Ch'ha a encore frappé. Une fois de plus André Nahum, le philologue et folkloriste, a pris son bâton de pèlerin pour remonter les chemins de la mémoire et les sentiers d'Ifriqya. À l'instar des frères Grimm parcourant au XIXe siècle l'Allemagne pour en recuellir leurs Contes immortels. L'objet de cet ouvrage est ni plus ni moins de sauver un monde englouti et une langue perdue, le "judéo-arabe" de Tunisie, qui n'est plus parlé, nous dit-il, que par des vieillards.
Mais Nahum a eu la chance, quand il était un petit garçon grelottant aux froides soirées d'hiver autour du kanoun, d'entendre et d'écouter sa vieille et chère Mâ'ha (moi aussi j'ai une vieille Ma'ha dans ma famille, et c'est la soeur de mon père). Que deviendrions-nous sans nos grands-mères babillardes? Sans la Sultane qui, tout en brûlant les cubes de dad (encens) et d'oussak (contre le mauvais oeil), filait et défilait ses historiettes, qui aurait pu supporter pareil naufrage? Car Ch'ha veille toujours sur la parole, il tient bon le mur et nous revient à travers ces contes et proverbes comme un fils prodigue capable de traverser les âges et d'abolir l'exil. Et donc, une fois de plus, nous rirons à la fable de la kass'â qui est morte en couches, en répétant le réjouissant proverbe Matet 'ânnfèche! Et nous nous émerveillerons du chemin tortueux par lequel Ch'ha prend son oreille, égaré avec sa propre tête.
Chacun des 9 chapitres - sur le mektoub, la famille, la vie, la mort... - se partage en historiettes et proverbes, et André Nahum transmet avec science, rapporte avec saveur; il nous dit tout de la hilloula et du culte des saints, il explique les coutumes, la saveur de la viande d'agneau, l'importance du coq dans notre imaginaire (n'a-t-il pas publié comme premier livre Partir en Kappara ? - ed.Piranhas, 1977), et il sait ne pas jeter un voile de pudeur sur certaines truculences.
En vérité, Ch'ha, avec tous ses gros mots et sa scatologie, est libérateur. De grands savants, comme Bakhtine, ont expliqué comment le bouffon populaire - Ch'ha méditerranéen ou Till l'Espiègle flamand - avait une fonction salutaire par le rabaissement systématique de toute grandeur. Il faut savoir ici, au prix de l'ironie et de la dérision, descendre du piédestal et en rabattre de notre orgueil ou de notre vanité. Ch'ha est un guérisseur, sa geste comique est un remède souverain contre la tristesse ou la nostalgie, voire contre la maladie, et, plus encore, il nous sauve en permanence du désespoir. Etonnons-nous que le docteur André Nahum, glorieux biographe du Médecin de Kairouan, en ait fait son personnage fétiche? Voilà assurément un livre de plaisante sagesse pour finir en beauté cette année 1998.