Adolphe Nysenholc raconte en quatre nuits la complexité de la mémoire de la Shoah, nuits remplies de cauchemars, de symboles de l'auto-dérision pour survivre, le tout bourré de tendresse.
Ces quatre facettes de la mémoire d'un fils, avaient été publiées précédemment sous forme de quatre pièces indépendantes. Nous les retrouvons, retravaillées et réunies en une seule pièce, se déroulant sur quatre nuits.
La première nuit nous transporte à Buenos Aires. L'aveugle dépose une valise, remplie de cauchemars. Le passé hante le fils et rend tout présent impossible à vivre. D'autant plus impossible que sur la mémoire de la Shoa et la souffrance omniprésente se greffent les événements politiques des années soixante en Argentine.
Nous sommes sans cesse écartelés entre la distance et la non-distance de la perception de ces événements et l'angoisse diffuse et existentielle qu'elles engendrent. Impossible deuil au risque de faire mourir les parents une deuxième fois. Le fils revit un cauchemar, la grande colère de ses parents, leur blâme à D... absent à Auschwitz, mais surtout la souffrance et l'impuissance de ce fils face au désir de ses parents de réunir un tribunal international pour le plus grand criminel de l'humanité, D...
Le fils doit tout sauver, ses parents, sa fidélité, D..., la tradition, la mémoire. Et la seule façon de leur donner un peu d'existence, c'est de se donner la vie, aidé en cela par trois femmes : la mère, l'amie des parents, qui a amené le fils à l'âge de deux ans en Argentine, et l'aimée. La valise déposée par l'aveugle est tout aussi symbolique, fardeau éternel et des masques pour tenter de vivre d'autres rôles. Le fils est arrêté pour raisons politiques.
La deuxième nuit est une nouvelle confrontation du fils à ses parents, cette fois à Broadway sur une scène de théâtre ( les parents et leur amie qui a sauvé le fils étaient comédiens et faisaient partie de la même troupe ). Le fils est à nouveau poursuivi par la police, ses papiers n'étant pas en règle, une façon de s'identifier aux parents pourchassés en 1942, il se sauve " en se menaçant". Ici, le fils se réfugie sur une scène symbolique, la scène est sacrée, inviolable, lieu de représentation et de refuge, lien de ré-création pour un vécu disloqué, de ses parents, de sa famille, Auschwitz, le Theatergebäude.
La rencontre avec l'aveugle sert de révélateur, comme une voix off qui confronte le passé, le présent et l'avenir. Une photo des parents, la dernière de juillet 1942, le lien, rue des Ne-m'oubliez-pas, et une lanterne magnifique permettant de raconter à chacun son avenir clôt cette deuxième nuit, qui met par ailleurs en scène 7 déportés d'alors, 6 hommes ensuite, 1 femme, septième et sacrée.
La troisième nuit: retour à Bruxelles dans l'appartement des parents, une photo de 1940, ils sont jeunes, beaux: le fils s'identifie à eux, jeunes, vieux, très vieux. Très beau monologue sur l'absence, toujours présente rendant difficile, voire impossible, une existence propre. Le fils revient, habillé comme le père, chez l'occupant actuel de l'appartement des parents. Nous retrouvons la référence au théâtre, aux parents et la tentative du fils de se construire où à se dé-morceler. Il apparaît que les vieux occupants ont dénoncé les parents pour s'approprier leur bien.
La quatrième nuit: la mère revient, nous sommes en 1990, du moins son âme. La lecture est éprouvante émotionnellement , confrontation tragique, lutte à mort où mère et fils projettent l'un sur l'autre l'horreur des camps pour se délivrer. La mère hurle son rejet de D... par désespoir.
La réconciliation passe par le traiteur-rabbin, nourriture, tradition et musique liturgique se donnent mutuellement corps. Les 7 Kg de grefilte fisch ( encore le chiffre 7) apparaissent comme le parachèvement de cette réconciliation et l'amorce d'un renoncement.
La note de téléphone représente un appel à chaque disparu de la Shoah. Un sac postal rempli de lettres des quatre coins du monde relient les vivants, mère et fils se séparent...
Cette oeuvre (Les nuits de ma mémoire par Adolphe Nysenholc Editions Caractères) vient d'obtenir le Prix Littéraire1998 pour le théâtre de la Communauté française de Belgique