Parmi les ouvrages de base du Cerf, évidemment appelés à devenir des classiques, très récemment parus, signalons le tome I des documents épistolaires du palais de Mari et le tome I d'une Histoire du Concile de Vatican II, qui doit en comporter quatre.
A cette série vient s'ajouter un Dictionnaire encyclopédique du Moyen Age (1) sous la direction d'André Vauchez. L'ouvrage, réalisé par près de six cents auteurs, a pour ambition de démystifier cette "époque obscure voire obscurantiste, marquée par l'inculture et l'intolérance, et tristement symbolisée par l'Inquisition ", qui s'est étendue sur un millénaire, de 500 à 1500 environ.
Centré sur le monde chrétien occidental, l'encyclopédie "fait une large place aux peuples et aux religions qui se sont trouvé en contact avec lui ", notamment les Juifs, "puisque nombre d'entre eux vivaient au c?ur même de la chrétienté ". Le lecteur trouvera donc une source abondante sur une période de l'histoire des juifs marquée par la persécution et la misère physique, mais aussi par les ?uvres de quelques-uns des plus grands penseurs juifs de l'époque post-biblique.
Des centaines d'articles du Dictionnaire sont consacrés directement au judaïsme. Leurs titres indiquent la diversité des thèmes traités : les Juifs au Moyen Age, la Torah, le Talmud, la Kabbale, la synagogue, la littérature rabbinique, le ghetto, le pogrom, les accusations de meurtre rituel et de profanation d'hosties, les controverses judéo-chrétienne, les expulsions des Juifs, les persécutions, etc, etc. Parmi les personnages juifs et les non-juifs impliqués dans les rapports judéo-chrétiens, citons : Avicebron, Juda Ha-Levy, Moïse Maimonide, Nahmanide, Rachi de Troyes, Yehiel de Paris, les papes, Charlemagne, de nombreux rois de France et d'autres pays. Bien entendu, les articles sur la Palestine, Jérusalem, les pays d'Islam, les Karaïtes, les Khazars, les croisades et d'autres sujets encore, fournissent, sous tous les angles, les "entrées " dans le monde juif.
De très nombreuses notions sont clairement élucidées, à la fois par l'érudit et vulgarisées pour l'amateur d'histoire. Comment les livres, les idées et les personnages bibliques étaient-ils perçus, lus, commentés, représentés dans l'iconographie ? Comment les clergés, les peuples, les souverains regardaient-ils le peuple à la fois élus et "déicide " ? Quel rapport établissait-on entre Satan et les Juifs ? La situation des Juifs en Occident chrétien, dans le domaine byzantin et dans le monde de l'Islam présentaient des traits communs, mais quelles étaient leurs discordances ?
Un index de près de 4000 mots-clef permet d'entrer en matière
sous les angles les plus divers et sous tous les éclairages e de
trouver instantanément la notion, le personnage ou le lieu sur lesquels
on cherche à se documenter. Un ouvrage de 1700 pages grand format,
à compulser et à lire.
(1) Dictionnaire encyclopédique du Moyen Age, sous la direction d'André Vauchez, avec la collaboration de Catherine Vincent, Le Cerf, 1692pp ; 2 volumes 210x270, 1997. James Clarke, Cambridge. Citta Nuova, Rome.
A toutes les époques, en tout lieu de leur dispersion, même quand les conditions climatiques différaient complètement de celles du Moyen-Orient, les Juifs priaient pour la pluie et la rosée aux moments où la Terre sainte en était assoiffée, alors que ces prières n'avaient pas de sens dans les pays où ils séjournaient. Ils célébraient et célèbrent toujours le nouvel an des arbres et la fête des moissons aux époques où ils ont lieu en Palestine. Le chtetl était comme un morceau du Pays d'Israël égaré par erreur en terre des goïm, en terre des étrangers. Mendelé, l'un des chroniqueurs de la vie juive en Europe de l'Est au XIXe siècle, explique que le petit enfant juif ne savait rien sur le pays où il était né, où il vivait, la Russie, la Pologne, la Lituanie, leurs peuples, leurs lois, leur rois, leurs hommes politiques. Mais parlez-lui d'Og, roi de Bachan, de Sihon, roi des Amorites, de Nabuchodonosor, roi de Babylone !
Interrogez-le sur l'Euphrate et le Jourdain ! Il sait tout de ces gens qui vivaient sous des tentes, parlaient l'hébreu et l'araméen, qui chevauchaient des chameaux et des mules. Il ne sait rien des champs qui environnent le chtetl, de l'orge, du blé, des pommes de terre, d'où vient le pain. Il ignore l'existence du chêne, du frêne, du peuplier. Ses arbres fruitiers sont le palmier, le dattier, la vigne, le grenadier... Pour ces Juifs, quelque belles que fussent les synagogues qu'ils construisaient dans les pays lointains, les ruines du mur du Temple restaient le lieu le plus sacré de la terre. Pendant dix-neuf cents ans, un pèlerinage au Mur des Lamentations passait pour le plus grand des accomplissements.
Le retour au Pays d'Israël formait le thème central de la littérature hébraïque de l'exil, et la Terre sainte était l'objet de travaux scientifiques ininterrompus. On écrivait des traités savants sur des rites qui ne pouvaient être accomplis hors du Pays d'Israël, et que personne ne pratiquait plus depuis plus de mille ans : sur la loi des prémices et du glanage, sur la dîme et la jachère des terres tous les sept ans, sur l'offrande du prélèvement, etc. L'étude de ces problèmes avait un objectif conservatoire : maintenir vivantes une jurisprudence et une casuistique qui redeviendraient un jour d'usage courant. Benjamin Disraeli (1804-1881) dira : "Les vignobles d'Israël ne sont plus, mais la loi éternelle enjoint aux fils d'Israël de célébrer la vendange excepté ceux qui désirent aller à Jérusalem ou en Terre sai e et qui seront parfaitement libres de le faire" .
Même les objets sont concernés par cette sainteté que confère le Pays d'Israël. Si quelqu'un a copie des livres en Terre sainte, écrit rabbi Israël de Chklov (?-1839) et qu'il est mort sans manifester d'intention spéciale, on ne les fera pas parvenir aux héritiers habitant l'étranger, car la Terre sainte a déjà acquis des droits sur eux.
Quand un fleuve a entraîné des oliviers et qu'ils ont repris racine dans le champ d'un autre, si leur propriétaire dit : "Ce sont mes oliviers que je reprends" (et qu'il s'apprête à les déraciner) on ne le laissera pas faire, en Terre sainte. A cause du devoir, explique le Choulkhane Aroukh, dans chaque cas, de favoriser le peuplement du Pays.
Innombrables sont les dictons talmudiques qui rendent hommage au Pays d'Israël, avec une naïveté touchante, où percent un espoir fou et un amour éternellement blessé :
" Il y a dix degrés de sainteté. Le Pays d'Israël est le plus saint de tous les pays "
" Celui qui a fait quatre pas au Pays d'Israël est assuré d'une place dans l'autre monde "
" Il vaut mieux demeurer dans les déserts au Pays d'Israël que dans des palais à l'étranger "
" Propager de mauvaises nouvelles sur le Pays d'Israël est un péché "
" Le mérite de résider au Pays d'Israël est égal à celui d'accomplir tous les commandements de la loi "
" Quiconque habite le Pays d'Israël voit ses péchés pardonnés "
" Rabbi Abba baisait les pierres d'Acre, rabbi Hiyya s'y roulait dans la poussière, ainsi qu'il est écrit : Car tes serviteurs en aiment les pierres "
" Dieu dit : Un petit groupe d'étudiants en Terre sainte m'est plus cher qu'un grand Sanhédrin à l'étranger "
" L'air de la Terre sainte rend sage "
" Rabbi José disait à ses fils : Si tu veux voir la Divine Présence dans cette vie, va et étudie la Torah au Pays d'Israël.
Et ainsi de suite. Le Talmud résume cette famille d'idées par cette phrase : "Le jour du rassemblement des exilés au Pays d'Israël est aussi grand que celui où le ciel et la terre ont été créés". Cet attachement aveugle au Pays d'Israël a servi au peuple juif d'ancre au milieu des tempêtes qui l'eussent ,sans elle, mille fois englouti.
Ce phénomène de sanctification n'est d'ailleurs pas propre au seul peuple juif et la manière dont il se manifeste dans d'autres civilisations éclaire et confirme sa signification chez les Juifs. Toutes les civilisations transforment en divinité des personnalités qui ont formulé leur enseignement et leur discipline, sacralisant des événements des forces, des lieux où des effets exceptionnels se sont produits. Le type, la qualité d'une religion dépendent du type de personnalités et d'événements portés au ciel. Certaines, qu'on nomme primitives, divinisent les forces visiblement nécessaires à la survie des hommes, le soleil, la pluie, le feu. D'autres divinisent les principes qu'on croit capables d'unifier la race humaine. Le peuple juif a fait comme elles, mais a divinisé le bagage culturel nécessaire à la vie du peuple, et plus tard à sa urvie en exil, afin de le conserver pour la restauration. Par exemple sa langue, écrit le penseur sioniste Itshak Tabenkin qui développe cette thèse. On l'a appelée la langue sainte pour la mettre à l'abri. En partant pour l'exil, on a sanctifié à peu près tout ce qu'on avait créé en Erets-Israël. On a appelé le pays la Terre sainte, on a fait du peuple une nation de prêtres, on a divinisé une durée de temps, le sabbat. La religion était la patrie portative des Juifs, en attendant leur retour à Sion.
En 1936, douze ans avant l'Etat, David Ben-Gourion comparaissait, en tant que président de l'Agence Juive, devant une commission d'enquête britannique venue à Jérusalem pour déterminer pourquoi des désordres avaient ensanglanté le pays. On lui demanda ce qui attirait les Juifs en Palestine.
" Il vous sera difficile de comprendre à quel point Israël est imprégné de son passé ", répondit Ben-Gourion. " Voyez. Il y a trois cents ans, un navire, le Mayflower, a appareillé pour le Nouveau Monde. Ce fut, vous le savez, un événement historique important, et pour l'Angleterre et pour l'Amérique. Mais je serais étonné de trouver des Anglais en grand nombre capables de me dire la date exacte à laquelle ce navire a pris la mer. Et des Américains. Et qui se souvient encore combien d'hommes emportait ce navire, et ce qu'ils ont mangé en cours de traversée ? Or, trente-deux siècles environ avant le départ du Mayflower des Juifs sont sortis d'Egypte et tous les Juifs du monde, en Amérique aussi bien qu'en Russie, savent quel jour cet événement a eu lieu le 5 nissan. Et tous savent exactement ce que leurs ancêtres on mangé en quittant l'Egypte : des pains azymes. Et jusqu'à ce jour encore, tous les Juifs du monde, à cette même date, mangent des matsoth, le soir, font le récit de la sortie d'Egypte et terminent le rappel de ces souvenirs toujours vivants dans leur coeur et dans leur esprit par ce cri d' espoir . " L'an prochain à Jérusalem. " L'an prochain nous serons tous des hommes libres. Voilà, conclut Ben-Gourion, ce qui rattache les Juifs à leur pays.
On le voit, ils considéraient leur vie à l'étranger
comme un accident temporaire. Au cours de leur histoire, ils allaient le
prouver autrement qu'en récitant des prières et en composant
des traités savants.
Notes :
1. Paul Giniewski : " La déclaration Balfour ", in : De Massada a Beyrouth, PUF, Paris, 1983.
2. Bernhardt Blumenkranz : Histoire de l'Etat d'Israël, Privat, Toulouse, 1982.
3. Voir : Paul Giniewski : Le Combat d'Israël, Anthropos, Paris, 1987.
4. Isaac Bashevis Singer : " Elka et Meir " , in : Amour tardif, Stock, Paris, 1982.
5. Cecil Roth : Ancient alyoth, Scopus Publishing Cy, New York, 1942, p.44.