Rien ne sert d'interdire, il faut conscientiser.

Par le Rabbin David Meyer


Synagogue Beth Hillel,
Communauté Libérale de Belgique

Il est toujours difficile de débuter par un constat d'échec. Cependant, 50 ans après la signature de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, force est de constater qu'en ce qui concerne le respect des droits et de la dignité de chacun, peu de pays sont à la hauteur des espérances placées dans la déclaration de 1948. Face à cette réalité, une double question s'impose : quelle erreur avons-nous commise pour arriver à cet échec et surtout, comment faire progresser la cause des droits de l'homme dans le monde de la façon la plus efficace qui soit ?

La tradition juive rapporte l'histoire suivante : " Un homme alla un jour trouver son rabbin et lui dit : 'Rabbi, que puis-je faire pour contribuer à améliorer le monde dans lequel nous vivons ?' A cette question le rabbin lui répondit : 'Avant de vouloir changer le monde commence d'abord par changer ta ville. Et avant de changer ta ville, améliore ce qui se passe dans ta propre demeure. Mais surtout, avant de changer ta maison, commence par te changer toi-même ". Il en va de même pour nous aujourd'hui. Commençons donc, avant de prétendre imposer le respect des droits de l'homme à tous, par comprendre comment nous-mêmes, nous sommes arrivés, progressivement, à respecter ces droits. Car il s'agit bien d'une évolution progressive et non d'une prise de conscience soudaine et miraculeuse du sens de la dignité humaine.

Pour s'en convaincre, et pour illustrer ce propos, je ne prendrai qu'un seul exemple ; celui de l'esclavage formellement interdit par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. La bible - dont nous sommes aujourd'hui les héritiers - ne semble pourtant pas s'en offusquer. Bien au contraire, le texte de la Tora (Exode 21 :2) stipule : " Si tu achètes un esclave hébreu, il restera six années esclave et à la septième, il sera remis en liberté sans rançon", donnant ainsi une certaine forme de légitimité à l'esclavage.

Comment comprendre alors que, malgré cette légitimation biblique, nous soyons parvenus à rejeter comme immorale cette notion et à la refuser catégoriquement? La réponse que la tradition juive offre à cette question fait mal à entendre. Pour nos Rabbins, le contexte historique et culturel de l'époque (environ 1500 ans avant Jésus) ne permettait pas d'envisager un interdit formel. Tous l'auraient transgressé, purement et simplement. Alors, plutôt que d'interdire, la Tora - sans pompe et quelque peu honteusement - préfère légiférer et imposer des conditions restrictives à une pratique déjà largement répandue.

Conditions qui, petit à petit, font prendre conscience à l'homme qui possède un esclave, de la barbarie de son acte. C'est dans cet esprit que le même texte de la Tora poursuit en écrivant : " Que si l'esclave dit [...] 'je ne veux pas être affranchi', son maître l'amènera par devant le tribunal, on le placera près d'une porte ou d'un poteau, et son maître lui percera l'oreille avec un poinçon ... ". Un lecteur saint d'esprit reconnaîtra immédiatement la barbarie d'une telle pratique. Mais voilà justement l'objet de cette coutume : placer le maître devant ses responsabilités et lui faire prendre conscience de la barbarie de l'esclavage qu'il impose. En commettant lui-même l'acte brutal de percer l'oreille, le maître en vient à reconnaître la flagrante injustice qui incombe à la condition d'esclave. Ainsi, avec le temps, sans tambour ni trompette, nos propres consciences ont appris à abhorrer le principe de l'esclavage et à atteindre un niveau de moralité supérieur à celui de la Bible.

Moins glorieuse qu'une grande déclaration, cette méthode de conscientisation à fait ses preuves dans de nombreux domaines. Ce n'est qu'avec le temps que l'homme passe de la barbarie au respect des droits de chacun. N'est-ce pas là un chemin que nous devrions suivre pour conscientiser ceux qui, jusqu'à aujourd'hui, n'ont pas la conscience de la dignité humaine ? " Sache devant qui tu te tiens " dit le Talmud. En sachant à qui nous nous adressons, il faut parfois avoir le courage de reconnaître que rien ne sert d'interdire, mieux vaut conscientiser.

(article paru dans la "carte blanche" du journal Le Soir, le 8 décembre 1998)

Le Rabbin David Meyer est, avec le Rabbin Albert Dahan, attaché à la Synagogue Beth Hillel, synagogue de la Communauté Libérale de Belgique.

En plus des nombreux articles qu'il écrit, David Meyer a une activité débordante. Il partage son temps entre la Synagogue, et l'enseignement. En plus des cours qu'il dispense, il anime plusieurs cercles d'études dont un à l'Union Européenne et un au B'nai B'rith.

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