NOTES DE LECTURE DE Claire Bondy

Pauline Bébe : ISHA, dictionnaire des femmes et du judaÏsme

éd. Calmann-Lévy

Catherine David : L'homme qui savait tout

éd. du Seuil

Brigitte Smadja : Mausolée

éd. Actes Sud

Myriam Chimènes :La vie musicale sous Vichy

éd. Complexe

Eliette Abécassis : Le trésor du temple

éd Albin Michel

Emile Brami : Art brut

éd. Ecriture

Les 3 grâces ? Les 7 merveilles ? Les 9 muses ? Eh bien, non ! Le club des 5 réuni ici ne forme pas les 5 doigts de la main puisque ces 5 écrivains, se déclinant au féminin, marquent de leur singularité propre leur universalisme. Et, pour introduire ce florilège, un écrivain aussi parcimonieux qu'indispensable, Emile Brami dont la prose inattendue nous cueille par surprises saccadées et bienvenues. Son deuxième roman, Art brut, paru aux éditions Ecriture, dialogue par-delà les pages avec son –Histoire de la poupée- ,parue antérieurement. En effet, voici encore un narrateur qui s'exprime à la première personne. Celui qui raconte, devenu un peintre célèbre grâce aux oeuvres qu'il a produites dans un asile psychiatrique, aurait préféré quitter cette vie plutôt que s'être vu contraint de se réfugier dans l'aliénation. Au moment de sa grande rétrospective dans un musée de Lausanne, sa vie défile devant lui. On l'a toujours connu sous le sobriquet de père Mimile. Mais, devenu célèbre, il sera affublé d'un patronyme correct : Emile Lepère. Né en 1899, il se trouve lourdement interné de 1941 à 1943, années charnières de la Shoah. Lui aussi va se dépersonnaliser, perdre l'usage de la parole et se retrouver Golem entre les mains d'un médecin prédateur aliéniste, le docteur Garrigou. Le roman est présenté comme un triptyque dont le panneau central taraude l'auteur et se densifie à l'aide du capital Si c'est un homme de Primo Levi. En exergue à ce roman-tableau, une gifle salutaire et indispensable : "L'art doit clouer le bec ". Car il s'agit aussi pour l'auteur de ne pas perdre sa lucidité devant le traficotage usiné de l'art, miroir aux alouettes d'un succès décidé par le personnage de l'Inventeur, symbole d'une marchandisation de rabais, monnayée au plus haut prix. Emile Lepère, héros de la guerre 14-18, était déjà un peintre coté dès avant la 2e guerre mondiale et acheté par des marchands juifs. C'est pour cela que ses oeuvres auront été brûlées lors de la Kristallnacht…sauf une, conservée pour illustrer la-dite exposition d' "art dégénéré " Avant guerre, la femme qu'il avait épousée, après 6 ans de –collage-, s'était enfuie de l'Europe centrale. Il avait tenté de l'initier à la peinture par des voyages artistiques que son statut initial de bourgeois nanti lui permettait d'accomplir. Florence, Munich, Bruges, Tolède, Amsterdam, Londres auront vu le couple où l'un menait et l'autre suivait, avec bonne volonté mais sans réelle compréhension. Vermeer, Lucas Cranach, le Gréco sont les hôtes de passage tandis que Goya hante tout le roman d'Emile Brami. Et, car le père Mimile fut subitement dans l'incapacité de peindre, il se tranchera la main droite : se suspectant –faiseur-, il se refuse à la peinture et, désormais ermite, s'enivre de la poésie de Rimbaud. Le docteur Garrigou administre au manchot une série d'électrochocs l'acheminant vers l'abrutissement complet et une peur permanente qu'il préfère appeler –Angst- qu'angoisse. L'aliéniste le pousse à peindre. Sa Femme tente de veiller sur lui mais, portant l'étoile jaune, elle doit fuir. Garrigou, résistant, part sans laisser d'adresse. Le Marchand, qui n'avait pas encore fait place à l'Inventeur, s'est absenté pareillement. Après la guerre, l'Inventeur s'installe en prenant la carrière de l'aliéné en main. Celui-ci, avec ses créations de papier mâché utilisant des journaux, découvre l'horreur des camps, la photo du gamin à la casquette levant les mains sous le rire carnassier de la soldatesque nazie. N'oublions pas que nous sommes loin de tout cela, à Lausanne, inaugurant la rétrospective Emile Lepère. Celui-ci, toujours victime de ses multiples handicaps, persévère dans son mutisme qui, sous la plume d'Emile Brami, s'arme d'une ironie décapante lorsqu'il décortique Picasso ou les essaims bourdonnants de dames " occupant des fonctions mystérieuses dans le marché de l'art et dont les corsages indécents dévoilent les peaux fripées " Emile Lepère, bègue et manchot est assigné à prononcer une phrase prévue et celle-là seule. Mais, c'est un discours articulé et accusateur qui sort de sa bouche, déclenchant l'effondrement de sa cote et le sien propre, le tout, nimbé d'un ultime espoir appelé à se réaliser dans le néant. Brigitte Smadja, sortie comme Emile Brami d'un exil tunisien forcé par les –événements-, publie chez Actes Sud un roman, Mausolée, qui tente de guérir de la nostalgie maladive à l'égard d'un monde sépharade révolu. Un frère aîné, Sylvain, tour à tour peintre, recéleur de visons, juif orthodoxe ou trompettiste, a abreuvé sa soeur cadette, Magda, devenue journaliste, de ses souvenirs assoiffés d'une Tunisie brûlée de soleil. Entre ces deux-là, un amour fraternel exclusif et jaloux, faisant pièce à une mère hurlante et vouée, selon elle, à toutes les morts. Le père, fuyant remue-ménage et remue-méninges, demeure dans son coin, protégé par son silence. Et, pour unir le tout, un roman haletant où ceux qui reviennent sur leurs pas, se trouvent pris au piège d'une Tunis qui n'est plus Tunis mais bien le traquenard où la nostalgie se prend les pieds dans la délinquance. On bouge beaucoup entre Tunis et Paris ; c'est à bride abattue que Brigitte Smadja nous précipite dans ce thriller aussi efficace que haletant. Magda part sur les traces de son frère, lui-même à la recherche de Mabrouk, son ami tunisien. Sylvain qui cherche Tunis, rencontre policiers et malfrats étroitement confondus ; Magda s'emberlificote dans une nasse où les hors-la-loi font la loi , se livrent à l'espionnage et l'accusent de sionisme. La violence se tient tapie autour du frère et de la soeur et rebondit sur l'auteur qui s'oppose à un passé falsificateur, surtout quand il sert aux Tunes du Sentier pour tricher ! !Sylvain, dépouillé de ses papiers, interdit d'hôtel, aboutit au Casino du passé, vieille ruine où ne végète qu'un vieux Tunisien nostalgique. Dépossédé de tout, sauf du magot qu'il aurait dû remettre à Mabrouk, il passe du Casino, devenu son Mausolée, à la mer qui engloutit tout. Ce roman thriller nous interpelle car, se tissant sur un arrière-fond de meurtrissure indélébile, il nous glisse sans s'y appesantir, un portrait de la Tunisie actuelle tremblant encore de peur et donc d'admiration placardée devant son président Ben Ali. Avec son style furtif, léger et rapide, Brigitte Smadja s'y entend à merveille pour décocher des flèches salutaires, destinées à guérir ceux qui oeuvrent à se morfondre. Bien des énigmes plongent Ary, héros du Trésor du Temple d'Eliette Abécassis, publié chez Albin Michel, dans un thriller où les problèmes d'Israël en 2000 rejoignent ceux qui ont vu aux prises Esséniens, Assassins, Romains et Templiers. Comme dans Qumran, du même auteur, Ary doit résoudre force questions. L'ébauche de ses amours avec Jane se noue dans la recherche d'un rouleau d'argent qui intéresse archéologues, Shin Bet, francs-maçons issus des Templiers et autres électrons libres partis à la chasse d'un trésor aussi convoité que mythique. Eliette Abécassis, érudite en histoire juive, aime pratiquer la Guématria conjuguée intimement à une forme de physiognomie où la lettre hébraïque épousant telle expression du visage, s'introduit dans la filière des limiers. Serait-il judicieux de regretter que chaque fois qu'un voile se lève, ce soit sous forme de décodage et de récitatif de textes anciens, qu'ils soient bibliques ou d'un moyen âge cistercien ? Peut-être pas. C'est là que se réfugie l'énigme, bien à l'abri des clones d'Agatha Christie.

Quoi d'étonnant de trouver ces références aussi symboliques que bibliques chez Pauline Bébe, seul rabbin féminin de France, exception induisant un changement dans des règles et us rigoristes, à l'instar de ce qui se fait déjà dans les sphères anglo-saxonnes. Dans son livre Isha, dictionnaire des femmes et du judaïsme, publié chez Calmann-Lévy, Pauline Bébe apporte ce que bien des exceptions féminines de la Bible fournirent de capital à l'inspiration humaine. Isha, féminin de Ish, avant que le nom ne devienne Eve, une fois que celle-ci eut été séduite par le serpent ! Selon Pauline Bébe et même selon certains rabbins, le Cantique des Cantiques fut composé par une femme ; la Shekina est de l'ordre du féminin. Bien sûr, Abigaïl, Deborah, Judith ou Rebecca accomplissent des exploits décisionnels, habituellement dévolus aux hommes. D'aucuns pourraient déceler dans ce fait exceptionnel un phénomène soulignant d'autant mieux des capacités généralement masculines. Pauline Bébe reconnaît l'importance accordée à Rachel mais souligne son caractère d'inspiratrice, autre manière de maintenir la prééminence masculine. Pour l'auteur, la façon dont les hommes évoquent l'épouse de Potiphar ou les femmes de Samson, fait penser à la mise en accusation du peuple d'Israël adorant le Veau d'or. Pourquoi cette inégalité dès le début lorsque plusieurs célébrations entourent la naissance d'un garçon alors qu'il n'y en a qu'une pour celle d'une fille ? Pourquoi les textes sur les femmes célibataires sont-ils plus dérogatoires que ceux sur les hommes ? Pauline Bébe déplore qu'un commandement majeur comme l'étude de la Tora, ne s'applique pas aux femmes tout en reconnaissant que même dans certaines synagogues orthodoxes, des femmes lisent la Tora. Il est vrai que cette avancée n'existe qu'en Israël et aux Etats- Unis. De belle figure en belle attitude, de Noémi à Ruth et tant d'autres, sans oublier la mère adoptive de Moïse, jamais nommée, Pauline Bébe fait un arrêt sur son parcours de femme rabbin, semé d'embûches, diplômée en Angleterre et exerçant à Paris : le temps d'un livre fécond ! Fervent lui aussi, le livre de publié au Seuil, L'homme qui savait tout. Cet homme-là, tête bien faite et bien pleine, s'appelle Pic de la Mirandole et porte à son apogée la lumière de la Renaissance. Le Quattrocento tire à sa fin et, cet aristocrate à l'esprit universellement curieux, se fera connaître très tôt grâce à son parcours intellectuel, sa soif de savoir et un approfondissement continu de sa réflexion dont la force émancipatrice et rebelle encourra très vite la jalousie exacerbée d'un moine savant, Savonarole, devenu intégriste car le spirituel l'avait fortifié contre un temporel qu'il estimait corrompu et maîtrisable sous couvert de miséricorde répandue à l'égard des humbles et des malheureux. On a beau se plonger dans les joutes rhétoriques de l'époque, dans le platonisme rétabli, dans Byzance sauvant la culture grecque, dans l'étude de langues perdues et retrouvées, tels le grec et l'hébreu, on s'immerge, de gré ou de force dans le monde contemporain qui connaît un regain de croisades intégristes désireuses de détruire toute civilisation…en dépit de la splendeur d'un Botticelli. Pic de la Mirandole, grand explorateur de la pensée nous fait penser à son auteur favori, Dante, déambulant dans la Divine Comédie, guidé par Virgile. La joute de Ferrare que Pic remporte à l'âge de 16 ans, lui ouvre le coeur des femmes et le fait pénétrer parmi les plus grands esprits unissant Gutenberg et Laurent de Médicis, sans oublier le roi de France Charles VIII, ancien condisciple de Pic. Le platonicien Marsile Ficin est présent aussi. C'est à l'Allemand Reuchlin que Pic de la Mirandole, sur le point de mourir en pleine jeunesse, remet dans la ville de Florence son " Discours sur la dignité de l'homme " qui le rend proche d'un Montaigne non encore advenu. Lorsque Catherine David évoque Maïmonide, invoque la kabbale et révoque le sermon sur l'Aggée de Savonarole qui mène sa guerre sainte flamboyant sur le bûcher des vanités, c'est la Renaissance qui nous prend à la gorge : celle de Pic de la Mirandole, faite de poésie mariée à la science et à l'universalisme ; celle aussi de Savonarole qui la compare à Sodome et Gomorrhe. Ne sont-ce pas là les mots des islamistes d'aujourd'hui en guerre contre l'Occident ? En son temps, le régime de Vichy n'agissait pas autrement. Dans l'ouvrage collectif La vie musicale sous Vichy, paru aux éditions Complexe sous la direction de Myriam Chimènes, si on peut vérifier que " la musique à cette époque-là joue un rôle de neutralisant politique "(Manuela Schwarz), force est de constater que les institutions musicales se sont hâtées de –neutraliser- leurs effectifs musicaux, expulsant tous les Juifs, élèves et professeurs, avec un zèle soucieux de devancer les désirs de Pétain. La musique fit paradoxalement un bond en avant sous le gouvernement maréchaliste : en effet, on abreuvait la création musicale d'argent afin qu'elle s'investît à fond dans Radio Paris. Colonne étant Juif, les concerts Colonne furent aryanisés. Alfred Cortot, dont on révère encore aujourd'hui le génie pianistique, a dû s'estimer heureux qu'on eût oublié si vite qu'il se mit dès le début à la disposition de l'administration. 1942, création maréchaliste d'importance : les Jeunesses musicales de France. Par ailleurs, on se souvient de Serge Lifar, le grand danseur mais on a oublié le grand collabo. Dans cette période s'en allant à vau l'eau, il y a lieu de différencier ceux qui s'accommodent, de ceux qui choisissent : Serge Lifar, Germaine Lubin sont heureux d'accepter l'invitation d'Otto Abetz à la réception donnée lors de la rencontre Goering-Pétain. Cortot participe à la création de la Voix de son Maître et fonde l'Ecole normale de musique. S'il joue sous la direction de Furtwängler à Berlin, lors de l'exposition Arno Breker, plus tard, en 1944 ! ! !, il intervient pour que la musicienne Marya Freund soit transférée de Drancy à l'hôpital Rothschild d'où elle réussit à s'enfuir. La SACEM (société des auteurs et compositeurs) observe d'autant plus scrupuleusement les mesures discriminatoires, que l'argent volé aux administrateurs juifs lui rapporte gros. En 1943, Pathé Marconi parraine le festival Beethoven où triomphent Wilhelm Kempf et Cortot. Le Conservatoire est refaçonné aux ordres du maréchal ; Vichy commande force ballets, opéras ou musique symphonique. Le jazz français avec Aimé Barelli ou Raymond Legrand connaît un boum spectaculaire…les Américains étant interdits. Vichy avait décidé : le plus de musique possible pour s'étourdir. Grande musique ou chansons feront le lien entre toutes les horreurs véhiculées par radio Paris. Les auteurs de ce livre ont réalisé un travail riche et original, allant débusquer un monde qui n'avait pas encore été analysé puisque laissé en friche. On ne peut que les remercier.

Retour au sommaire


- Copyright © 2001: Moïse Rahmani -