1.
En quête de liberté...
Trois auteurs, trois personnalités cheminant sur des routes différentes et qui aboutissent au carrefour de la liberté de l'Homme, celui-là même qui, en s'assumant, permet à l'Autre de se désencombrer l'esprit de tous les miroirs aux alouettes afin d'y aménager sa pleine place à l'intelligence responsable.
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1. Quoi de plus libérateur que sortir d'Egypte? Quoi de plus ambigu que s'imaginer en être sorti une fois pour toutes?
La loi, c'est la loi. Et la jurisprudence?
Théo Klein, ancien président du CRIF, avocat international, citoyen français ET israélien, connaît les lois. Le voici qui se préoccupe de la Loi, de ses us et abus, des enfermements rabbiniques s'évertuant à la plier et qu'il se refuse à endurer. "Libérez la Torah" s'explicite dans son sous-titre (voir ci-dessus): pour Théo Klein, ceux qui s'emploient à enserrer la Torah dans leurs buts particuliers, se mettent eux-mêmes en prison.
Chaque chose en son temps et dans ses circonstances. L'enfermement rabbinique, observé par l'auteur, s'étant produit lors des première et seconde destructions du temple, la diaspora s'est rassemblée autour des rabbins mus par la nostalgie au nom de laquelle ils se mirent à dispenser un enseignement basé sur la soumission de la foi au rituel, contrôlé seulement par le dit enseignement. Théo Klein craint que sous le talent ne se cache l'intégrisme fécondé par les répétitions déformantes.
Eduqué lui-même dans un milieu familial orthodoxe, il applique ce qu'on lui a toujours appris: un retour aux sources du texte, une réflexion puis une interprétation libre mais fondée. Il se pose davantage de questions qu'il y a de mistvot. Ses analyses, portant sur le texte en hébreu, lui permettent un envol "objectivement subjectif".
En outre, le livre accroche une histoire familiale personnelle à l'Histoire: principalement celle des Juifs des 19e et 20e siècles avec des rappels récurrents de Maïmonide ou à la tradition vécue et transformée à Yavné. Si Théo Klein se penche avec émotion sur la mémoire de ce qui le fit et le constitue encore aujourd'hui, y compris les retours de synagogue le samedi au milieu des cris chamarrés des marchandes des quatre saisons, il a plutôt ressenti Abraham, Isaac, Jacob et même Rachel, que l'Eternel. Et bien sûr, Moïse, l'homme, le stratège génial "qui a placé sa politique sous l'égide de Dieu". Moïse, "digne héritier spirituel de Joseph" et adversaire de Ramsès II lui évoque la guerre de Churchill contre Hitler.
L'auteur affirme s'être mis en route sur les traces d'Abraham quand l'irruption en politique de Léon Blum le sollicita. C'est Moïse qu'il suivit dans la Résistance.
A partir du moment où il s'adonne à Moïse, Théo Klein analyse des passages entiers de la Torah (les références sont chaque fois mentionnées); il opère de la même manière avec des textes de talmudistes ou avec ceux de rabbis midrachant sur les 70 visages de la Torah ainsi qu'avec les écrits de Maïmonide. Il remonte à Adam et Eve pour se confronter et nous confronter à un questionnement permanent: à ce niveau-là, il se situe bien dans la tradition!
Dans son livre, si on croise souvent Hillel, pas de place pour Shammaï; par contre, une place de choix est dévolue à Jéthro, le Sage. Autre compagnon de la réflexion de Théo Klein: le récalcitrant Yeshahou Leibovitz.
Le noyau dur du livre contient les 10 Paroles, première charte des Droits de l'homme qui nous présente des Devoirs acceptés. Ces Paroles sont analysées dans le détail car Théo Klein est homme de loi observant Mishpat et Tsedaka (Gen. 18, v. 19): Droit et Justice.
L'analyse socio-politique inclut toujours une analyse des termes: par exemple, le jeu entre Yahvé et Elohim, l'emploi de l'un ou de l'autre selon le contexte.
Notre attention est attirée sur la pleine signification du shabbat, de l'année sabbatique et du Jubilé. En ces temps de 35 heures, l'actualité du plein sens du shabbat s'impose. L'éthique de l'action, caractéristique de Moïse, est celle qu'a élue Théo Klein. Plutôt les Prophètes que les rabbins: pas de rituel pour ceux qui -parlent avant-.
Théo Klein se choisit libre puisque c'est le seul moyen de faire éclater la bulle-refuge du ghetto et d'accéder à une dynamique de communication. Peut-être sera-ce le seul moyen de se vacciner contre la plongée des trois monothéismes d'aujourd'hui dans l'intégrisme. Citoyen israélien, Théo Klein attire l'attention sur le danger pour la démocratie d'Israël de voir le -politique- s'affaiblir et se renforcer la charge pesant sur les citoyens-militaires. Il emprunte à Albert Memmi la citation qui suit:
Un étudiant d'école talmudique finit par confesser ses doutes à son maître quant à sa croyance en Dieu. "Et alors, lui répond ce maître avec un étrange sourire, qu'est-ce que cela a à voir avec la yiddischkeit?"
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2. La liberté d' Henri Meschonnic, linguiste et poète inspiré, s'exprime dans cette traduction de ce qu'on a coutume d'appeler Psaumes par déviation chrétienne erronée alors qu'il s'agit de Gloires.
L'auteur préfère "choisir la poétique du divin, pas le marché du signe".Il ne supporte ni la détextualisation ...du texte, ni sa déjudaïsation: pour lui, toutes deux sont dues aux chrétiens qui, dès le MA. traitèrent les Juifs de faussaires.
Henri Meschonnic reproche aux rabbins qui s'emparèrent de la Torah, de s'être trop éloignés de l'hébreu, plongés qu'ils étaient dans le temporel de leur profession (voir Théo Klein). Il requiert d'une traduction qu'elle se présente telle qu'en elle- même selon quatre principes:
1- Traduire selon une ligne de conduite appelée -théorie-
2- Préserver le rythme et la prosodie afin que la langue épouse la pensée.
3- Ainsi s'obtient un -continu- qui devient le poème de la pensée.
4- La traduction offre alors un discours qui fait sens par la force qu'il émet.
Henri Meschonnic, lui-même porteur d'un style de torrent -permanence de tous ses livres-, refuse le nivellement de la syntaxe dans les traductions: autre erreur du rabbinat ainsi que des ennemis historiques des Juifs.
En poète qui sait les origines d'une langue, il a choisi l'oralité de la Bible où prose et vers s'interpénétrèrent. Il tient à "débondieuser, désacadémiser le langage où s'accumulent révérence et désinvolture". Désireux de faire entendre l'hébreu en français, il s'emploie à déchristianiser, déshelléniser, délatiniser et défranciser l'hébreu". Paradoxe d'apparence qui met EFFECTIVEMENT le lecteur francophone à l'écoute de l'hébreu. Henri Meschonnic compare le chant de la Bible au Sprächgesang de Webern car s'y unissent le mode cantilé et le rythme: plutôt faire le discours que le dire.
Affirmant que le début de la série d'erreurs est à attribuer à Flavius Josèphe, il ne reconnaît comme travail valable que celui d'Abraham Ibn Ezra et celui de Jehuda Halevi. La traduction de Rachi ne lui convient pas car elle insiste unilatéralement sur les accents: penser musique seulement appauvrit le langage.
Henri Meschonnic accorde plus d'importance aux écrits découverts dans les grottes de Qumran qu'aux analyses datant du 19e siècle. Il se base sur les discussions des massorètes à propos du texte afin de rendre celui-ci rythmiquement, syntaxiquement et prosodiquement. Il est question pour l'auteur d'écouter ce que fait le langage et la manière dont il le fait. Par conséquent, les questions s'accumulent: pourquoi tel titre au pluriel; pourquoi ici une préposition et plus loin, son absence; pourquoi certaines absences d'articles etc...?
Il s'agit aussi de rendre la liberté de trouvailles poétiques sans oublier l'importance de la place occupée par tel mot ou groupe de mots: s'il figure en tête, en milieu ou en fin de phrase, la sémantique peut changer du tout au tout. Henri Meschonnic récuse l'erreur du nivellement consistant à adopter le présent généralisé. Il préfère utiliser le futur pour les actes à réaliser et réserve le présent pour indiquer une caractéristique générale.
Exemple: 72, 12: Car il secourra (futur) le pauvre qui éclate (présent) en cris.
Celui qui vient de publier ces "Gloires" donne à entendre l'hébreu du poème et le poème de l'hébreu.
Le choix de mots entre -méditer- et -murmurer- se fait au profit de -murmurer- car le sens de l'oralité primant, le -t- impliquerait une déchirure.
Soucieux de débarrasser le texte de toutes les scories accumulées, Henri Meschonnic demeure parfaitement conscient que même des mots -nettoyés- vivent et se chargent d'un sens évolutif selon qu'ils rencontrent l'Histoire ou se heurtent à elle. Bien sûr, -holocauste-.
Que dire des noms de Dieu: -tétragramme-, prononcé jusqu'au 3e siècle B.C.
? -Jéhovah-, venu du MA. par une erreur de lecture plaçant les voyelles d'Adonaï sur les consonnes -yod, hé, vav, hé-
? -El-, 96 fois dans la Bible dont 64 dans Gloires.
? -Yah-, nom propre signifiant alleluiah, pas le début de Yahvé...
Un travail dont la minutie exacte se place en arrière-fond d'un torrent biblique éclatant glorieusement en ces Gloires.
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3. Le livre de Nathan Wachtel nous étonne et subjugue: ces labyrinthes marranes nous bousculent vers des périples aussi obligés que déboussolants entre Portugal et Espagne de l'Ancien monde et Mexique, Brésil, Pérou et Argentine du monde dit Nouveau.
Les marranes furent bien les précurseurs de notre monde moderne car leurs voyages forcés impulsèrent le commerce qui précipita le modernisme.
Les grands voyageurs vinrent d'abord du Portugal plus souple, dans un premier temps, que l'Espagne. Au Portugal, on les affublait du nom de -nouveaux chrétiens- alors que l'Espagne les convertissait de force ou les chassait... ou pire encore...
Les marranes portugais allaient et venaient entre la péninsule ibérique, Gênes, Anvers et l'Amérique du sud d'où ils ramenaient de l'argent afin d'y acheminer esclaves, marchandises et tissus provenant de Constantinople qui avait supplanté Venise.
On peut même se rendre compte du "modernisme" des dénonciateurs: Juan Vicente, le savetier, avoue tout ce que l'Inquisition désire et dénonce toute sa famille. C'est une fois arrivé au Pérou que lui-même sera dénoncé par l'amant de sa femme. Il sera brûlé en 1626 après une vie de tempêtes, au sens propre et au sens figuré.
Nathan Wachtel, professeur au Collège de France, exégète et analyste, semble s'être plongé tout à la fois avec ravissement, horreur et interrogation démultipliée dans l'histoire vécue par Francisco Maldonado, mystique illuminé par le dieu des Hébreux et qui n'hésite pas à mener des Controverses avec les Inquisiteurs qui ont si soigneusement tenu leurs registres que tous leurs crimes et malversations y figurent jusqu'au plus petit détail.
Né en 1592, Maldonado voit son père arrêté lorsque lui-même a huit ans. Il devient un Juif ardent après avoir lu le Scrutinium Scripturarum, pamphlet anti-judaïque écrit à la fin du 14e siècle par l'ancien rabbin Schlomo Halevi converti en Pablo de Santa Maria et fait évêque de Burgos!!
Parmi les nombreux auto-dafés, celui de 1639 atteint un sommet: on y brûla des marranes pauvres en quantité; les riches ne firent pas défaut non plus. Par exemple, Manuel Bautista Perez dont le commerce des esclaves rapportait gros et qui fut dénoncé par un débiteur insolvable. Nous faisons également la connaissance de Leonor Nunez et de son incommensurable arbre généalogique. Tout commence à Madrid puisqu'elle y est née de parents portugais. Obligée de fuir, elle ira chercher refuge à Bordeaux et à Saint Jean de Luz. Sa vie tient du roman feuilleton. Mariée trois fois, elle va et vient entre l'Europe et l'Amérique du Sud car elle fuit l'Inquisition. Marrane, elle vit son judaïsme tout en instruisant les uns et les autres. Cette femme étonnante et parfois illuminée a en son beau-fils Tomas Trevino de Sobremonte, un parent aussi étonnant qu'elle: né en 1592 en Espagne, brûlé en 1649 à Mexico, il agit subtilement avec les Inquisiteurs: reconnaissant volontiers tout ce que l'Inquisition lui reproche, il en accuse tel ou tel membre de sa famille déjà décédé. Néanmoins, il est condamné et, au moment terminal, revendique à voix forte son judaïsme.
Apparenté lui aussi à Leonor Nunez, voici Francisco Botello, nouveau chrétien marié à une ancienne chrétienne. Il passera quasi toute sa vie en prison où un mouchard écoute les conversations qu'il a avec d'autres détenus afin de les transmettre fidèlement à l'Inquisition. Tantôt Botello se prépare à la torture en jeûnant, tantôt, il éclate en sarcasmes.
Que de querelles de famille pour cause de mésalliance menant, elles aussi, à des dénonciations! Une certaine Branca, nouvelle chrétienne, se fiance avec un ancien chrétien qui dénoncera toute la famille de sa fiancée forcée alors de fuir jusqu'en Angleterre.
Les fuites obligées, les voyages, le commerce finirent par développer un relativisme philosophique qu'on peut retrouver dans les Ecrits de Montaigne. La souplesse de la pensée marche vers la liberté de pensée infiltrée dans l'esprit des marranes au fil des siècles, des voyages, des prises de conscience.
Le Pérou et le Mexique perpétrèrent davantage de massacres que le Brésil qui "profita" de la rigueur plus lente de l'Inquisition portugaise.
Si les retrouvailles se déroulèrent 500 ans plus tard, elles furent précédées de la découverte de l'existence des marranes en 1917 par un ingénieur des mines juif polonais. N'étant capable que de dire Adonaï, il fut reconnu en même temps qu'il reconnaissait.
On est vraiment dans la foi du souvenir: souvenir d'un judaïsme interdit et bien souvent éloigné avant de se perdre dans un souvenir, lui-même ramené à la surface d'une mémoire relativiste. Expression d'un esprit frappé au coin de la liberté.
Claire Bondy