Les affaires du blanchiment de l'or nazi et des biens juifs restés en déshérence dans les banques auront finalement fait un grand bien aux Suisses. Elles auront contribué à accélérer un examen de conscience, une psychanalyse collective, entamés bien avant ces affaires, pour faire sauter les mythes de " l'exception helvétique".
Paul Hazan, un journaliste du Quotidien Le temps, démonte ces mythes dans Le mal suisse (1) pour les faire exploser.
Bien entendu, "tous les régimes ont eu la tentation de se bâtir une histoire à leur convenance, mais rares sont les pays qui y sont parvenus aussi efficacement que la Suisse". Elle a "héroïsé" son passé, glorifié une "swissitude" nourrie de l'image d'une "Suisse championne de l'humanité", "nation d'anges miséricordieux" qui assistent les blessés sur les champs de bataille, alors que les réalités historiques sont moins glorieuses : "Collaboration économique et industrielle avec le Reich" nazi, politique de la "barque pleine" en 1942, alors qu'il y aurait eu 8 300 réfugiés seulement en Suisse. Et, après la guerre, condamnation à des peines de prison de résistants qui avaient sauvé des Juifs, pour "assistance à passage clandestin de frontière" Et des banquiers qui exigeaient de survivants de la shoah, réclamant leurs biens, "des certificats de décès pour leurs familles exterminées".
Cependant, la formule "nation aux trottoirs propres mais aux consciences sales" pourrait s'appliquer pratiquement à toutes nations. Les travers de la "swissitude" sont évidemment ceux de l'humanité.
Aussi, de nombreux Suisse sont-ils eux-mêmes impliqués dans l'effort pour réduire les mythes du Sonderfall, du cas spécial suisse, tel l'ambassadeur Thomas Borer : "Ce ne sont pas les Juifs qui sont nos ennemis, a-t-il écrit, ce ne sont pas les Américains qui sont nos ennemis. C'est la manière dont nous regardons notre propre histoire qui est notre ennemie". Et Kaspar Villiger, le Président de la Confédération, avait lui-même fait repentance, présentant ses excuses "au peuple juif", notamment pour la politique de la"barque pleine", rendant hommage aux Suisses qui avaient défendu l'honneur de leur pays pendant la guerre, en n'appliquant pas des règlements inhumains, et exprimant sa reconnaissance aux Alliés qui avaient vaincu les nazis.
Le livre sévère , parfois exagérément ? - de Pierre Hazan est donc éminemment utile, même si l'on ne partage pas toutes ses thèses. On peut notamment se demander si toutes les mesures prises par la Suisse pendant les années de guerre froide Est-Ouest, dont Hazan montre l'exagération, parfois le ridicule apparent, étaient injustifiées. Par exemple, la mise en place de moyens de survie en cas d'attaque soviétique, la préparation, à l'avance, d'une résistance populaire à l'éventuel occupant et même la prévision d'une installation, en Irlande, d'un gouvernement suisse en exil.
Après tout, la menace d'une guerre totale, dans les années soixante-dix, était prise au sérieux par tous, et chacun s'y préparait comme il le pouvait.
(1) Stock, 1998
Voir sur le même sujet: Jean Ziegler, La Suisse lave plus blanc, Le Seuil, 1990. Die Schweiz wascht weisser, Droemer Knaur, Kindler, Rauchstr. 9-11, 81679 München.