Ne Jamais désespérer

Comment Gerhart Riegner a traversé le siècle

Brigitte Sion

L¹oeil pétillant, la voix rauque, Gerhart Riegner a mille histoires à raconter. C¹est que l¹ancien secrétaire général du Congrès Juif Mondial (et aujourd¹hui vice-président d¹honneur) a été un acteur important des grands combats de ce siècle pour les droits de l¹homme: il a donné son nom au télégramme envoyé à Roosevelt pour avertir les Alliés, dès l¹été 42, du plan d¹extermination massive des Juifs par les nazis. Il est venu en aide aux Juifs persécutés dans les pays arabes puis dans l¹ancien bloc communiste. Il a ¦uvré pour le rapporchement entre Juifs et Chrétiens. Aujourd¹hui, il reste engagé pour la restitution des biens juifs spoliés pendant la Deuxième Guerre mondiale et d¹autres causes humanitaires.

Né en 1911 dans une famille très cultivée de Berlin, Gerhart Riegner grandit sous la République de Weimar. Etudes de droit, comme son père, qui le mènent à un stage au tribunal de Berlin. Mais Hitler vient de prendre le pouvoir et tous les Juifs sont suspendus de leurs fonctions. Riegner décide de quitter l¹Allemagne pour la France, puis pour Genève, où il est boursier de l¹Institut Universitaire de Haute Etudes Internationales.

En 1936, Nahum Goldmann fonde à Genève le Congrès Juif Mondial, pour venir en aide aux Juifs persécutés par le nazisme et la protection des minorités juives. Riegner est nommé secrétaire général de la seule organisation qui se mobilise déjà contre Hitler... Fin juillet 42, un informateur lui annonce l¹extermination massive des Juifs. Tout le passé en Allemagne revient en mémoire: la brutalité nazie, les discours d¹Hitler, les déportations, l¹antisémitisme viscéral. Riegner tire la sonnette d¹alarme: l¹Amérique, l¹Angleterre, le Vatican, le CICR. En vain. Riegner explique ce silence et cette inaction par le caractère unique de la Shoah, l¹indifférence des hommes, le secret d¹Etat que fut la Shoah, l¹antisémitisme des Alliés, l¹absence de créativité pour intervenir dans une situation sans précédent. Il continue à envoyer des milliers de lettres et de colis, organise le sauvetage de près de 9000 Juifs de Hongrie en 1944. Après la guerre, il s¹est engagé dans la lutte pour les droits de l¹homme: à la Société des Nations pour la protection des minorités, à l¹ONU pour l¹élimination de la discrimination raciale, à l¹UNESCO... Cet engagement est le fruit direct de la leçon que fut la Shoah. Engager le dialogue pour ne plus être seul.

En pionnier, il participe aux discussions sur Vatican II, est invité par les églises protestantes, comme en Allemagne de l¹Est où il va donner une conférence en pleine guerre froide.

Avec diplomatie et simplicité, Riegner traverse le siècle, sans jamais renoncer à son engagement, sans jamais désespérer. Et à 87 ans, dans son bureau du CJM rempli de livres en plusieurs langues, il reste l¹homme de toutes les luttes, pendant que son esprit bouillonne encore de multiples projets.

Il vient de publier ses mémoires (éditions du Cerf), 650 pages d¹Histoire qui se laissent facilement dévorer. Le titre du livre est en soi une philosophie: "Ne jamais désespérer". Trois questions.

­ Très vite, quand vous habitiez l¹Allemagne, avant 1933, vous avez compris que le nazisme signifiait la fin du judaïsme allemand. Vous semblez être un des rares à avoir eu un tel pressentiment...

­ J¹ai été frappé par l¹antisémitisme pendant mes années d¹études. J¹ai vu la brutalité des SA qui nous ont agressés à l¹Université de Berlin. Nous étions encore sous la république de Weimar, pas sous Hitler. J¹ai compris leur fanatisme et leur brutalité. Je me suis petit à petit distancé de ma vie d¹Allemand. Je ne savais pas qu¹on allait assassiner des Juifs, mais je voyais bien que l¹on n¹allait plus pouvoir vivre une vie digne d¹être vécue. Lorsque j¹ai été suspendu de ma fonction d¹avocat-stagiaire au tribunal de Berlin, le 1er avril 1933, le tribunal était complètement vide... Mon père, ma mère, ma soeur ont été suspendus de leurs fonctions, ma jeune soeur a été renvoyée de l¹école primaire... J¹avais 21 ans, j¹ai dit que c¹était la fin du judaïsme allemand. Les Juifs étaient tellement intégrés à la vie allemande qu¹ils n¹ont pas eu le courage de tirer les conséquences du nazisme, ils ont toujours espéré que ça passerait. J¹étais persuadé que ce n¹était pas un simple épisode, et je suis parti en France, puis en Suisse.

­ Vous écrivez que le manque de poids politique des Juifs a été l¹une des raisons pour lesquelles n¹a pas répondu à votre télégramme en 1942. Comment a évolué l¹organisation des Juifs pour se faire entendre?

­ Il y a d¹abord un Etat, Israël. Cela fait une énorme différence. Il y a aussi un judaïsme américain très organisé. Il y avait des personnalités, mais pas de poids politique. Nous avons tous changé. Nous sommes plus fiers, plus dignes, plus militants, plus conscients de notre position, plus combatifs. Il y a des exceptions: les Juifs de Suisse se comportent comme les Juifs avant la guerre. La communauté juive de Croatie n¹a quasiment pas réagi à la béatification de Stepinac.

- Quel bilan tirez-vous des relations entre les Catholiques et les Juifs depuis Vatican II?

­ Il y a toujours des ambiguïtés, mais un grand chemin a été parcouru. Regardez tous les changements en deux ou trois générations dans la théologie catholique. Ils ne signifient pas que nous soyons à la fin de nos problèmes, au contraire, ce n¹est que le début. Mais les choses avancent: les Juifs ne sont plus considérés comme les assassins de Jésus et on parle avec un respect énorme de la Bible hébraïque. Il y a encore du travail à faire pour que ce message touche la base, pas seulement les autorités de l¹Eglise. L¹Eglise polonaise est aussi à l¹aube d¹un changement positif, après la béatification d¹Edith Stein et l¹affaire des croix à Auschwitz.

- Ce qui est dommage, c¹est que les Juifs ne s¹intéressent pas du tout à ces questions. Quand quelque chose de bon arrive, les Juifs se taisent. Quand quelque chose de mauvais arrive, ils se mettent tous à crier. Nous avons pratiquement réussi à faire perdre aux Eglises chrétiennes leur rôle d¹animateur d¹antisémitisme. C¹est un gros succès, pas seulement auprès des catholiques, mais aussi auprès des anglicans, des luthériens. Je demande aux Juifs de respecter les autres. La grande nouveauté dans le dialogue juif-chrétien, c¹est que le dialogue ne sert ni à convertir l¹autre, ni à le convaincre de sa supériorité. Le but est de se connaître et d¹essayer ensemble d¹améliorer la situation sur terre. La plupart des Juifs n¹ont pas compris cela.

Brigitte Sion, journaliste, dirige à Genève la CICAD (Coordination Intercomunautaire contre l'Antisémitisme et la Diffamation).

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