Albert Mergian: Portrait

En hommage à notre ami Albert qui vient de nous quitter, nous publions le portrait qui avait été brossé, en avril 1997, dans LES ECHOS DE L'INSTITUT N°14.

J'ai débuté dans la vie à l'âge de 16 ans et demi en émigrant en l'ex-Congo belge. Orphelin à trois ans, (mon père Z.L. est décédé à Portland, USA), ma maman n'ayant plus les siens, j'ai grandi auprès de mes grands-parents paternels. Il était impératif que, mes études terminées, je doive travailler afin d'aider ma famille. Pour nous, jeunes de Rhodes, trouver du travail était un grand problème.Il n'y avait qu'une solution : rejoindre des parents vivant en Rhodésie du Sud ou au Congo Belge. Après avoir trimé pendant 10 ans dans une cité minière d'étain, la chance commença enfin à me sourire. C'était hélas trop tard pour aider convenablement les miens qui fîrent tant de sacrifices pour moi et qui finirent, malheureusement, comme tous les autres Rodeslis, dans les camps d'extermination nazis. Il y a un proverbe qui dit : "Chérié makam, chérié mazal". Me voici donc à Elisabethville où j'installe une blanchisserie et un nettoyage à sec modernes. N'ayant aucune notion de ce métier, je passais des nuits entières à étudier pour connaître le fonctionnement de ces machines et l'organisation de ce travail qui m'avait paru au début facile. Heureusement, mes efforts ont été récompensés plus vite de ce que je n'espérais. Les problèmes alors commencèrent. Le local que j'avais loué devenait de jour en jour plus petit, il n'y avait pas moyen de bouger car j'avais près de 15 employés.

La solution aux problèmes était d'avoir son propre atelier. Plus facile à dire qu'à réaliser car il fallait trouver le terrain, l'argent pour l'acquérir, l'architecte pour les plans, l'entrepreneur pour le construire... Grâce à l'aide de mon beau-père (Z.L). et celle, précieuse, de ma femme à qui je dois tant pour m 'avoir épaulé et soutenu (nous travaillions jusqu'à des heures tardives), j'ai pu réaliser ce projet. J'étais fier de cette réussite et à chaque moment ma pensée était pour ma mère qui aurait dû être présente afin de voir son Albertico, industriel à 30 ans.

J'étais ambitieux; la blanchisserie et le nettoyage à sec ne me suffisaient plus, je voulais faire autre chose encore.

Voyant que les importateurs faisaient venir d'Amérique des chemises usagées, lavées, amidonnées et repassées, je me suis dit: "Pourquoi ne pas les faire chez moi les dimanches". Et me voici donc lancé dans cette nouvelle activité. Au début, personne ne s'imaginait que ce genre de chemises venait de chez moi; je les emballais dans un sachet Cellophane entouré par une bande de papier portant l'inscription "American dry cleaning and steam laundry". L'American était bien entendu à la place de A.Mergian, nom de ma firme. Mon initiative a eu du succès et un jour, un autre importateur m'a demandé si je pouvais trier et nettoyer des ballots de cravates usagées. Je n'attendais que ça. Puis, un peu plus tard, un autre grossiste qui avait un lot de chapeaux usagés, m'a demandé de les mettre en forme, remplacer la coiffe, le cuir et le ruban. C'était une nouvelle expérience, mais le matériel faisait défaut. 0ù le trouver ? Comment s'y prendre pour les mettre en forme après les avoir lavés, et en plus de la mise en forme, il fallait aussi savoir les apprêter, les lustrer, les emballer pour que les bords ne s'abîment pas. De nouveau les livres. Un an plus tard ce nouveau département était florissant. Et puis, une nouvelle interrogation : au lieu de renouveler de vieux chapeaux, pourquoi ne pas en fabriquer de nouveaux ?

Il fallait importer du feutre, donc trouver des fournisseurs, avoir des moules de différent types (pour adultes et pour enfants), et surtout connaître le secret de fabrication. Bref, après des nuits blanches, la production culmine à 450 chapeaux par jour presses sur 8 machines. L'industrie chapelière venait de naître. Fournisseur du BCK (les chemins de fer), et après l'indépendance, de la police, de la gendarmerie. Arrivent enfin les drapeaux, les Congolais remplacent le drapeau frappé d'une étoile par celui de six. Il ne durera pas longtemps; un autre, tricolore, le remplace.

Le MPR (parti gouvernemental) veut des écussons brodés. La police et l'Institut Tanendele aussi. Je commande en Allemagne trois machines à broder automatiques de 19 têtes au total, ce qui me permet de broder les fanions de la voiture du Président, des généraux et des gouverneurs.

La toque en léopard du président Mobutu faisant fureur, le MPR me demande une imitation en feutre. Et voilà un nouveau modèle qui s'ajoute à ma collection de chapeaux. A la maison, mes beaux-parents ne font que m'appeler "Mochiko di los ofisios". L'atelier devient petit; une nouvelle aile s'ajoute, il y a de la place. Il faut donc faire encore quelque chose de nouveau et je commence alors la confection de "jeans" en drill noir qui ont de suite un grand succès.

Au moment de profiter de tant d'efforts et savourer enfin la réussite, la zaïration arrive et... adieu atelier, blanchisserie, nettoyage à sec, confection de chapeaux, de drapeaux, de jeans. Je perds tout... Comme seule consolation, mon nom reste sur la façade de l'atelier...

Me qualifier de pieux est exagéré. J'aime ma religion, je fréquente le plus possible ma synagogue et c'est vrai, je suis dévoué à ma communauté comme je l' étais à celle de Lubumbachi où j'exerçais la vice-présidence, comme celle du KKL. Je présidais aussi la société d'inhumation.

Etre responsable du culte, c'est veiller à la bonne maintenance de notre belle synagogue en général. Etre à la disposition de tous nos membres, les renseigner, les conseiller, les aider lorsqu'ils ont un problème, enfin être le trait d'union entre le comité et notre Grand Rabbin et être aussi, auprès de lui, le porte-parole de "todos los muestros". Organiser nos fêtes religieuses et enfin réaliser des Malave Malka.

Pourquoi ? La réponse se trouve dans le début de la Hachkava qui commence par "Tov chem mi chevem tov". Une bonne renommée de chapeaux vaut mieux qu'une bonne huile. Comme mes parents me l'ont enseigné, je voudrais laisser derrière moi une bonne renommée, être toujours un bon Séfarade.

Quant aux jeunes, c'est le problème qui nous tient tous à coeur et que nous n' avons pas encore réussi à résoudre afin qu'ils fréquentent notre communauté. Toutes les religions traversent actuellement une période de désintéressement, mais j'espère que la nouvelle génération se rendra très prochainement compte de son éloignement des principes religieux et reviendra à une grande Techouva. Nous avons besoin d'eux le plus vite possible. Nous sommes tous solidaires et nous voulons que nos jeunes reprennent, à leur tour, notre beau flambeau sépharade.

Au revoir, Albert. Pars en Paix

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