" Molongo ! Molongo !..." ( "Homme blanc !") criaient les enfants sur son passage. Peu d'hommes blancs osaient à ce moment fouler à pied la boue du sol de Soweto. Nous sommes dans les années 80. L'apartheid règne en maître en Afrique de Sud. Schlomo Cohen, médecin et chercheur en immunologie y exerce sa profession. D'origine israélienne, il a fait ses études de médecine en Belgique avant de partir en mission à la pointe de l'Afrique. Quatre à cinq millions de personnes, d'ethnies diverses, forment à cette époque la population de Soweto. Les hommes travaillent en semaine loin de la ville, dans les mines, 12 à 15 heures durant.
Pendant les heures de travail, les blancs ont pris soin de ne pas pratiquer le mélange ethnique. Sur terre, c'est les Cosa avec les Cosa, les Zoulous avec les Zoulous. Le soir, vidés, annihilés par leur labeur harassant et inhumain, ils s'écroulent sur leurs lits. Le samedi, ils regagnent Soweto et retrouvent leurs enfants et les caresses de leurs épouses, leur salaire de la semaine en poche. Du statut de " bête de somme", ils retrouvent leur humanité et prennent conscience de leur oppression. La révolte leur fait bouillir le sang et les portes de la ville leur étant fermées après 18 heures, c'est entre ethnies que chaque week-end, enivrés d'alcool, ils meurent par centaines dans des bagarres sauvages et insensées. Au réveil, c'est l'effroi, l'incompréhension, le remords, mais la frustration contenue est si violente que rien ne l'arrête. La police, qui n'ose entrer dans la ville, laisse la population totalement livrée à elle - même.
L'apartheid, politique de la haine, n'engendre que la haine, creusant des fossés toujours plus larges entre les populations noires
Au district de "White City", le Dr Cohen rencontre une vielle dame qui, par le passé, a travaillé comme employée de ménage chez les Cohen de Johannesburg, une famille qui possédait plusieurs magasins de meubles. Devenue trop âgée, elle a dû quitter son emploi et réintégrer la ville de Soweto.
Elle souffre de maladies chroniques et lorsqu'elle rencontre Schlomo Cohen, elle est persuadée qu'il appartient à la même famille que celle qu'elle a connue. Les explications du Dr Cohen quant à ses origines séfarades différentes de celle des Cohen de Johannesburg n'y font rien. Pour lui marquer sa gratitude chaque deuxième vendredi du mois, elle lui cuisine et lui apporte du gefelte fish, qu'elle a appris à préparer chez ses employeurs. Elle pêche elle-même, dans le lac qui sert à refroidir la centrale électrique, de petites carpes, à peine plus grosses que des sardines, et la tendresse dont elles sont porteuses amène le Dr Cohen à appeler ce présent "le Gefelte fish de l'espoir". Après quelques semaines de traitement, le Dr Cohen invite cette dame à venir s'installer dans la ferme qu'il occupe à une quinzaine de kilomètres de Soweto.
Dans cette ferme, les boxes à chevaux ont été convertis en logements pour les enfants qui ont survécu à une sous-alimentation aiguë. A leur sortie d'hôpital, il les recueille pour continuer à les alimenter car leurs mères refusent d'en reprendre la charge, leur poitrine maigre, vide et ridée, pendant sur leurs côtes saillantes, reflètent leur propre famine. Là, sous le soleil africain, dans le sol entourant la ferme, Schlomo Cohen, comme ma plupart des Juifs lorsqu'ils s'arrêtent un moment sur une terre qui les aime, plante des arbres fruitiers, sachant pourtant, qu'un jour il s'en ira.
La ville de Soweto est bâtie en forme de carré. Dans chaque coin, un camp militaire permet aux autorités de contrôler le va-et-vient de la population en fait des étrangers sur leur propre terre. Désespéré et révolté par l'hégémonie de ce pouvoir convaincu de sa supériorité intellectuelle, spirituelle et technologique sur la population indigène, pourtant intelligemment et harmonieusement organisée du point de vue social, écologique et mythologique, le Dr Cohen entreprend l'écriture d'un ouvrage qu'il nommera "Le Carré".
Son approche est celle d'un scientifique : il nous y soumet un modèle de réflexion simplifiée. Il y témoigne de cette lutte sans merci de la matérialité contre le coeur, d'où le peuple africain n'est pas sorti indemne. Il nous rappelle, par le biais de son ouvrage, notre indéniable appartenance à la nature, et, nous invite à sauvegarder notre droit et notre devoir d'autonomie, notre pouvoir à agir sur notre existence et à sortir de l'éternel rapport "dominant - dominé" par un travail de compréhension sur l'égalité et la différence. (?)
Afrique du Sud, 1980. Un homme blanc, instruit et croyant, prisonnier politique, échappe à ses geôliers et trouve refuge dans une réserve naturelle à la pointe du Cap. Pour survivre, il s'intègre à un groupe de babouins, société d'animaux à la structure étrangement proche de la nôtre mais tellement plus complice de la terre sur laquelle elle vit. Il reproduit alors cet irrésistible penchant humain, occidental en particulier, qui consiste à aplanir les différences. Il fait pour "ses" singes des rêves de "civilisation", dictant ses lois d'homme "savant" à un univers qui n'en a pas besoin. Il s'y enlise, prisonnier de sa "raison raisonnable", il se substitue à leur chef, créant ainsi, entre les babouins et lui une interdépendance inextricable. Malgré un profond désir de réparation, il prive les singes de leurs repères, de leur condition d'existence, anéantissant leur autonomie et leur identité.
Le singe dans cette histoire est le symbole d'une autre culture, d'une autre civilisation, bien ancrée dans son milieu, cherchant à s'adapter avec prudence à l'évolution de son environnement et refusant le progrès pour le progrès. Il ne veut pas être propulsé dans la situation de l'homme moderne qui invente toujours plus vite, plus rentable, plus efficace, pour tenter d'oublier l'aléatoire de son existence. Schlomo Cohen entoure son récit symbolique d'images éclatantes de flore et de faune.
Il y fait chanter les odeurs, les couleurs, les certitudes et le désespoir en une poésie remarquable, témoin d'un véritable amour du vivant "Le Carré" est un ouvrage à lire absolument, un ouvrage qui grandit et fait découvrir l'autre face des choses, celle du coeur.
Le Carré de Schlomo Cohen, Ed. Lettres du Monde, Paris, 158 p.