Racines historiques de l'Islamisme

Paul Giniewsky

Un nouveau livre de Bat Ye'or

L'historienne Bat Ye'or est une spécialiste des rapports entre l'islam et le monde non-musulman, peuples et religions, depuis le surgissement de la "troisième " religion du Livre jusqu'à l'époque contemporaine, conflit Israélo-Arabe et catastrophe du World Trade Center compris.

On lui doit de nombreux articles scientifique et plusieurs livres sur la dhimmitude (un terme qu'elle a pratiquement inventé et imposé dans la littérature historique et politique). Il s'agit du régime d'exception, fait de protection, de condescendance, de discrimination, d'exclusion et de persécution qu'ont subi les peuples conquis par les Musulmans depuis le 7e siècle, le début de l'hégire, qui refusaient d'abjurer leur foi antérieure, notamment chrétienne et juive (1).

Le plus récent livre de Bat Ye'or. Islam and Dhimmitude, vient de paraître en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis (2). Il reprend les grands thèmes de ses ouvrages précédents, les complète et porte aux points extrêmes l'analyse et la documentation réunies par l'auteur. Coïncidence, ou effet logique de l'extrémisme islamiste, le livre porte le sous-titre : " Where Civilisations Collide " (Quant les civilisations s'affrontent). Titre prémonitoire, qui indique la place que revendique le livre en tant qu'éclairage et explication de l'actualité.

En effet, depuis le 11 septembre 2001 historique et depuis le début de la guerre d'Afghanistan, les journalistes et les hommes politiques ont effectivement évoqué un choc, une guerre de civilisations. Etait-elle voulue par les rapports historiques de l'islam et des autres ? Les racines historiques de la question et les réponses se trouvent dans l'ouvrage de Bat Yé'or. Le philosophe Jacques Ellul avait constaté dans la préface de l'un de ses précédents travaux, que "le jihad est une institution, non un événement ". C'est cette institution, liée à la dhimmitude, également institutionnelle, que le nouvel ouvrage étudie sur quinze siècles de durée, depuis la description du contexte religieux dans lequel l'islam a surgi, jusqu'à la résurgence de dhimmitude dans les conflits qui ont marqué l'éclatement de la Yougoslavie et l'imprégnation des "intifadas " palestiniennes par l'extrémisme islamique.

La sharia : adoptée ou adaptée

L'auteur montre comment la doctrine de la soumission des infidèles, dès le commencement de l'islam, a mené à la dépossession de leurs territoires, à leur exploitation économique par des relations dominants-rançonnés, avec plus ou moins d'arbitraire selon les périodes et les lieux. Les religions juive et chrétienne ont été limitées dans leur liberté de culte et le prosélytisme pratiqué avec ardeur. Les personnes ont subi des traitements dégradants et ont été limitées dans leur liberté humaine. Si les avancées de l'Europe en Orient ont apporté espoir et protection aux non-musulmans, aux dhimmis, la montée en puissance des nationalismes arabes, les indépendances d'Etats musulmans ont marqué un retour des régimes d'oppression. Non seulement dans les pays de stricte application de la sharia (l'Arabie Saoudite, l'Iran, le Soudan, le Pakistan) mais dans les pays qui l'ont "adaptée " sinon complètement adoptée (Egypte, Irak, Administration autonome palestinienne).

Les chapitres consacrés à l'anti-sionisme islamique montrent comment opère cette adaptation et sont édifiants pour la compréhension de la phase actuelle du conflit israélo-arabe. On voit sur quel fondement théologique, sur quelle réécriture frelatée de l'histoire repose la campagne de haine et d'incrimination d'Israël, du sionisme, des Juifs et de tous ceux que l'islamisme perçoit comme ennemis, comment l'anti-sionisme et le tiers-mondisme ont collaboré et collaborent, quelle collusion rapproche certaines tendances chrétiennes et islamiques.

Car si l'antisémitisme chrétien a nié aux Juifs des droits historiques en vertu d'une doctrine de la déchéance du peuple déicide, pour l'islam, le même refus résulte du négationnisme historique qui islamise toute l'histoire biblique juive et chrétienne " (p 382). Curieusement, certains courants chrétiens épousent cette doctrine, ne comprenant pas qu'ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. En effet, "ni le Vatican, ni le Conseil oeucuménique des Eglises, n'ont officiellement condamné l'anti-sionisme en tant qu'idéologie criminelle prônant l'élimination de l'Etat d'Israël. La politique européenne est automatiquement pro-arabe, pro-islamique (...) par conséquent anti-chrétienne " (p. 377).

Un gigantesque syndrome de Stockholm

Ces attitudes constituent bel et bien la résurgence largement répandue de la dhimmitude, qui consiste, pour les islamistes, à voir en chaque "infidèle " du dar al harb (le "territoire de la guerre ", leur future proie) un dhimmi potentiel, et pour certains de ces derniers - pour nous - de se conduire comme tel, à intérioriser les mythes islamistes en un gigantesque syndrome de Stockholm.

En 1998, par exemple, un membre du gouvernement britannique déclarait que "les racines de notre culture ne sont pas seulement grecques ou romaine, mais aussi islamiques. L'art, la science et la philosophie islamiques ont contribué à faire de nous ce que nous sommes et à modeler notre pensée ". Ce ministre des Affaires Etrangères évoquait aussi "la dette de nos cultures envers l'islam ", qui a "posé les fondations intellectuelles de vastes pans de la civilisation occidentale " (p. 328). De tels traits procèdent-ils du progrès de la science historique ? De prises en compte d'intérêts politico-militaires, voire électoraux ? Ou de l'inféodation à un dominant ?

Le palestinisme est une autre modalité de la réévaluation politisée de l'histoire et consiste souvent à prendre à la lettre de fantasmagories.

Ainsi, Yasser Arafat décrivait en 1974, devant les Nations Unies, la Palestine ottomane d'il y a 120 ans, comme un "pays verdoyant " jouissant de "la liberté des cultes ", peuplé d'Arabes développant avec dynamisme une culture plusieurs fois millénaire. Les voyageurs de cette époque décrivaient une réalité très différente : une terre négligée, à moitié désertique, "maintenue dans un état de désolation par les Turcs ", "à peine cultivée et peuplée " par une population apathique, avec "des ruines partout " (p. 317). Le palestinisme attache foi aux mythes, pas à la réalité, et les accepte comme fondements de revendications politiques.

A quoi sert le passé ?

Près de 170 pages de documents complètent l'exposé historique.

Au total, un ouvrage incontournable, où l'on retrouve, pratiquement à chaque page, dans chacune des nombreuses citations de textes originaux, souvent inédits, émanant d'auteurs de tous bords et de toutes époques, une clef pour l'intelligence de ce qui se passe aujourd'hui à Gaza, à Kaboul, au Pakistan, au Soudan, au Nigéria, en Indonésie. Et surtout, une vision claire de ce que les islamistes extrémistes croient et projettent, une prémonition de ce qui nous attend.

En ce sens, l'ouvrage de Bat Ye'or est aussi, éminemment, politique. Il prend parti pour la nécessité d'une modernisation de l'islam, pour une réévaluation, par l'Occident, des périls véritables auxquels il et confronté. L'auteur ne se contente d'ailleurs pas d'exhorter, mais suggère des attitudes concrètes à prendre aux Nations unies, dans le cadre d'organisations non gouvernementales existantes, dans le dialogue inter-religieux, un véritable programme d'action pour les débuts du millénaire. Mais l'auteur termine sur cette note alarmiste : la vague de désinformation anti-sioniste qui déferle dans les médias "semble indiquer que l'Europe ne se souvient de son passé que pour le répéter ".

Paul Giniewski

(1) Notamment : Le Dhimmi, Anthropos, 1980 - Les Chrétientés d'Orient entre Jihad et Dhimmitude, le Cerf, 1991 - Juifs et Chrétiens
sous l'Islam, Berg International, 1994.
(2) Associated Universities Presses, Cranbury (NJ) et Londres, 2001 (Hardback $ 60 ; paper $20).

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