......Les livres, la Politique et l'Histoire

Par Paul Giniewski

Spiritualité et actualité d'Israël

Un rabbin fort lucide.

Comme l'évoque le titre de son livre, Un rabbin dans la cité (1), Gilles Bernheim (qui fut en 1994 candidat au grand rabbinat de France) veut dire vrai un peu tous azimuts : quel serait le rapport du culte à la culture ; le risque du "fondamentalisme" ; ce que devrait être la communauté juive, etc, etc.

Le rabbin Bernheim situe particulièrement bien les problèmes que posent les relations judéo-chrétiennes. Il décrit le mouvement de repentance de la chrétienté après la shoah. Mais le passage de l'enseignement du mépris à l'enseignement de l'estime "n'a mobilisé qu'une très petite minorité de chrétiens et de Juifs habités par l'importance des enjeux". Pour une double raison. D'une part, pour les chrétiens, ce travail implique "une capacité de remise en question de l'identité chrétienne" jusqu'ici "fondée sur la délégitimation du peuple juif", la reconnaissance par le christianisme du "judaïsme comme sa religion d'origine dont il se serait certes séparé" et la définition d'une sorte de "dépendance "vis-à-vis du judaïsme. De la part des Juifs, le renouveau nécessiterait une nouvelle forme de proximité avec la chrétienté. Il s'agirait, notamment, d'aider les chrétiens à retrouver le sens profond de leur tradition, "à relire les Evangiles dans le sens rabbinique, pharisien, qui était le sien, où les gestes de Jésus avaient une signification qu'ils n'ont plus du tout pour l'Eglise d'aujourd'hui". En somme, à pratiquer "une pensée juive du christianisme", à quoi beaucoup de Juifs sont indifférents. On conçoit que le dialogue judéo-chrétien déjà engagé soit surtout "à venir".

Le nouvel antisémitisme

Gilles Bernheim formule également d'une manière lucide la mutation de l'antisémitisme en anti-sionisme : "A l'estime qui est accordée aux Juifs (…) s'oppose parfois l'opprobre violente, voire la haine déchaînée, à l'encontre de l'Etat d'Israël. Les nations exigent d'Israël "une parfaite moralité, un angélisme à tout crin" et font du sioniste et du sionisme la source de tous les maux de la terre". "Cet anti-sionisme n'est qu'un avatar de l'anti-judaïsme et de l'antisémitisme d'hier : il n'en est au fond qu'un habit nouveau". Le constater ne requiert, en fait, qu'un regard clair et une capacité de style - et Bernheim sait écrire. Mais il a le mérite d'apercevoir la cause sans doute la plus profonde du phénomène : Assimiler les Israéliens "à leurs bourreaux d'hier, les nazis, et a faire de leurs adversaires les victimes juives d'antan (…) est évidemment d'une commodité prodigieuse pour la conscience humaine, face au poids sans doute insupportable des six millions de victimes juives".

La haine de soi

Bernheim pousse le goût de la vérité jusqu'à stigmatiser, certes en sourdine, "certains israéliens (qui) n'ont pas eux-mêmes échappé à cette tentation". On les a vus "embrasser unilatéralement la cause palestinienne contre l'Etat sioniste dans une haine de soi qui peut-être procède là d'une tentation d'exorcisation dans un mouvement d'dtentification à l'agresseur d'hier".

A méditer par les Juifs - et les Israéliens - qui traitent suicidairement certains d'entre eux de fascistes, d'intransigeants, de bourreaux des Palestiniens, simplement quand ils prétendent se défendre contre leurs assassins.

(1) Calmann-Levy, 1997

"Le paradoxe juif" de Hirsh Goldberg

Toute la vérité sur les Juifs

Une loi bizarre gouverne l'existence juive à travers le temps: "Tout ce qu'on peut dire de faux sur les Juifs l'a été ou le sera un jour". L'histoire ancienne et contemporaine des Juifs, le traitement de l'Etat Juif dans l'arène internationale, l'expérience quotidienne le vérifient aisément: toute perception des Juifs repose sur des mythes, des stéréotypes et des mensonges. Exemple le plus trivial qui soit, le "nez juif". Il ne correspond à aucune réalité. Près de 60% des Juifs ont des nez droits ou "grecs". 31% des Bavarois ont des nez aquilins! Mais la légende du nez juif colle, si l'on peut dire, au visage des " sémites"…

Un chercheur américain, Hirsh Goldberg, rapporte dans Le paradoxe juif (1) "ce qu'il y a de bizarre, d'ironique, d'amusant' d'inimaginable et de provocateur dans l'image qu'on se fait des Juifs" et de tragique, puisque les préjugés n'ont pas simplement conduit à leur prêter des nez qu'ils n'ont pas, mais droit à Aushwitz.

L'auteur démonte tous les préjugés, toutes les fausses vérités. Il n'y a pas de "race" juive. Les Juifs ont les caractères ethniques des peuples parmi lesquels ils vivent. Il y a des juifs blancs, noirs, jaunes et présentent tous les mélanges, car les Juifs sont la pseudo race la plus métissée. Ce qu'on colporte sur leur religion est faux. Ils n'ont évidemment commis ni le déicide de Jésus, ni de profanations d'hosties, ni de meurtres rituels. La "loi du Talion" n'est pas une loi d vengeance, mais une règle humanisée de réparation, qui a marqué "un progrès sur les anciennes pratiques de la revanche brutale". Les grande idées morales et éthiques de la Bible hébraïque ont été annexées par d'autres civilisations, et l'on a accolé au "Testament originel" des Juifs l'adjectif 'ancien' avec ses connotations de ' dépassé', 'révolu', ' archaïque, tandis que "nouveau" suggère évidemment 'fraîcheur', 'modernité, dynamisme', 'jeunesse', "tu aimeras ton prochain …" provient de "l'ancien". Etc.

La connaissance du judaïsme est donc entachée d'innombrables erreurs. Le regard posé sur les Juifs aussi. On tient par exemple pour axiomatique que les juifs ne brillaient pas sur les champs de bataille. Le contraire est vrai.

"West Point, l'école militaire des Etats- Unis", affiche les neufs plus célèbres guerriers de l'histoire: " on y voit Josué, David et Juda Maccabée". Lors de la Première Guerre mondiale, 250 000 Juifs servirent dans les forces armées américaines, soit 5% de la population juive, contre 3% des non- Juifs. On tient pour évident que les Juifs ne brillent pas dans les sports. Les palmarès disent également le contraire. Il n'existe pas de domaine de l'activité humaine où les chiffres, les faits, la vérité ne soient pas à l'opposé de la "vérité " professée sur les Juifs.

Les boucs-émissaires.

La question se pose évidemment: pourquoi ? Hirsh Goldberg tente d'élucider les causes. Les Juifs sont minoritaires partout, dominants nulle part, sauf aujourd'hui en Israël. "Considérés longtemps comme les adversaires du christianisme et du Coran(…) les Juifs et leur religion ont suscité les racontars, les insinuations, les calomnies et les mensonges que l'on emploie toujours contre un adversaire". Groupe minoritaire, ils récoltent " la méfiance que l'on ressent souvent à l'égard de chaque membre d'une minorité".

Goldberg rejoint là les historiens, tels Yves Chevalier, qui voient dans les Juifs "l'autre" par excellence, qui ne peut ou ne veut pas s'assimiler, le bouc- émissaire idéal qui permet de focaliser et de dériver sur ce souffre- douleur les mécontentements populaires (2). La prise de conscience de ces réalités permet-elle de les contrer?

L'antisémitisme sévit à deux niveaux. Les meneurs s'en servent tout en connaissant souvent "la fausseté des accusations qu'ils profèrent contre les Juifs". Tenter de les dissuader de les haïr ne sert à rien, " tout au plus obtiendra-t-on d'eux un éclat de rire".

Actualité de la mémoire

Le Prix Wizo 1999

Le Prix WIZO 1999 a été décerné le 1er juin au cours d'un déjeuner chez l'ambassadrice d'Israël, Madame Ben - Elissar.

Le Prix français a récompensé Pierre Assouline pour son roman La cliente ( éditions Gallimard), où l'un des aspects les plus sordides de la collaboration , dans la France de Vichy, est traité en profondeur: la délation. Par quelles haines aveugles, par quels intérêts sordides étaient mûs ces médecins, ces commerçants, ces concierges, ces intellectuels, ces citoyens ordinaires et respectables, qui ont dénoncé des Juifs à la milice et à la Gestapo? Comment ont-ils porté le poids de leurs crimes, des années, des décennies après que leurs victimes aient disparu à Aushwitz, via Drancy? Leur cas vérifie le constat de Tocqueville: " Les hommes sont mus par la passion et par l'intérêt".

Le Prix israélien a couronné un recueil de nouvelles du journaliste Igal Sarna, L'homme qui était tombé dans une flaque (éditions Grasset), un titre quelque peu sibyllin qui évoque, volontairement, le fait- divers. Sarna nous présente en effet des personnages pour la plupart obscurs et "sans grades", pour décrire quelques facettes de la société israélienne. Elle serait une " fédération de mémoires": celle des rescapés des camps; celle de l'immigrant qui ne parvient pas à oublier son Kurdistan natal; celle du professeur allemand qui attend, pendant cinquante ans, la distinction dont l'a privé son université pendant et après le nazisme.

La WIZO a également décerné une "mention spéciale" au " Centre d'histoire de la résistance et de la déportation " de Lyon, pour son ouvrage Le masque de la barbarie réalisé sous la direction de Sabine Zeitoun, qui présente les textes et par 350 illustrations, le ghetto de Theresienstadt, camp de la mort camouflé par les nazis en camp "de luxe". Comme à l'accoutumée, le comité de lecture du Prix a pris ses décisions à l'unanimité.

En 2000, le Prix doit être élargi à des ouvrages d'autres pays d'Europe, principalement la Suisse et la Belgique.

DU NEUF SUR LA GUERRE D'INDEPENDANCE D'ISRAEL

Uri Milstein, l'un des meilleurs historiens de la guerre d'indépendance d'Israël, en a entrepris le récit circonstancié qui devrait, à terme, comporter douze volumes d'environs 6000 pages au total. C'est dire l'ambition et le souci du détail de l'ouvrage.

Les deux premiers volumes ont paru.

Le premier, une nation se prépare à la guerre (1), plonge, en fait, dans la préhistoire politique, diplomatique et militaire de l'affrontement. Pour certains aspects, le récit remonte à un siècle en arrière et montre les racines de la tradition d'intransigeance du camp arabe, qui a conduit à l'échec de toutes les tentatives de négociations israélo-arabes, avant 1948. Milstein approfondit aussi les relations entre la Palestine juive et les Anglais. Pendant toute la durée du mandat sur la Palestine, confié par la Société des Nations à la Grande-Bretagne, Londres a tenté de freiner le développement du "Foyer national juif", notamment sur le plan militaire. La haganah et les milices "dissidentes", Irgoun et groupe Stern, se sont trouvées fortement démunies et ont dû déployer des moyens ingénieux pour se procurer des armes à l'étranger et les fabriquer clandestinement sur place. Les forces sionistes ont eu pour école de guerre les troubles de 1936-39, une sorte de première intifada, et leur contribution à l'effort de guerre allié pendant la deuxième guerre mondiale.

Le deuxième volume de Milstein, Le premier mois (2) couvre la période d'incubation proprement dite de la guerre d'indépendance : la lutte pour a domination des grandes villes, Haifa, Jérusalem, Tel-Aviv. En un sens, la direction du yichouv, la communauté juive, à été prise de court. Elle s'attendait, certes, à des troubles, mais sur le modèle de 1936-39, pas à une invasion en règle par les armées de l'ensemble des pays arabes.

L'envergure du travail entrepris par Milstein commande le respect. L'extrême minutie du récit, la somme énorme de données apportées, le fouillé de la présentation biographique et humaine des acteurs principaux et secondaires, la foule de récits anecdotiques pratiquement inédits, feront de l'ouvrage une source de référence incontournable.

Une édition française constituerait un apport précieux à la masse de littérature sur Israël disponible en France, dont certains titres ne se situent pas au niveau scientifique souhaitable pour le rôle auquel ils prétendent.

UN JUIF DE BELGIQUE DANS LA SHOAH

Le devoir de mémoire - se souvenir et publier tout ce qui se rapporte à la shoah - ne peut évidemment être assumé que par les survivants et leurs descendants. La plupart des victimes sont mortes en silence. Rares, parmi les Six millions, sont ceux qui ont laissé des textes posthumes. Charles Wultowicz est l'un d'entre eux et son récit autobiographique, Les 39 de la baraque C37, paraît cinquante-cinq ans après les événements, vingt ans après sa mort (3).

Charles Wulfowics a vécu la migration d'Est en Ouest, caractéristique de millions de Juifs d'Europe, depuis Minsk-Mozowiecki en Pologne, vers Bruanschweig en Allemagne, puis vers Bruxelles. Ses problèmes d'adaptation et d'ascension professionnelle et sociale ont été ceux de tous. Surpris par la guerre en mai 1940, il aboutit en France, dans une nouvelle migration avec l'exode des Belges, cette France de l'armistice et de la collaboration où le sort kafkaïen des Juifs se termine souvent à Drancy.

Charles Wulfowicz, lui à échappé à la mort. Mais il se retrouve interné au camp du Vernet où Vichy parquait à la fois des rescapés de l'Espagne républicaine, des nazis allemands, des militants anti-nazis, des juifs étrangers, et pour d'obscurs motifs. L'auteur nous fait revivre l'oisiveté, la saleté, la promiscuité, la faim, le désespoir de ceux de la "baraque C37" du Vernet, puis l'existence, plus souriante du camp de transit des Milles, où des étrangers en instance d'émigration travaillent, à coups de "pots de vin" et d'astuce, à se procurer des visas pour le monde libre.

La scène se déplace souvent, Nous sommes à Bruxelles, où Charles a vécu de longs mois, avec sa femme, son beau-frère et sa belle-mère, cloîtrés dans une mansarde. A Vichy, où sa femme Jetti, une sorte de "battante" qui fonce avec témérité et "toupet", assiège les autorités pour tenter d'arracher son mari à leurs griffes. A Grenoble, où les Wulfowics, enfin réunis, vivent sous un nom d'emprunt, grâce à des faux papiers que leur ont procuré de jeunes résistants du MJS (le Mouvement de la jeunesse sioniste). Une vie quotidienne où tous les Juifs survivants se reconnaîtront, "une source d'inspiration pour ceux qui n'ont pas vécu cette époque", comme l'écrit Jetti.

Le livre est préfacé par Maxime Steinberg qui situe les événements dans le contexte historique du temps.

Paul Giniewski

(1) Uri Milstein, History of the War of Independance, Vol.I, A Nation Girds for War, University Press of America, 4720 Boston Way, Lanham, Maryland 20706 USA - 3 Henrietta street, London , WC2E 8LU , England, 1996

(2) Uri Milstein, History of Israel's War of Independance, Vol II, The First Month, University Press of America,1997 (12Hid's Copse Rd. Cummor Hill, Oxford OX 2 9JJ.)

(2) Charles Wulfowicz, Les 39 de la baraque C37, Editions duTricorne, 14 rue Lissignol, 1201 Genève.

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