Dans les pays vraiment séfarades, le monde de la Tora suit en fait le même processus qu'en terre achkenaze : les individus font preuve d'un intérêt majeur pour l'étude de la Tora dans la plupart des communautés, hissant même la majorité de leurs membres au rang de talmidé 'hakhamim, comme on le remarque à Tunis ou au Maroc. Mais le Beth haMidrach y est d'ordinaire destiné à des personnes d'un âge déjà mûr et d'un niveau déjà confirmé, désirant se consacrer à des carrières rabbiniques. Ces enceintes étaient en général privées : en Turquie, il y a quelques siècles, les notables avait pour habitude d'engager un talmid 'hakham à demeure, afin qu'il soit disponible pour enseigner à qui le désirait. Il était souvent entièrement pris en charge, lui ainsi que sa famille, par son employeur. Ce système a remarquablement fonctionné: nombre de grandes autorités de l'époque pouvaient ainsi se consacrer sans souci à la Tora, ce qui leur a notamment permis de léguer de grands ouvrages à la postérité (le Ma'hané Efraïm, le Parachath Derakhim, etc.). Seule la modernité imposera son besoin d'écoles structurées, à l'instar des pays achkenazes. Il s'agira alors d'institutions indépendantes et ouvertes à tous. Cela se vérifie pour l'Afrique du Nord, même si, comme nous allons le voir, la situation connaît des hauts et des bas. A la fin de cette période, la Yechiva à proprement parler commence à pénétrer le continent africain, par le biais d'une "colonisation" achkenaze, à Tanger et à Casablanca. En Erets Israël, c'est la création d'une vraie Yechiva moderne, telle que Porath Yossef, qui va retenir notre attention, mais ce sont en fin de compte les pays du Moyen-Orient qui ont le plus réussi dans ce domaine : la Syrie, l'Iraq et le Liban sont autant de lieux où l'étude de la Tora a marqué, ces deux derniers siècles, une succession de progrès fort significatifs.
L'Afrique du Nord
Au Maroc : c'est peut-être cette partie du monde séfarade qui est le meilleur exemple de la réussite de l'ancienne école ! Les membres de la communauté d'Afrique du Nord sont, tous, sans exception, suffisamment impliqués dans l'étude de la Tora pour que même un maître de l'envergure du 'Hida, qui passe quelques mois à Tunis, appréhende de s'exprimer devant la communauté de cette ville. Au Maroc même, les envoyés d'Erets Israël, avant leur collecte dans les communautés locales, doivent passer l'épreuve que constitue l'incontournable deracha prononcée publiquement le Chabbath : les fruits de leur tournée dépendront du niveau dont ils auront su faire preuve. Dans ce pays, chaque ville était animée d'une sensibilité et d'un intérêt pour l'étude, qui lui étaient propres. Les Juifs de Marrakech, par exemple, étaient connus pour leur penchant en faveur de l'étude talmudique la plus classique, ceux de Fèz pour leur intérêt vis-à-vis de la Halakha et ceux de Meknès pour leur conduite éminemment pieuse. Les jeunes motivés des petites villes se rendaient dans l'un ou l'autre de ces centres d'étude, sachant qu'ils y trouveraient une atmosphère intellectuelle qui leur conviendrait. Dans l'une de ces villes, on ne dénombrait pas moins de quarante-deux Baté Midrach différents.
Au XIXème siècle, le rav David Chlouch (1) a inauguré une Yechiva à Marrakech – région dans laquelle vivaient la moitié des Juifs du Maroc. Elle était ouverte à tous, jeunes et vieux, et le rav Chlouch l'a dirigée jusqu'à sa mort, à l'âge de 90 ans (2).
Au début du siècle (3), sous le protectorat français et avec l'amélioration de la condition des Juifs au Maroc et leur accession au rang de citoyens à part entière, des Yechivoth se sont ouvertes à Marrakech, Fèz et Meknès. Les jeunes venaient souvent de la périphérie, et étaient accueillis par des membres de la communauté qui les nourrissaient et les logeaient, tandis que la communauté elle-même veillait à les habiller et à leur fournir les ouvrages utiles. On étudiait la Guemara en profondeur, et cette période constitua une sorte d'âge d'or.
A Marrakech, la Yechiva était dirigée par le rav Eliézer HaLévi, l'auteur du 'Avodath haLévi, puis par le rav Avraham Abitbol, dont on raconte qu'il savait toute la Guemara par cœur, y compris ses commentaires. Il a refusé d'intégrer la rabbanouth, et subsistait grâce à son commerce. A Fèz, les rabbanim de premier plan étaient le rav Vidal Tsarfati, le rav Aharon Aboutbol et le rav Marciano. A Meknès, les élèves plus âgés avaient le choix entre deux Yechivoth : celle de la ville elle-même, qui accueillait uniquement les jeunes de la localité, et une autre, fondée par rabbi Refaël Baroukh Tolédano z. ts. l., le directeur du tribunal rabbinique de la ville, afin de proposer aux jeunes des agglomérations plus défavorisées de trouver, en dépit de leur indigence matérielle et familiale, où étudier la Tora. Le rav s'occupait de tous leurs besoins et assurait leur éducation – en dehors des cours qu'il donnait à quelque cent cinquante membres de la communauté qui venaient quotidiennement l'entendre (4). Rabbi Refa
Baroukh Tolédano n'a pas hésité, alors qu'un envoyé d'une Yechiva européenne est venu pour recruter des jeunes au Maroc, à envoyer son propre fils et son neveu pour étudier à l'étranger, dans une Yechiva d'un niveau meilleur que celles du Maroc – en l'occurrence, chez le rav Schneider, à Londres.
A Rabat, où siégeait le tribunal rabbinique central, un Beth Hamidrach important était dirigé par le Grand rabbin du Maroc, le rav Refaël Enkoua.
Cependant, l'influence occidentale a énormément entravé ce mouvement : le protectorat français, dirigé par le résident français au Maroc, le maréchal Lyautey, a suivi une politique d'ouverture et de développement qui a bouleversé les mœurs locales – à commencer par celles qu'avaient toujours observées les Juifs. L'étude de la Tora s'est alors considérablement assoupie (5) : les jeunes étudiaient uniquement jusqu'à l'âge de la Bar Mitsva ; après cette date, les parents les envoyaient apprendre un métier ou directement travailler. La création des écoles de l'Alliance Israélite Universelle n'a pas peu contribué à cette désaffection pour une éducation purement toranique. Rares étaient les parents qui souhaitaient, ou plutôt pouvaient assurer à leurs enfants un avenir dans l'étude de la Tora : les postes disponibles étaient réservés aux familles qui en avaient hérité, et les autres n'avaient aucun espoir d'y accéder. De plus, la situation était telle que les étudiants en Talmud faisaient partie des pauvres de l communauté. « Il y a une trentaine de sages, trois d'entre eux sont consultés en cas de litiges dans les couples, dix sont capables de répondre aux questions de Halakha, une partie est en mesure de comprendre ce qu'elle étudie, d'autres sont scribes ou instituteurs ; la plupart sont indigents et vivent de la répartition de rentes foncières que procurent des terrains légués aux pauvres de la ville – chacun ne recevant même pas de quoi essuyer la casserole ; la classe moyenne de la ville aidait à l'occasion de mariages ou de naissance, mais tout cela est insuffisant…» (6). Ceci ne contribuait pas à encourager les jeunes à étudier… Avec l'arrivée d'un Juif originaire d'Europe Centrale, le rav Zeèv Halperin (7), venu au Maroc sans qu'on n'en connaisse la raison, l'éducation des jeunes prend néanmoins une autre direction : celui-ci fonde en 5677/1917 un organisme destiné à organiser et à soutenir les enseignants du primaire – jusqu'alors, ceux-ci dépendaient uniquement du salaire qu'assuraient les parents, lesquels ne pouvaient pas toujours s'acquitter de leur dette. D'abord à Fèz, puis dans d'autres localités, le rav Halperin a monté des écoles qui ont permis un développement sans précédent. Même à Meknès, ville de haute tradition talmudique, il a vu que l'éducation des jeunes prenait une mauvaise voie, et il y a établi une institution du nom de 'Etz 'Hayim. Ces diverses écoles, d'inspiration européenne, ont énormément contribué à l'éducation juive de la jeunesse marocaine ; cependant, dans la seconde moitié du XXème s., une bonne partie s'est totalement assimilée, tandis qu'une autre, tout en abandonnant la Tora, a été marquée par le ionisme et, tôt ou tard, a réalisé son Aliya.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un concours de circonstances va faire de la ville internationale de Tanger, située au Nord du Maroc, entre la Méditerranée et l'Atlantique, un centre prestigieux de Tora. Le rav Chemouel Tolédano reçut dans l'après-guerre un grand héritage, qu'il décida de consacrer à une institution de Tora, lui-même étant revenu vers les sources religieuses de manière très intense. Le rav Zoucha Waltner, un Juif d'origine hongroise, effectuant un voyage au Maroc, s'est vu proposer de diriger cette institution ; le rav Avraham Kalmanovitch, ce représentant de la Yechiva de Mir aux Etats-Unis qui a tant fait pour aider les diverses institutions de Tora, transite aussi par cette ville à cette époque, et il va obtenir du Joint et d'Otsar haTora qu'ils aident cette Yechiva de Tanger, qui ouvre ses portes en 1953. Soutenues par une famille de réfugiés d'Europe Centrale, les Reichman (qui feront parler d'eux par la suite en devenant à une certaine période l'une des familles juives les lus aisées du monde, ainsi qu'une des plus généreuses), les institutions locales se développent, un Kollel est ouvert, un séminaire de jeunes filles est mis en place, et c'est finalement toute une jeunesse marocaine qui va passer par Tanger et y subir une influence bénéfique dont les effets s'avèrent ineffaçables. Les institutions juives de Tanger ferment en 1967.
En Tunisie (8) : A la fin du XVIIIème siècle, le 'Hida, qui a passé quelques mois à Tunis, témoigne de l'excellence du niveau d'étude des membres les plus humbles de la communauté : la Guemara et les Tossafistes, le Maharcha et le Maharchal, tous ces ouvrages leur étaient familiers. De toute évidence, les enseignants du primaire réussissaient bien, tandis que l'intérêt personnel était tel que, même sans institution digne de ce nom, les gens étudiaient.
L'ouverture, en 1878, d'une école de l'Alliance a fortement déstabilisé la situation : comme partout ailleurs, ce genre d'écoles a très certainement aidé la population locale à s'assurer un avenir matériel bien plus attractif, mais le manque d'attention envers les traditions juives, pour ne pas dire davantage, de la direction de ces institutions, a provoqué partout un abandon soudain de la pratique de la Tora. L'instauration du protectorat français, en 1881, a radicalisé cette tendance.
« A son propos » – il s'agit du rav Chelomo Dana, qui a ouvert la première Yechiva de Tunis, « on peut dire que s'il n'eût œuvré, la Tora aurait disparu du peuple juif ! » Il a lancé la "'Hévrath Limoud haTalmud" qui a entraîné de nombreux jeunes à demeurer dans le giron de la foi et de la Tora. De nombreux disciples issus de cette Yechiva ont pris par la suite des postes clés au sein du rabbinat tunisien. Le rav Dana savait suivre ses élèves, et les aider à surmonter leurs difficultés. Sa Yechiva est restée la dernière de Tunis jusqu'en 1963, date à laquelle une Yechiva loubavitch et celle du rav Matslia'h Mazouz, "Kissé ra'hamim", ont été créées. Le rav Dana est décédé en 1913.
Bien que Djerba ait contribué à la perpétuation du Judaïsme de manière plus solide que Tunis, la plupart des jeunes de l'île quittaient l'étude à l'âge de 12-13 ans. Les élèves, de toutes les tranches d'âge, étudiaient tous assis dans la synagogue, laquelle était d'une superficie supérieure à celle que nous connaissons aujourd'hui et dépendait du même enseignant ; les plus jeunes éléments étaient installés à proximité immédiate du rav, et les autres, en retrait. Chaque personnalité qui se sentait la capacité d'enseigner pouvait former un groupe, et la réussite dépendait de l'appréciation du public. L'ordre des traités étudiés était le même partout : Berakhoth, Beitsa, Baba Metsiya', puis les autres traités, selon le choix du maître. Les commentaires principaux étaient là aussi ceux du Maharcha, du Maharachal et du Maharam, des commentaires qui suivent de très près le texte. Par la suite, le maître insistait beaucoup pour que l'élève lui-même fasse ses remarques et formule ses questions par écrit, afin de l'habituer à innover dans le domaine de l'exégèse. Ces notes étaient conservées précieusement, dans l'espoir qu'elles puissent former un ouvrage, ou au moins se greffer à des remarques d'autres élèves et voir le jour sous la forme d'un livre. Bien sûr, ceci incitait vivement les élèves à s'investir dans leur étude. En guise de phase finale, les élèves étaient initiés aux questions de Halakha, qui leur étaient présentées afin de les habituer à répondre à ce genre d problématique. Ce système a eu pour conséquence que les bons éléments sont devenus de grands talmidés 'hakhamim – qui ont même été appelés à jouer le rôle de cadres dans la communauté de Tunis, affaiblie dans sa Tora par les écoles laïques de la ville. Une caisse, "Or Tora", assurait une certaine subsistance pour les rabbanim et les dayanim de Djerba – celle-ci fut aidée, après la Seconde Guerre mondiale, par le Joint.
L'Algérie : En Algérie, l'étude de la Tora ne s'est pas notablement développée durant la période moderne. Son épanouissement était limité à quelques personnes isolées : les "Midrachim" qui prodiguaient un enseignement de Tora ont été interdits au milieu du siècle dernier au profit de l'école laïque et obligatoire – et le manque d'éducation toranique a été fatal. Notons cependant la présence de personnalités telles le rav Yits'haq Morali à Alger, le rav Ra'hamim Naouri z.ts. l. qui s'est entouré de jeunes à Bône, le rav Moché Sebaoun, le "'hassid" d'Oran et sa Yechiva, le rav David Ashkenazi, Grand rabbin d'Algérie, qui a eu de nombreux élèves, le rav David Cohen de Constantine, qui a formé de nombreux rabbins, ou du rav Fingerhut qui a fondé une Yechiva à Alger après la Guerre (8a).
Dans le Sud de l'Algérie et du Maroc, aux confins de l'Atlas et du Sahara, la famille Abou'hatséra eut une très grande influence ; à Rissani, puis à Erfud, a fonctionné une Yechiva nommé "Al'hakham", celle du "Sage".
En Turquie et en Grèce : L'ère moderne trouve la communauté juive de Turquie en état d'essoufflement, alors que jusqu'à la fin du siècle dernier, elle comptait encore parmi les plus vivantes et les plus importantes. Pour ne citer qu'un exemple de maîtres importants de cette communauté, parlons du rav Chelomo Eliézer Alfanderi : il est né à Constantinople (9), et a été considéré en son temps comme l'un des plus éminents sages du Moyen Orient ; il dirigeait une Yechiva dans sa ville, où étudiaient une dizaine d'élèves de haut niveau.
Salonique, elle aussi, eut son heure de gloire aux lendemains de l'Expulsion des Juifs d'Espagne. Sa communauté compte parmi les plus sérieuses et les plus remarquables jusqu'au courant du XVIIIème siècle. Fractionnée de manière exceptionnelle entre une multitude de petites communautés en provenance des horizons les plus divers du peuple juif, elle parvint à trouver cependant une certaine unité dans le domaine de l'étude de la Tora : «Bien que chaque communauté se conduise selon ses propres règles dans les questions de traditions et d'accords locaux, tous se considèrent comme formant un seul groupe et suivent la majorité pour ce qui relève de l'étude et des donations » (10). Les classes du primaire étaient fortement structurées, formant huit niveaux ; après cela, la plupart des jeunes allaient travailler, et seuls ceux qui se destinaient à une carrière rabbinique continuaient dans l'une ou l'autre des deux Yechivoth locales : Beth Yossef (fondée en 1896) ou Or ha'Hayim, toutes deux formant une sorte de col ge rabbinique. Cependant, la création à Salonique de l'une des 80 écoles que l'Alliance a inaugurées à cette époque dans les pays séfarades a provoqué un abandon irrémédiable de l'étude de la Tora parmi les jeunes.
En Asie mineure
En Iraq : La tradition d'étude, depuis les Geonim, n'est jamais vraiment tombée en désuétude en Babylonie, devenue l'Iraq. Cependant, elle a repris son importance d'antan sous la conduite du rav Abdallah Somekh (11). Né en 1813 dans une famille de notables, descendant de rav Nissim Gaon, il a étudié auprès du rav Ya'aqov haRofé, puis s'est lancé dans des activités commerciales. Constatant que l'étude de la Tora était en forte diminution dans son pays, il a abandonné ses affaires et a réuni vingt hommes mariés pour étudier avec eux. Ye'hez-qel Menaché fut le principal soutien financier de ce groupe. En 5600 (1840), un local a été construit par ce même notable, et le rav Somekh a commencé à faire venir des jeunes du Midrach Talmud Tora de Bagdad à son institution, leur enseignant Guemara et décisionnaires. La Yechiva s'est agrandie, et en 1848, une soixantaine de personnes y étudiaient. Ye'hezqel Menaché, puis ses fils, ont soutenu les jeunes, les personnes mariées, ainsi que leurs familles, permettant le dé loppement exceptionnel de ce lieu d'étude, appelé Beth Zilkha. Avec le temps, le rav Somekh est devenu la personnalité toranique la plus importante de la ville, et ses disciples ont dirigé des communautés de toute cette région du monde. Leur influence s'étendit jusqu'en Erets Israël. On l'appelait "le" rav (Istaï). Particularité bagdadienne : les personnalités arrivées à un certain niveau de limoud ne quittaient pas Beth Zilkha, mais assuraient dans cette enceinte un cours, et attiraient des jeunes qui devenaient leurs disciples.
La seconde personnalité qui a eu une influence prépondérante sur le Judaïsme de Bagdad a été le rav Yossef 'Hayim, l'auteur du Ben Ich 'Haï. Né en 5595(1835), il a fait preuve dès sa jeunesse de forces spirituelles extraordinaires, étudiant avec une assiduité peu commune, ayant une mémoire phénoménale et analysant les choses avec une grande profondeur. Il a étudié quelques années auprès du rav Abdallah Somekh, puis s'est réfugié dans la solitude pour s'initier à toutes les facettes de la Tora. Les Sages de l'ensemble du Moyen Orient le connaissaient et étaient en contact épistolaire avec lui. En 5619(1869), son père est décédé, et il l'a remplacé dans sa fonction de darchan (prédicateur) durant cinquante ans, art dans lequel il excellait. Il a eu une influence très profonde sur la communauté et a suscité d'innombrables modifications dans les traditions locales. Il est décédé en 5669(1909). Son ouvrage, le Ben Ich 'Haï, a eu un impact dans le monde juif tout entier. L'éducation juive en primaire à Bagdad était très développée : des milliers de jeunes entre 6 et 12 ans étaient scolarisés dans le Midrach Talmud Tora.
En Syrie (12) : Les grandes villes de Syrie, Aram Tsova, Alep (ou 'Halab) et Damas, ont été de tout temps des villes juives d'importance. Les Juifs, en Syrie, étaient animés d'un profond respect pour leurs Sages. Le niveau de connaissance y était très élevé, et mêmes les riches qui soutenaient les centres d'études savaient étudier. Au siècle dernier, la situation politique et économique a commencé à se détériorer, et le niveau de Tora a baissé en conséquence. A Damas, à la fin du siècle dernier, on évoque un groupe d'une soixantaine de sages adultes, et d'une quinzaine de jeunes ; par la suite, une école de missionnaires et une autre, créée par l'Alliance, ont influencé le public juif dans le sens d'un abandon de l'étude et de la pratique de la Tora, voire du Judaïsme.
A Alep, au siècle dernier, un groupe d'une quarantaine de talmidés 'hakhamim faisait l'honneur de la ville ; les jeunes gens de la bourgeoisie locale, en revanche, commençaient à chercher leur avenir ailleurs, et seuls les enfants des pauvres étudiaient dans une Yeshiva locale, nommée Réchith 'Hokhma.
En 5651/1891, les sages d'Alep ont décidé de former une sorte de fonds assurant une modique contribution financière aux personnes qui étudiaient, ainsi qu'à ceux des jeunes dont l'avenir paraissait prometteur. D'intéressants ouvrages ont été publiés dans le même but à Alep, dont un livre, intitulé Chalom la'am, dû au rav Chalom Adaya : il professait une communion plus harmonieuse entre les gens qui travaillent et ceux qui étudient, à la manière de Yissakhar et de Zevouloun. Ces initiatives originales en terre séfarade ont permis le maintien d'une élite de sages dans la ville. Vers 1910, environ 800 élèves fréquentaient l'école juive, et 450 celle de l'Alliance pour garçons. Après la Première Guerre mondiale, les chiffres sont inversés. Au XXème siècle, la majorité des habitants juifs de Syrie sont montés en Erets Israël, avant même la création de l'Etat d'Israël. Beaucoup de Juifs d'Alep (les "'Halabim") se sont dispersés de par le monde, créant partout d'importantes communautés (Milan, Genève, Mexico, New-York, etc.).
En Erets Israël
'Hévron : La ville de nos ancêtres, 'Hévron, a de tout temps abrité des maîtres qui ont su transmettre une tradition d'étude. Au début du siècle, le rav 'Hayim 'Hizkiyahou Medini, l'auteur de l'encyclopédie halakhique Sedé 'Hémed y a ouvert une Yeshiva (13). Le rav Medini avait constaté la forte baisse de niveau des jeunes en Tora, et les importantes influences que les écoles non religieuses commençaient à exercer. Il a divisé l'institution en différents niveaux, avec moins de dix jeunes par section, la plupart étant séfarades, mais certains étant ashkenazes. Le Chabbath, le rav accueillait les jeunes chez lui et leur parlait de Tora et de questions de fond – il était conscient du fait que la modernité et les courants de pensée européens commençaient à pénétrer le Beth haMidrach, même à 'Hévron…
A Jérusalem : Cette ville a toujours représenté pour l'ensemble des communautés séfarades un lieu très attirant, avant même les grandes 'Aliyoth 'hassidiques ou lituaniennes. On venait dans la ville sainte pour y étudier, y prier et il s'agissait souvent de gens parvenus au terme de leur vie. La plupart des Baté Midrach qui se sont constitués pour servir cet objectif étaient donc fréquentés par des personnes d'un âge respectable, et d'un niveau de Tora et de spiritualité très élevé.
Les Marocains ont toujours compté un groupe important de talmidé 'hakhamim, les "Mougrabim" ou Ma'aravim ("de l'Ouest", de l'Afrique du Nord). Les Iraquiens avaient eux aussi un Beth haMidrach dans le quartier de Boukhara, "Chochanim LeDavid". De nombreux sages originaires de Syrie, Eret"s (c'est-à-dire Aram Tsova) ont également pris part à la construction de lieux d'étude à Jérusalem, sous la direction du rav Ezra Harrari-Rafoul (14) : la Yeshivath Ohel Moèd. Une Yeshiva de Ba'alé Batim regroupait également une centaine de personnes âgées, qui venaient étudier tous les jours, après l'office de Min'ha.
Mais la grande Yeshiva séfarade de Jérusalem est à cette époque celle de Porath Yossef. Elle a été dirigée durant 50 ans par le rav Ezra Attia. Originaire de Aram Tsova en Syrie, il a enseigné à la manière des Richonim, selon une approche très littérale des textes. Né en 5641/1881 dans une famille de rabbanim qui est montée à Jérusalem, il devint orphelin dès sa jeunesse. Il a étudié à Chochanim LeDavid, la synagogue située dans le quartier de Boukhara à Jérusalem, malgré la famine et les privations. Il s'est frayé sa propre voie en étude – voie à laquelle le 'Hazon Ich', un jour où il rendait visite, en revenant du Kotel, à la Yeshivath Porath Yossef, donna son approbation. Plus tard, certains sages de Jérusalem ayant décidé de créer la Yechivath Ohel Mo'èd, destinée aux jeunes déshérités «desquels sort la Tora» selon l'expression de nos Sages, le rav Attia a fait partie des premiers élèves, sous la direction de l'un des grands maîtres originaire d'Alep, le rav Avraham 'Adess. Le rav Attia a rejoint, avec le temps, la direction de la Yeshiva et a remplacé son maître après sa mort. Pendant la Première Guerre mondiale, les élèves risquaient d'être engagés dans l'armée turque, et leur maître les a cachés dans une cave, où l'étude a pu être perpétuée – grâce à son épous qui les nourrissait secrètement. Ne pouvant plus continuer ainsi, le rav et ses élèves se sont enfuis au Caire, où le rav Attia a été accueilli avec d'autant plus d'enthousiasme que la ville souffrait alors cruellement d'un manque de dirigeants spirituels. Il a fondé une Yeshiva pour jeunes et mis en place une structure de cours du soir pour adultes. Pour la jeunesse, cette rencontre était une découverte : la notion d'étude en profondeur était inconnue, et le rav, avec patience, leur a ouvert les yeux sur de nouveaux horizons. De nombreux jeunes ont alors abandonné l'école juive moderne qui existait au Caire pour venir étudier chez lui. Les rabbanim de la ville, constatant la haute stature de cette personnalité, l'ont invité à siéger à leur côté au Beth Din local. A la fin de la Guerre, quand le rav Attia est reparti à Jérusalem, la séparation avec la communauté égyptienne a été très douloureuse.
A Jérusalem, il a repris la Yeshiva Ohel Mo'èd, où, parallèment à ses cours en Guemara, il donnait tous les jeudi des cours de Moussar. En 5693 (1933), la Yeshivath Porath Yossef a été ouverte en vieille ville grâce à l'aide de rav Avraham Yossef Chalom de Calcutta, et c'est un groupe d'élèves et d'enseignants de Ohel Mo'èd qui en a formé le premier noyau : le rav Attia a été deux ans l'adjoint du rav Chelomo Laniado, puis, à son décès, il a pris la direction de la Yeshiva. Les grandes innovations qui se sont opérées dans ce milieu ont consisté en la démocratisation de la Yeshiva, la démarche de réflexion en profondeur sur le texte de la Guemara qui était souvent inconnue et l'abord des problèmes humains et personnels des jeunes.
Par la suite, de nombreuses Yeshivoth sefarades ont été créées en Erets Israël : toutes, pratiquement, suivent aujourd'hui le cadre moderne achkenaze, comprenant internat et cuisine, composées de divers niveaux de cours, se préoccupant de tranches d'âges précises et définies, ne s'imposant aucune restriction dans l'acceptation des jeunes et suivant plus ou moins la manière "yeshivique" dans le limoud de la Tora.
A Jérusalem, on peut ainsi citer Or Baroukh et Zohar haTora, dirigées toutes les deux par des membres de la famille Tolédano, ainsi que Cheérith Yossef à Beèr Ya'aqov, Beth Chemaya à B'nai Braq, ou Qol Ya'aqov à Jérusalem. Cependant, comme le faisait remarquer le rav Yits'haq Ezra'hi, c'est à Mir, dont ce rav est l'un des dirigeants, que l'on trouve le plus de jeunes séfarades aujourd'hui, sans doute quelque trois ou quatre cents jeunes. C'est le cas également dans les autres grandes Yechivoth, telles que Poniewezh, Qol Tora ou Slabodka, où le nombre d'élèves séfarades est très élevé. *** La destruction des institutions d'études juives d'Europe Centrale provoquée par la Shoa, au sein des communautés anéanties lors de ces années de terreur, trouve en quelque sorte son parallèle dans les communautés séfarades : l'expulsion des Juifs de la plupart des pays musulmans les a amenés à reconstruire leurs acquis spirituels dans de nouvelles conditions, en Erets Israël. La tendance actuelle est plus ouverte : la conception élitiste de l'étude telle qu'elle existait dans les pays séfarades a été totalement abandonnée au profit d'une libéralisation absolue ; les portes des institutions sont aujourd'hui ouvertes à tous, et pas seulement à ceux qui ont la chance d'être nés dans des familles de rabbanim ou de cadres religieux. Cette nouvelle tendance s'accompagne également de changements structurels : ce ne sont plus des baté midrach ouverts à tous et à tous les âges, mais des classes parfaitement rodées et bien définies avec un système éducatif fortement agencé. Et surtout, le but a changé : on est passé d'une étude préparant à des carrières rabbiniques à un limoud intellectuel, avide de sonder la Tora telle qu'elle est, et quel qu'en soit le sujet, lichma.
Notes:
(1) Né à Riassani, dans la région du Tafilalet en 1820.
(2) Harari p. 116.
(3) Id. p. 130 et svtes.
(4) Soraski p. 367.
(5) Rabbi David Ovadya, Qehilath Sefrou p. 208.
(6) Lettre du Refaël Moché Elbaz de 1879.
(7) Cf. Kountrass n° 22, p. 29.
(8) Id. n° 34 dossier "Tunisie", en particulier en p. 27.
(12) Pa'amim 66.
(13) Né en 5593/1833 à Jérusalem, il est parti vivre à Constantinople, puis a été le rav, 23 ans durant, dans une communauté de Crimée, avant de revenir en Erets Israël en 5658/1898, à l'âge de 65 ans ; il a fui Jérusalem où les sages voulaient le nommer Grand rabbin pour 'Hévron, mais là, lors du décès du Grand rabbin de la ville, il n'a pu refuser d'être nommé Grand rabbin. Il est mort à l'âge de 75 ans.
(14) Né en 5616/1856, il fait partie des premiers sages syriens à quitter son pays en 5648/1888, et décéde en 5697/1937.
Henri Kahn Nous remercions le Rav Henri Kahn, directeur de rédaction de notre estimée consoeur Kountrass, revue de pensée juive et d'information, conçue et réalisée à Jérusalem, de nous avoir autorisé à reprendre le passage séfarade de son dossier consacré aux yéshivot. Henri Kahn, né à Strasbourg, a fréquenté en particulier la Yechivath Brisk à Jérusalem, et a dirigé quinze ans des Yechivoth francophones.
Directeur de la revue Kountrass, lancée voici douze ans, afin de présenter en langue française la culture juive prise aux sources classiques et présentée dans une optique moderne, mais fidèle aux traditions. La revue, appréciée dans tous les milieux francophones, forme une référence en la matière. 67 numéros ont paru, chacun traitant d'un thème spécifique : la Choa, Tora et Sida, La Yechiva, etc. En préparation: 50 d'Etat, le judaïsme algérien, les sectes, etc...