques des Pays-Bas (1996) 16 :
"À l'occasion du 30ème anniversaire de la Déclaration conciliaire 'Nostra Aetate'; les évêques des Pays-Bas ont rendu publique une réflexion dans laquelle ils affirment que, par son antijudaïsme, l'Église néerlandaise a contribué au climat qui a rendu possible le génocide des juifs pendant la dernière guerre. Ils écrivent notamment : 'Snous sommes remplis de honte et d'effroi quand nous repensons à la Shoah...'. Évoquant l'attitude des catholiques néerlandais durant la guerre, les évêques saluent 'l'intervention courageuse de l'épiscopat sous la conduite de l'évêque De Jong'. Ils ajoutent : 'Mais les catholiques néerlandais ne pouvaient-ils faire mieux? Il est certain que les instances de l'Église ont, elles aussi, commis des fautes... Une tradition théologique et ecclésiale d'antijudaïsme a contribué à la naissance d'un climat dans lequel la Shoah avait sa place... Des préjugés et des formes d'antisémitisme resurgissent régulièrement dans notre société. cela requiert de la vigilance et de la fermeté'."
14. Déclaration de repentance de dix-huit évêques de France (30 septembre 1997) 17:
"A un moment où, dans un pays partiellement occupé, abattu et prostré, la hiérarchie considérait comme son premier devoir de protéger ses fidèles, d'assurer au mieux la vie de ses institutions, la priorité absolue assignée à ces objectifs, en eux-mêmes légitimes, a eu malheureusement pour effet d'occulter l'exigence biblique de respect envers tout être humain créé à l'image de Dieu. À ce repli sur une vision étroite de la mission de l'Église s'est ajouté, de la part de la hiérarchie, un manque de compréhension de l'immense drame planétaire en train de se jouer, qui menaçait l'avenir même du christianisme. Pourtant, parmi les fidèles et chez beaucoup de non-catholiques, l'attente était considérable de paroles d'Église rappelant, au milieu de la confusion des esprits, le message de Jésus-Christ. Dans leur majorité, les autorités spirituelles, empêtrées dans un loyalisme et une docilité allant bien au-delà de l'obéissance traditionnelle au pouvoir établi, sont restées cantonnées dans une attitude de conformisme, de prudence et d'abstention, dictée, pour une part, par la crainte de représailles contre les oeuvres et les mouvements de jeunesses catholiques. Elles n'ont pas pris conscience du fait que l'Église, alors appelée à jouer un rôle de suppléance dans un corps social disloqué, détenait en fait un pouvoir et une influence considérables et que, dans le silence des autres institutions, sa parole pouvait, par son retentissement, faire barrage à l'irréparable (...)
Ainsi, face à la législation antisémite édictée par le gouvernement français - à commencer par le statut des juifs d'octobre 1940 et celui de juin 1941, qui ôtaient à une catégorie de Français leurs droits de citoyens, qui les fichaient et qui faisaient d'eux des êtres inférieurs au sein de la nation -, face aux décisions d'internement dans des camps de juifs étrangers qui avaient cru pouvoir compter sur le droit d'asile et sur l'hospitalité de la France, force est de constater que les évêques de France ne se sont pas exprimés publiquement, acquiesçant par leur silence à ces violations flagrantes des droits de l'homme et laissant le champ libre à un engrenage mortifère.
Nous ne jugeons ni les consciences ni les personnes de cette époque, nous ne sommes pas nous-mêmes coupables de ce qui s'est passé hier, mais nous devons apprécier les comportements et les actes. C'est notre Église et nous sommes obligés de constater aujourd'hui objectivement que des intérêts ecclésiaux entendus d'une manière excessivement restrictive l'ont emporté sur les commandements de la conscience, et nous devons nous demander pourquoi. Au-delà des circonstances historiques que nous venons de rappeler, nous avons en particulier à nous interroger sur les origines religieuses de cet aveuglement. Quelle fut l'influence de l'antijudaïsme séculaire? Pourquoi, dans le débat, dont nous savons qu'il a existé, l'Église n'a-t-elle pas écouté la voix des meilleurs des siens? (...) Mais de quel poids (...) pouvait peser la pensée des quelques théologiens évoqués plus haut, par rapport aux stéréotypes antijuifs constamment répétés, dont nous retrouvons la trace, même après 1942, dans des déclarations qui, par ailleurs, ne manquaient pas de courage. Force est d'admettre, en premier lieu, le rôle, sinon direct du moins indirect, joué par des lieux communs antijuifs, coupablement entretenus dans le peuple chrétien, dans le processus historique qui a conduit à la Shoah (...)
Au jugement des historiens, c'est un fait bien attesté que, pendant des siècles, a prévalu, dans le peuple chrétien, jusqu'au Concile Vatican II, une tradition d'antijudaïsme marquant à des niveaux divers la doctrine et l'enseignement chrétiens, la théologie et l'apologétique, la prédication et la liturgie. Sur ce terreau a fleuri la plante vénéneuse de la haine des juifs. De là un lourd héritage aux conséquences difficiles à effacer, jusqu'en notre siècle. Delà des plaies toujours vives. Dans la mesure où les pasteurs et les responsables de l'Église ont si longtemps laissé se développer l'enseignement du mépris et entretenu dans les communautés chrétiennes un fonds commun de culture religieuse, qui a marqué durablement les mentalités en les déformant, ils portent une grave responsabilité. Même quand ils ont condamné les théories antisémites dans leur origine païenne, on peut estimer qu'ils n'ont pas éclairé les esprits comme ils l'auraient dû, parce qu'ils n'avaient pas remis en cause ces pensées et ces attitudes séculaires. Dès lors, les consciences se trouvaient souvent endormies et leur capacité de résistance amoindrie quand a surgi, avec toute sa violence criminelle, l'antisémitisme national-socialiste, forme diabolique et paroxysmale de haine des juifs, fondée sur les catégories de la race et du sang et visant ouvertement l'élimination physique du peuple juif (...)
Il n'en reste pas moins que, si parmi les chrétiens, clercs, religieux ou laïcs, les actes de courage n'ont pas manqué pour la défense des personnes, nous devons reconnaître que l'indifférence l'a largement emporté sur l'indignation et que, devant la persécution des juifs, en particulier devant les mesures antisémites multiformes édictées par les autorités de Vichy, le silence a été la règle et les paroles en faveur des victimes, l'exception. Pourtant, comme l'a écrit François Mauriac, "un crime de cette envergure retombe, pour une part non médiocre, sur tous les témoins qui n'ont pas crié, et quelles qu'aient été les raisons de leur silence"18. Le résultat, c'est que la tentative d'extermination du peuple juif, au lieu d'apparaître comme une question centrale sur le plan humain et sur le plan spirituel, est restée à l'état d'enjeu secondaire.
Devant l'ampleur du drame et le caractère inouï du crime, trop de pasteurs de l'Église ont, par leur silence, offensé l'Église elle-même et sa mission. Aujourd'hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l'Église en France a alors failli à sa mission d'éducatrice des consciences et qu'ainsi elle porte avec le peuple chrétien la responsabilité de n'avoir pas porté secours, dès les premiers instants, quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires même si, par la suite il y eut d'innombrables actes de courage. C'est là un fait que nous reconnaissons aujourd'hui. Car cette défaillance de France et sa responsabilité envers le peuple juif font partie de son histoire. Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d'entendre cette parole de repentance."
15. "Des racines de l'antijudaïsme en milieu chrétien"(Rome, 30 septembre 1997) 19 :
"... dans le monde chrétien - je ne dis pas de la part de l'Église en tant que telle -, des interprétations erronées et injustes du Nouveau Testament relatives au peuple juif et à sa prétendue culpabilité ont trop longtemps circulé, engendrant des sentiments d'hostilité à l'égard de ce peuple. Ils ont contribué à assoupir bien des consciences, de sorte que, quand a déferlé sur l'Europe la vague de persécutions inspirées par un antisémitisme païen qui, dans son essence, était également antichristianisme, à côté de chrétiens qui ont tout fait pour sauver les persécutés jusqu'au péril de leur vie, la résistance spirituelle de beaucoup n'a pas été celle que l'humanité était en droit d'attendre de la part de disciples du Christ..."
Quiconque aura lu ces textes sans idée préconçue le reconnaîtra : contrairement au document romain sur la Shoah, que nous venons d'examiner, ils affirment presque unanimement le lien entre l'antisémitisme dit païen et l'antijudaïsme chrétien, et reconnaissent la culpabilité de l'Église, ou au moins sa co-responsabilité, dans le traitement inhumain dont les juifs ont été victimes lors de la barbarie nazie. Certaines déclarations confessent même ouvertement la lâcheté et l'égoïsme des instances hiérarchiques de l'Église. C'est le cas particulièrement de la Déclaration des évêques de France (n° 14).
Dans le prochain numéro de Los Muestros, je m'attacherai plus spécialement à l'analyse des faiblesses, voire des inexactitudes historiques du document passé ici au crible.
NOTES
(1) L'essentiel de ce qui suit s'inspire d'un rapport du professeur Hans Hermann Hendrix, rendu public le 24 mai 1994. Traduction française intégrale de ce document (originellement rédigé en allemand), dans SIDIC (Service International de Documentation Judéo-Chrétienne), vol. XXVII, 3, 1994, Rome, pp. 20-23.
(2) Voir le tableau synoptique des trois versions successives dans Les Églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978, Textes rassemblés, traduits et annotés par Marie-Thérèse Hoch et Bernard Dupuy, Cerf, Paris, 1980, pp. 321-334. Cité, ci-après : EDJ.
(3) "Une question pour toutes les consciences", La Croix-L'Événement, jeudi 26 mars 1998, p. 12.
(4) EDJ, p. 80. Texte cité dans le document intitulé "L'Église catholique
et le National-Socialisme", du 31 janvier 1979. Voir ci-après, note 9.
(5) EDJ, p. 33, note 5.
(6) EDJ, pp. 31-32.
(7) EDJ, pp. 35-36.
(8) EDJ, pp. 72-73.
(9) EDJ, p. 82, note 20.
(10) EDJ, pp. 80-81.
(11) More Stepping Stones to Jewish-Christian Relations. An Unabridged Collection of Christian Documents 1975-1983, Compiled bay Helga Croner, Paulist Press, Mahwah, New york, 1985, p. 177. Cité ci-après : More Stepping Stones.
(12) More Stepping Stones, pp. 207-208.
(13) More Stepping Stones, p. 173.
(14) More Stepping Stones, pp. 218-219.
(15) Documentation Catholique, n° 1975, du 1er janvier 1989, pp. 39-44.
(16) Documentation Catholique, n° 2129, du 7 janvier 1996, p. 45.
(17) Texte cité d'après La Croix-l'Événement, du mercredi 1er octobre 1997. Voir aussi Los Muestros, décembre 1997, pp. 24-26
(18) Préface de Fr. Mauriac à l'ouvrage de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine, 1951, p. 3.
(19) Discours de Jean-Paul II aux membres d'un Colloque organisé par la Commission historico-théologique de l'Église catholique pour le Grand Jubilé de l'an 2000. Texte complet dans Los Muestros, décembre 1997, pp. 27-28.