Dans la Déclaration romaine, dite "de Repentance", intitulée "Nous nous souvenons", du 16 mars 1998 (1), on peut lire l'assertion suivante, censée s'appuyer sur un ouvrage de l'historien allemand L. Volk (2): "Les sermons bien connus du cardinal Faulhaber en 1933, l'année même où le national-socialisme parvint au pouvoir... exprimèrent clairement le rejet exprès de la propagande antisémite nazie".
D'emblée, on est surpris de l'assurance de cette affirmation, qui contredit radicalement les résultats d'autres recherches qualifiées (3). Par ailleurs, la réputation de sérieux de l'historien allemand ne peut être mise en doute. Se peut-il qu'il ait été, sur ce point, en contradiction aussi flagrante avec ses pairs? Pour en avoir le coeur net, force a donc été de se reporter aux passages évoqués. Or, après examen, il s'avère que Volk n'a rien écrit qui puisse justifier un jugement aussi optimiste. En témoignent ces extraits du texte, consulté mais non cité par le document romain (4): "En 1933 [le cardinal Faulhaber] fit, du haut de la chaire de l'église Saint Michel de Munich, cinq interventions consacrées à la défense de l'Ancien Testament, dont certains porte-parole des Chrétiens-Allemands (5) s'étaient récemment désolidarisés et contre lesquels les champions du mythe national-socialiste prenaient parti dans de nombreuses publications. Les sermons d'Avent de Faulhaber connurent une fréquentation si immense auprès des auditeurs catholiques, protestants et juifs, qu'il fallut les transmettre par des hauts parleurs à l'hôtel de ville... Pour les milliers de gens qui affluaient, il s'agissait moins de venir entendre une apologie des Saintes Écritures que d'entendre s'opposer à la coercition, à la non-liberté spirituelle et à l'uniformisation idéologique. 'Il souffle une tempête sur notre pays... qui prétend balayer du sol allemand les Écritures parce que c'étaient des livres juifs'. S'appuyant sur ses connaissances exégétiques, Faulhaber en imposait par son combat mené en faveur des écrits fondamentaux du judaïsme d'avant l'ère chrétienne... Lors de son dernier sermon, il réussit à formuler des sentences d'une saisissance brièveté et d'une violence outrageante. L'absolutisme de la pensée raciste ne pouvait être davantage mis à mal que par cet appel : 'Nous ne devons jamais l'oublier : nous ne sommes pas rachetés par notre sang allemand' (6)."
Comme on peut le constater, rien dans ces passages, ni d'ailleurs dans les quatre pages du livre de Volk évoquées par la "Déclaration de repentance", n'accrédite la réputation de contempteur de l'antisémitisme nazi que cette dernière fait au cardinal. Au contraire, après avoir noté que "le retentissement [des sermons] fut énorme", et que l'ampleur des ventes de la version imprimée "révélait le mécontentement éprouvé... par ceux que le régime nazi avait déçus ou dont il suscitait la méfiance", l'historien émet la sévère critique qui suit (7): "Le contenu de [ces sermons] n'était pas sans failles, car le cardinal n'avait pas osé porter le fer dans la plaie de l'antisémitisme, comme en 1923, lors de ses sermons de la Toussaint et de la Saint-Sylvestre."
Ce que confirme un événement rapporté par l'historien G. Lewy (8). Au cours de l'été 1934, un journal social-démocrate de Prague publia le texte d'un sermon contre la haine raciale, attribué à Mgr Faulhaber. Le National-Zeitung, de Bâle, en reproduisit des extraits, et le Congrès Juif Mondial réuni à Genève loua la position courageuse prise par le Cardinal (9). Mais il se révéla que ce sermon était une invention. Mgr Faulhaber fit écrire par son secrétaire une lettre de protestation à l'organisation juive contre "l'utilisation du nom du Cardinal par un groupement qui préconisait le boycott de l'Allemagne, c'est-à-dire la guerre économique". Et le secrétaire de préciser : "Dans ses sermons prononcés l'an passé, à l'occasion de l'Avent, le Cardinal avait défendu l'Ancien Testament des Enfants d'Israël, mais n'avait pas pris position en ce qui concerne l'actuelle question juive."
Ajoutons que, même dans cette "défense", Faulhaber insistait sur la non-judaïsation du christianisme, et tenait, sur le peuple juif des temps bibliques, de durs propos conformes à l'antijudaïsme chrétien le plus traditionnel (10): "En acceptant ces livres [ceux de l'AT], la chrétienté ne devient pas une religion juive. Ces livres n'ont pas été composés par des juifs; ils sont inspirés par l'Esprit Saint et sont donc l'oeuvre de Dieu, ce sont les livres de Dieu... Les filles de Sion ont reçu leur acte de divorce, et depuis cette époque, Assuérus [nom mythique médiéval du juif errant] erre sur la face de la terre sans trouver le repos... Peuple d'Israël, cela n'a pas poussé dans ton jardin et tu ne l'y as point planté. Cette condamnation de l'usure qui amène à la spoliation de la terre, cette guerre à l'endettement qui est l'oppresseur du cultivateur, cela n'est pas le produit de ton esprit. " Etc., etc.
La seule allusion aux persécutions des juifs témoigne de l'insensibilité inconsciente du cardinal à leur égard (11):"L'antagonisme envers les juifs de notre temps ne doit pas être étendu aux livres du judaïsme préchrétien." Les faits e²t les textes évoqués sont facilement vérifiables et semblent indiscutables. Comment les rédacteurs de la Déclaration romaine ont-ils pu fonder sur eux cette apologie imméritée d'un prélat, qui eut assez de courage pour s'opposer à la nazification du christianisme et condamner l'euthanasie des débiles mentaux, mais n'en trouva pas pour défendre les juifs, d'abord vilipendés, puis mis au ban de la société, et finalement exterminés par un pouvoir violent et cynique qui ne respectait aucun de ses engagements et accablait l'Église elle-même de tracasseries de toutes sortes? Il est à craindre qu'à défaut d'obtenir, de l'autorité ecclésiastique responsable, une explication claire et sans faux-fuyant de ce regrettable contresens, nombre de juifs ne soient enclins à la méfiance envers un dialogue avec l'Église, qui ne leur paraîtrait pas fondé sur un respect absolu de la vérité, quel que soit le prix de cette dernière.
(1) "Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah", Documentation Catholique n° 2179, du 5 avril 1998, p. 336-340. Le passage cité ici est à la p. 338. Tous les soulignements du présent article, sont de mon fait.
(2) L. VOLK, Der Bayerische Episkopat und der Nationalsozialismus 1930-1934 (L'épiscopat bavarois et le National-Socialisme 1930-1934), Mainz, 1966, pp. 170-174; référence citée dans la Documentation Catholique, p. 340, note 11.
(2) J'ai déjà exprimé mon dissentiment sur ce point, cf. M.R. MACINA, "Ce document sur la Shoah, qui ignore ce qui nous peine", Los Muestros n° 31, Bruxelles, juin 1998, pp. 18-29.
(4) VOLK, Op. cit., p. 170. Une traduction méticuleuse des pages 170-174 de l'ouvrage de Volk a été réalisée à mon intention par Madame Ruth et Mademoiselle Joëlle Marelli : il m'est agréable de leur exprimer ici ma profonde reconnaissance.
(5) Catholiques et protestants acquis aux thèses raciales nazies et partisans d'une Église d'obédience nationale-socialiste.
(6) Propos conforme à la foi chrétienne, mais qui n'empêchera pas le cardinal de faire, dans son cinquième sermon, cette concession majeure au racisme d'état : "L'Église ne voit pas d'objection à la 'recherche raciale'' Rassenforschungpar référence à la communauté de sang, pour approfondir le sentiment de la communauté nationale." Il récidivera dans un sermon prononcé le 31 décembre 1936 : "Le sang et la race ont contribué à façonner l'histoire allemande" (cité par G. LEWY, L'Église catholique et l'Allemagne nazie , Stock, Paris, 1964, p. 147).
(7) VOLK, Op. cit., p. 171.
(8) LEWY, Op. cit., p. 240. (9) On peut s'étonner de cette affirmation. En effet, à cette époque, le Congrès juif mondial n'avait pas encore d'existence juridique.
(10) Premier et troisième sermons d'Avent.
(11) Premier sermon. L'expression est employée deux fois.