Notes de Lecture

Claire Bondy

Les Skalts peuple extraordinaire

de Maya Nahum et Jean Reznikow - - ed. Seuil. Points virgules

Quel serait cet autre peuple extraordinaire les SKALTS ?

Maya Nahum et Jean Reznikow parlent adulte comme la célèbre Zazie dans le métro disait Doukipudonktan. Sui ki est à la télé est devenu un peuple à part entière: les Skalts.

Ce sont eux qui nous ont hélés, eux que nous aimons, eux à qui nous sommes fidèles puisque nous rêvons de leur sourire toujours éclatant, de leurs cheveux savamment désordonnés, de leurs vêtements élégants mais souples.

Ce petit livre apparemment mode d'emploi pour la connaissance des Skalts et en réalité critique ironique, nous montre comment nous sommes devenus les victimes consentantes de l'"Homo Skaltus". Celui-ci ne se manifeste que par la toute puissante skaltière monopolisant une place souveraine dans nos demeures. En esclaves fébriles, nous nous postons face à la skaltière dès que le moindre événement s'est traduit en images: pourquoi, même au cas où ce serait possible, s'offrir le spectacle en direct alors qu'un skalt envoyé apporte le skalt cadeau enveloppé aux skaltdrogués que nous sommes. Selon les auteurs, "Le Skalt est à nos cerveaux ce que l'acarien est à nos tapis". Du skalt informateur au skalt présentateur en passant par le skalt téléthoneur, la variété est grande. A chacun d'entre eux, sa plage horaire déterminée sous peine de réduction puis de disparition. Celui qui occupe le canapé du salon se rêve en skalt. C'est sans doute pour cela que quand il lui arrive d'être interrogé par un skalt sur le lieu d'n accident, en présence de la caméra, le voilà qui se redresse et tente de mimer le skalt lui- même. Celui-ci reçoit parfois des Guests, philosophes, scientifiques, artistes : il les presse de résumer en 30 secondes des recherches de 10 ans et plus. Dans ce petit livre dont le sérieux s'habille d'un éclat de rire, on constate que "Comme le dieu des Juifs a élu son peuple, Audimat a élu le sien: les Skalts".


Un petit monde

Paul Lombard - - éd. Plon

Aussi enlevés et souriants sont les récits d'enfance de Paul Lombard, avocat au long cours. Dans ce "Petit monde", on constate combien son enfance protégée a béni ses choix ultérieurs. La soif de justice, le souci du prochain dont il a hérité d'une lignée de médecins, l'inciteront à militer contre la peine de mort. Sa mère, agile en mensonges quand il s'agit de protéger son fils, lui instillera cette aisance qui le conduira à plaider plutôt qu'à soigner car "la vie est un singe" cite-t-il lorsqu'il s'attarde longuement sur la présence facétieuse de son grand-père maternel, papa Nane. Ce Marseillais juif, médecin qui avait été écarté par la garde lorsqu'il avait voulu porter les premiers soins à Alexandre de Serbie tombé sous les coups d'un meurtrier oustachi, adorait son singe Alfred à qui il passait tous ses caprices car il représentait pour lui " le singe d'une nuit d'été". Dévoué et sévère il avait fait la grimace quand sa fille avait épousé un instituteur de la République. Plein de compassion pour un jeune ténor faible de la voix qui s'époumonnait sous les huées, papa Nan s'était levé avec superbe et avait lancé au public: "Vous n'avez pas honte, laissez chanter le mime". Paul Lombard choyé dans un milieu citoyen, élevé dans la ville où se croisent tous les cosmopolitismes, n'aime pas ce XXe siècle, détonateur de guerres de masses et de génocides.

Papa Nane, âgé de 75 ans, toujours orgueilleux, porte son étoile jaune comme une décoration et s'engage dans la Résistance, au sein du maquis d'Aubenas. Paul Lombard, qu'on a entendu plaider dans l'affaire du Heysel comme dans celle de Christine Vuillemin, s'est surtout illustré dans son engagement contre la peine capitale dans l'affaire Ranucci. Cette vie pleine d'amour familial, débordante d'amours diverses car bon sang ne peut mentir, cette vie alliant solidité des convictions morales et séduction du ténor de barreau, nous est racontée sur un mode affectueux et léger, engagé et dégagé à la fois.


Dieu et l'art de la pêche à la ligne

Marc Alain Ouaknin - - ed. Bayard

Engagé et dégagé Marc Alain Ouaknin l'est aussi car pour lui, écrire en s'amusant et s'amuser en écrivant, font partie intégrante de sa vie de philosophe et de rabbin-poète, plaisantant au gré de sa fantaisie. Quand les éditions Bayard lui demandent de répondre à la question: Qui donc est Dieu? en une centaine de pages, il n'est pas étonnant que le livre qui en sorte s'intitule Dieu et l'art de pêcher à la ligne. Apparemment saugrenu, logique en réalité, cet intitulé se veut la concentration d'un chemin parcouru en dents de scie et en "éclats de lire". Ouaknin balise sa promenade dans la forêt de sa richesse intellectuelle avec des temps de pause qu'on retrouve cimentant tous ses livres: l'importance du temps, autre face de la question; les ponts-échelles jetés entre les sources bibliques, la philosophie grecque et la sagesse chinoise.

Autre permanence: le Talmud et son commentaire sans cesse recommencé enrichi de la Kabbale que viennent effleurer les ailes des tableaux de Chagall ou les vers de Christian Bobin. Le commentaire sur le sens hébreu du mot Chagall vaut son pesant d'or. Quant aux citations d'André Comte-Sponville, épidémiaque de la citation, elles étonnent par leur pertinence: le professeur de philosophie se met à conceptualiser lorsqu'il décide que l'interrogation à propos de Dieu doit demeurer interrogation pour que, insiste Ouaknin, la négation ou l'affirmation n'installe pas le Veau d'Or de l'idolâtrie.

Même si pêcher le saumon ne se fait pas en s'installant au bord de la Seine, il importe de ne pas oublier que le saumon vit quand il va à contre-courant et meurt quand il le suit. "-Rabbi, je veux mourir !
-Mourir n'est pas une solution...
-Vivre ! Il me faut donc vivre ?
-Vivre n'est pas une solution.
- Alors, Rabbi, quelle est la solution ?
-Qui t'a dit qu'il y avait une solution ?"


Le temps de l'exil

Shmuel Trigano - - Ed. manuels Payot

Le temps de l'exil (éd Payot) est celui qui sollicite Shmuel Trigano. Il s'agit aussi bien de l'exil intérieur que de l'extérieur symbolisé par Abraham. De sa propre expérience, Trigano développe une éthique de conscientisation d'un -moi- réduit à lui-même et non d'un -moi- qui s'illusionnait sur lui-même dès lors qu'il était porté par son milieu sans qu'il s'en rendît compte.

Le présent vécu avec la nostalgie d'un passé fait de l'exilé un déraciné cherchant ses racines alors qu'Abraham continue d'aller de l'avant une fois sorti de son monde antérieur; il marche vers le futur et voit l'exil comme un choix créatif.

C'est ainsi que Shmuel Trigano considère l'exil: l'exilé fait le deuil de ce qu'il a perdu. La maison réside dans l'exilé et lui dans elle ; leur fusion se fait dans le langage où l'absence peut être dite sous d'autres formes. (Songeons à Proust).

L'exilé se fait double : il est lui et il se regarde, ce qui peut engendrer l'ostracisme des autres. La conscience et le regard de l'exilé sur soi constituent la condition de l'accueil de l'autre, l'étranger devenu synonyme de l'accroissement de l'être. « La pénurie de l'exil permet de se surmonter » et d'accéder à un autre monde que le monde connu, c'est-à-dire à la plénitude qui ne s'accomplit pas dans un quelconque paradis perdu mais dans un « retour vers la Terre promise », un retour vers le futur. C'est à cette condition que l'exilé connaîtra son identité. Il a fait le choix électif de sa terre, à savoir la terre de paroles, seule possibilité de la vie. On ne fait corps avec la terre que dans la mort. La terre est dans la tente démontable de l'humanité. Il importe de différencier présence et présent, originel et originaire: ce n'est qu'alors que la nostalgie du déraciné devient l'espérance de l'exilé. Le télescopage du passé et du futur provoque ce temps qui peut s'illuminer de la présence, moyennant un combat permanent avec soi-même pendant lequel on s'installe sans cesser de marcher.

Ce livre subtil de 114 pages aborde aussi les autres départs perdus lorsqu'ils se sont pris pour une transcendance accessible : certains messianismes profanes ou prétendument sacrés ; une certaine modernité ne vivant que sur le mythe de son immédiate réalisation ou, pire encore, l'abondance vécue comme une pénurie !

Riche leçon !


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- Copyright © 2001: Moïse Rahmani -