Va en Paix, Albert,

Que les mots sortent difficilement quand il s'agit de te dire un définif au-revoir, lorsqu'il faut parler de toi au passé. Tant de souvenirs se bousculent...

Notre première rencontre remonte à 1956, tu vois, ce n'était pas hier... Tu étais un homme déjà, moi un gamin turbulent. Notre amitié débuta réellement à Bruxelles, il y a plus de dix ans, quand nous avons compris que nous partagions les mêmes idéaux, les mêmes centres d'intéret. Tu aimais ta communauté, avec ses qualités et avec ses défauts; c'était ta vie, ta passion. Tu avais le sens de la justice et ton humilité te plaçait au-dessus du lot. Tu étais bon et noble, tu étais l'ami, le haver, l'homme toujours prêt à rendre service, pour le seul plaisir d'être agréable. Tu consolais ceux qui étaient affligés et tu accomplissais la grande mitsvah de partager le repas des endeuillés, t'asseyant par terre en dépit de tes genoux endoloris, apportant le réconfort par ta seule présence.

Durant ta maladie, ces derniers temps, nous venions parfois Ezra et moi, partager le dimanche un café avec toi. Comme tu aimais ces discussions autour de la Communauté; tu ne voulais que sa grandeur et son bien. Tu le voulais pour elle et non pour en tirer un quelconque Kavod ou honneur. Tu étais au dessus de ces mesquineries.

Tu m'avais confié, lors d'une de mes visites: “Je m'ennuie” et ces mots de détresse m'avaient peiné. Je sentais aussi, vers la fin, que tu ne voulais pas te montrer dans cet état, malgré le plaisir que tu avais à voir les gens, malgré le plaisir de la compagnie. Tu ne voulais pas gêner les autres par ton état,par ta faiblesse. Ta femme, tes filles, tes petit-senfants, étaient très proches et tu étais tellement fier d'eux. Tu avais les yeux humides en me parlant de l'affection que te portaient Mathy et Gioa, de ta fierté pour le permis de conduire de tes petis-enfants, et surtout de l'amour, du dévouement et du courage exemplaires d'Oretta, ton épouse. Lorsque tu me parlais de Rhodes, ton île, tes yeux s'allumaient et brillaient d'un éclat particulier. Tu parlais de ta maman, de tes grands-parents avec tellement de tendresse, tellement de beauté... Délicat et généreux, tu avais lu un jour le regret que je portais de n'avoir pu faire pour ma mère le même geste que pour mon père: déposer comme pierre, sur la Leur, mon journal. Tu as tenu, lors de ton dernier voyage à Elisabetville, à soulever ce poids de mon âme et, à ma place, sans que nul ne te le demande, pour soulager l'ami que je sais avoir été pour toi, tu as accompli ce geste filial . Et tu as pleuré en le faisant. Tu as pleuré comme un fils pleure sa mère, comme moi j'ai pleuré en te voyant. Tu as pleuré comme je te pleure aujourd'hui. Comme nous te pleurons tous.

Tu t'es envolé, ce 27 juillet, au crépuscule, lorsque le soleil flamboie avant de s'éteindre. Avant de rebriller autre part. Comme toi, Albert, tu rebrilleras dans un monde meilleur. Nous t'avons accompagné sous la pluie car le Ciel était triste, lui aussi, et pleurait.

Tu nous étais très cher, Albertico. Va en paix...

Moïse

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